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03/09/2010

En hommage à Pius

Cet édito a été publié le mardi 17 août dans Le Nouveau Courrier.

Pius_Njawe1-0d10e.jpgL’Histoire est malicieuse. Quand, en cette nuit du lundi 12 juillet, dans l’excitation générale, nous finissons de boucler notre livraison du lendemain, où nous diffusons la première partie du «livre noir de la filière café-cacao», je fais un dernier tour sur Facebook avant de rentrer à la maison. Et je découvre une information qui me bouleverse. Pius Njawé, le fondateur du quotidien camerounais Le Messager, vient de s’éteindre dans un accident de la circulation sur une route de Virginie, aux Etats-Unis. A 53 ans.

Pius Njawé était, bien avant son trépas, entré dans le Panthéon des héros de l’Afrique contemporaine. Journaliste autodidacte, qui a vaincu la fatalité de la condition de ses parents grâce à sa passion dévorante pour les livres et la presse, directeur de publication à 22 ans, il a «représenté», comme on le dit dans le milieu du hip-hop. Il a aussi inspiré des générations entières. Et si des jeunes comme moi ont abandonné, au début des années 1990, «OK Podium» pour la presse «sérieuse», si nous avons finalement choisi le journalisme, ce beau métier, c’est grâce à des modèles comme le sien.

Le fondateur du Messager a côtoyé plus souvent qu’à son tour les geôles de son pays, le Cameroun. Etudiant, j’ai suivi avec une attention particulière son incarcération de 1997-1998. Le pouvoir lui reprochait officiellement d’avoir publié un article faisant état d’un malaise du président Paul Biya dans sa loge du stade Ahmadou-Ahidjo. Mais officieusement, il s’agissait de le «punir» pour n’avoir pas révélé la source d’information de son journal. En effet, un nombre très restreint de proches du chef de l’Etat avait été témoin de la mauvaise passe du «chef». Dévoilée, la source du Messager aurait pu être purement et simplement éliminée. A ces niveaux-là, on ne badine pas avec les petites et les grandes «traîtrises».

Pour m’encourager durant nos deux semaines à l’ombre, j’ai souvent pensé à cette mésaventure de Pius Njawé. Il y a plus de douze ans, dans un contexte d’hostilité autrement plus fort que l’adversité à laquelle nous avons fait face, il a tenu bon. Nous devions en faire autant, au moment où l’Afrique entière pleurait un pionnier. Nous devions également être dignes de tous nos confrères partout dans le monde. Avions-nous le droit de brader les acquis historiques de notre profession, juste pour notre petit confort ? Saint-Claver, Stéphane et moi, n’avons pas pu répondre «oui» à cette question. De son repos éternel, Pius a dû être fier de nous. Diégou Bailly aussi, il me semble.

Nous ne nous comparons pas à nos illustres devanciers. Ce serait présomptueux. Il ne serait d’ailleurs pas souhaitable que nous passions par les mêmes chemins de souffrance qu’eux. Le seul fait que des journalistes soient jetés au cachot, menottés, humiliés dans la Côte d’Ivoire de 2010 est traumatisant. Sommes-nous condamnés à tourner en rond, à emprunter les mêmes sentiers rugueux que nos pères quand, ailleurs, les générations nouvelles s’appuient sur leur patrimoine symbolique, sur le socle de leurs acquis politiques et sociaux, pour accomplir leur part de mission et faire progresser les choses ?

Poser cette question, c’est s’interroger sur l’irréversibilité de nos acquis démocratiques, sur la profondeur voire sur la réalité de la révolution d’il y a vingt ans, qui a conduit nos pays au multipartisme et à l’ouverture du paysage médiatique.


Il est sans doute temps que nous redéfinissions la démocratie non seulement comme un principe d’équilibre entre les trois pouvoirs constitutionnels (exécutif, législatif, judiciaire) mais aussi comme un antidote aux abus de pouvoir d’où qu’ils viennent.


C’est une œuvre de longue haleine. Même dans «les grandes démocraties», un principe sacro-saint comme la protection des sources est attaqué, le plus souvent par les dignitaires de l’administration et les acteurs politiques. En France, par exemple, Augustin Scalbert, un journaliste du site d’information Rue89, a été mis en examen le 10 juin dernier pour «recel». Il avait mis en ligne des images non diffusées de France 3 montrant Nicolas Sarkozy méprisant et irritable avant une interview télévisée. Est-ce cette «pichenette» française qui a inspiré le patron du Parquet d’Abidjan ? Toujours est-il qu’Augustin Scalbert n’a pas passé quinze jours en prison. Il n’a pas été menotté. Il n’a pas été traité comme un bandit de grand chemin. Pourquoi ? Parce que les acquis démocratiques de la France ne permettent pas à un magistrat de mauvaise humeur de se laisser aller à ses tendances dictatoriales.

Il ne faut pas être naïf. Si Eric Woerth, ministre du Travail de Nicolas Sarkozy et ex-trésorier de l’UMP, parti au pouvoir en France, avait assez de marge de manœuvre politique pour embastiller les journalistes du quotidien en ligne Mediapart, qui ne cessent de révéler des «affaires» dans lesquelles il est impliqué, peut-on affirmer que sa seule moralité intrinsèque l’aurait retenu ? Ce n’est pas évident. Si les militaires américains pouvaient fermer le site Wikileaks, qui publie des documents confidentiels de l’armée remettant en cause la communication officielle, se seraient-ils abstenus ? La question est purement intellectuelle. Il y a des choses que l’on ne se permet pas, auxquelles on ne pense même pas, sous certains cieux.

Il est temps pour l’Afrique d’aujourd’hui, pour les peuples et surtout pour les «élites» (ah ! le vilain mot), d’élever des murs visant à protéger les principes cardinaux de la démocratie et de la liberté d’expression. Il est temps de mener et de gagner des combats qui installeront définitivement un certain nombre de «tabous fondateurs» devant lesquels les individus momentanément dépositaires d’une partie du pouvoir de l’Etat seront obligés de fléchir le genou.

Si nous n’y arrivons pas, alors nos combats sont vains. Si nous échouons sur ce terrain-là, l’on pourra dire que des pionniers comme Pius Njawé ont vécu et sont morts pour rien.

19/02/2010

Une conseillère de Gbagbo publie un article au vitriol... contre son boss !

Vous avez dit bizarre... comme c'est bizarre... Une journaliste basée en Suisse, dénommée Catherine Fiankan-Bokonga, entre autres correspondante du quotidien gouvernemental Fraternité-Matin et conseillère à la présidence de la République de Côte d'Ivoire (si l'on en croit cette liste où son nom se trouve à la neuvième position dans la sous-liste des conseillers techniques) publie un article au vitriol contre son "boss" sur le site de l'agence de presse Infosud. Article repris par son partenaire Rue89.

Extraits :

"Le Président de la Côte d'Ivoire semble avoir atteint les limites de son jeu qui lui a permis de se maintenir au pouvoir en exacerbant les questions d'identité nationale (ivoirité), les tensions religieuses et tribales entre le Nord et le Sud du pays. (...)

Reste à savoir comment la « pierre angulaire de l'Afrique de l'Ouest » va éviter une nouvelle crise politique. L'actuel climat de suspicion, de délation et de lassitude entourant le contentieux de l'inscription sur les listes électorales pousse les Ivoiriens à des actes de plus en plus violents.

L'ONU et le Premier ministre et ex-chef de la rébellion, Guillaume Soro, ont lancé un appel au calme. Le porte-parole de l'ex-rébellion, Sidiki Konaté, également ministre du Tourisme, a mis en garde contre un risque de « guerre civile. C'est le Rwanda qui se prépare ». Une perspective qui menace aussi de déstabiliser les États voisins, tributaires de la santé économique de la Côte d'Ivoire."

Post-Scriptum

Catherine Fiankan-Bokonga a réagi à mon post sur Rue89 en ces termes :

"Monsieur,

Suite à vos commentaires laissés sur le blog de «Rue 89» après la publication de l’article intitulé : « Après le report des élections, la Côte d'Ivoire de nouveau en crise », je me permets de vous apporter quelques précisions.

L’article que vous avez lu sur rue89, a été publié une première fois le 10 février 2010 dans un quotidien suisse « Le Temps » et sur le site "www.infosud.org" sous le titre : « Nouvelle menace d’éclatement ». Le chapeau que j'avais alors rédigé était le suivant : « Depuis 2005, date de la fin du mandat du président Laurent Gbagbo, la Côte d’Ivoire attend l’o! rganisation d’une élection présidentielle. La communauté internationale perd patience. Le peuple aussi. »

Cet article a été rédigé suite aux déclarations et faits survenus entre le 5 et le 7 février 2010 en Côte d’Ivoire. C'est-à-dire avant que les dissolutions du gouvernement et de la Commission Electorale Indépendante n’interviennent. Vous noterez que je ne fais que reprendre les déclarations officielles des acteurs de la vie politique ivoirienne, des dirigeants du FMI et de la Banque Mondiale.

Pour répondre à vos insinuations, j’ai été citée comme témoin à la barre lors du procès Gbagbo vs Le Monde car j’avais publié, un article sur le fait qu’il n’existait pas d’annexes secrètes au Rapport sur la Côte d’Ivoire présenté par le Haut Commissariat des Droits de l’Homme (février 2003) comme l’affirmait le quotidien français. Le Haut Commissaire de l’époque, Sergio Vieira de Mello, m’avait accordée une interview filmée dans laquelle il infirmait l’existence d’un tel document (arrêt rendu le 5 avril 2006 par la Cour d’appel de Paris).

Force est de constater que vous-même, monsieur Théophile Kouamouo aviez été cité dans cette affaire comme témoin à charge contre le quotidien français « Le Monde » duquel vous aviez démissionné en octobre 2002 du poste de correspondant en Afrique de l’Ouest, basé à Abidjan (http://www.africultures.com/php/index.php?nav=murmure&...).

Je vous rappelle également que lorsque vous étiez rédacteur en chef du quotidien ivoirien « Le courrier d’Abidjan », réputé appartenir à Madame Simone Ehivet-Gbagbo, la publication a relaté le contenu de mon intervention devant le tribunal (Le courrier d’Abidjan du 27 mai 2004, article de William Aka).

A cette époque, mon interview du Haut Commissaire avait été interprété comme un acte pro-Gbagbo car il n’allait pas dans le sens de la majorité des publications françaises.

Concernant la présence de mon nom sur la liste des conseillers techniques de la Présidence de la République ivoirienne, j’en ignorais l’existence. En consultant cette liste grâce à vos indications, j’ai constaté que les noms d’autres journalistes professionnels étrangers sont cités. J’ai pris contact avec eux et, tout comme moi, ils sont surpris de cet état de fait. Je ne suis en aucun cas un des conseillers politiques du Président Laurent Gbagbo.

Je suis journaliste professionnelle depuis plus de 28 ans ainsi j’ai travaillé avec de multiples médias de la presse écrite, de la radio et de la télévision. Je suis accréditée au Palais des Nations Unies, à Genève, depuis 12 ans comme correspondante de plusieurs publications européennes et africaines dont le quotidien ivoirien « Fraternité-Matin » dans lequel je publie des articles relatifs à l’ONU et aux agences spécialisées du système des Nations Unies. Fraternité Matin est le plus ancien quotidien ivoirien, créé le 9 décembre 1964, et ainsi le journal le plus lu. Le quotidien du parti au pouvoir (FPI) s’appelle : «Notre Voie».

Je m’intéresse particulièrement aux événements de Côte d’Ivoire depuis la tentative de coup d’Etat du 18 septembre 2002. Dès novembre 2002, j’ai été sollicitée par l’ONG suisse « Media Action International » afin d’animer en Côte d’Ivoire, à Bassam, un séminaire financé par la Direction du Développement de la Coopération suisse qui regroupait l’ensemble de la presse ivoirienne. Le but de la réunion était d’expliquer aux journalistes présents le pouvoir de la presse en cas de conflit et son devoir d’information non partisane. Il a été suivi d’autres ateliers à Abidjan (2003) effectués en collaboration avec the Int! ernational Federation of Journalists (IFJ) et à Accra pour évoquer la dimension régionale du conflit ivoirien avec le Bureau de Coordination Humanitaire des Nations Unies (OCHA) et Media Foundation West Africa (http://africa.ifj.org/en/articles/report-on-ifj-mission-t...). Le travail de MAI avait d’ailleurs été salué dans un rapport des Nations Unies.

A ce titre, mon nom est cité sur divers sites officiels ou non, car mes nombreux écrits et actions ont souvent dérangés.

Tout au long de ma carrière j’ai été parfois confrontée à des accusations diverses et variées par des lecteurs qui pensent que la rédaction d’un article est une prise de position de la part de l’auteur pour une situation donnée ou un individu.

Mes articles ont comme seul but d’informer le lecteur, grâce aux faits exposés et de susciter une réflexion."

J'ai jugé nécessaire de répondre à sa réponse :

"Mme Fiankan,

Je n'ai fait aucune "insinuation". Tout ce que j'ai écrit était très clair. J'ai évoqué votre papier et je l'ai mis en relation avec le statut de conseillère du président ivoirien que vous attribue le site officiel de la Présidence de la République de Côte d'Ivoire. Par ailleurs, je serais curieux de connaître les noms des journalistes professionnels étrangers figurant sur la liste officielle des conseillers de Gbagbo. J'ai beau fouiller, je n'en trouve aucun.
De plus, "Le Courrier d'Abidjan" n'a jamais appartenu à Simone Gbagbo. J'en étais le copropriétaire avec mon associé Sylvestre Konin. Par la suite, j'ai vendu mes parts. Ce journal a eu ses engagements, qu'on peut discuter, mais en tant que journal indépendant, non lié contractuellement à quiconque. Fraternité-Matin est bien un journal gouvernemental, puisqu'il est la propriété du gouvernement, qui désigne ses responsables. Cela n'empêche pas ce journal d'être professionnel et de jouir de la confiance de ses lecteurs."

Post-Scriptum 2 : 19 février 2010

Suite à la réaction de Catherine Fiankan-Bokonga sur ce blog, j'ai reçu un coup de fil d'un conseiller spécial du président ivoirien qui affirme qu'ils ont "cohabité" dans les couloirs du Palais présidentiel et qu'elle revendiquait son titre de conseiller technique. Il nous propose de regarder ici une vidéo où elle apparaît, dans une délégation officielle lors d 'une visite de Gbagbo au Qatar. On la voit à côté du gouverneur du district de Yamoussoukro à partir de la 51è seconde.