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10/06/2009

Bientôt un monde sans journaux ?

Je viens de finir la lecture d'un livre très intéressant, "La Fin des Journaux et l'Avenir de l'Information". Il est de Bernard Poulet, rédacteur en chef à L'Expansion.

L'auteur refuse de se rassurer à peu de frais en considérant que la presse écrite, qui va mal en Occident, survivra forcément. "Répéter qu'un monde sans journaux est inimaginable ne dispense pas de prendre la mesure du problème, sans se bercer d'illusions, pour pouvoir y faire face et trouver de nouvelles voies".

 

la fin des journaux.jpg

Bernard Poulet commence par asséner un certain nombre de chiffres qui font forcément réfléchir. Quelques-uns d'entre eux :

 

- En France, la diffusion payée des quotidiens est passée de 3,8 millions par jour en 1974 à 1,9 millon en 2007.

- En France, le nombre de pages de pub payées a baissé de 32,5% en dix ans.

- En Allemagne, la diffusion payée des journaux a baissé de 17% en dix ans.

- Aux Etats-Unis, la diffusion des trois principaux magazines d'information (Time, News Week, US News and World Report) a baissé de 26% entre 1988 et 2003.

Pourquoi cette dégringolade ? Selon Bernard Poulet, les raisons ont des origines plus ou moins lointaines - désaffection et méfiance des lecteurs vis-à-vis d'une presse considérée comme prétentieuse et manipulatrice, concurrence de la télévision, vieillissement du lectorat, coûts de fabrication élevés, etc... -, mais dont les effets se sont accélérés avec "la généralisation du numérique, la baisse brutale de l'intérêt des jeunes générations pour l'écrit et pour l'information et l'abandon de l'nformation comme support privilégié pour la publicité".

Aujourd'hui, on a gratuitement de l'information sur des sites comme Yahoo ! ou MSN (du coup, plus grand-monde ne veut payer pour...), les annonceurs paient Google pour placer des liens vers leurs sites sur des forums, des blogs d'adolescents, des sites de partage... La pub est dans les jeux vidéos, dans une presse gratuite qui a une très faible valeur ajoutée, reprend des dépêches et utilise très peu de journalistes. C'est la crise...

rédaction web.jpgEn Occident, les éditeurs sont désormais convaincus d'une chose : l'âge d'or ne reviendra pas. Ceux qui ne déposent pas le bilan s'organisent pour survivre en s'adaptant à la nouvelle donne. De nombreuses recettes sont testées.

- Certains travaillent à des rédactions multimédia, où le même envoyé spécial, par exemple, travaille pour plusieurs supports (web, quotidien, magazine, radio, télé, etc...), ce qui crée des économies d'échelle.

- Certains se battent pour créer, sur le web, des marques aussi fortes que Yahoo ! ou Orange, notamment en utilisant la richesse de leurs archives et la pertinence de rédactions dont la force est le profil hyperspécialisé de certaines plumes, dont la valeur ajoutée va au-delà de la simple info d'agence.

- Certains se diversifient et utilisent la force de leur marque pour se lancer dans le e-commerce et les services.

- Certains se lancent dans l'hyperlocal, en utilisant leur capacité de créer du contenu pertinent mais spécifique et ultra-ciblé, qui peut attirer des annonceurs intéressés par la proximité.

- Des pure-players se développent uniquement sur le web, en format gratuit, mixte ou payant.

- Des modèles de financement des enquêtes fouillées, pas forcément très rentables dans l'économie du web, par des fondations ou des donations se mettent en place.

Pendant ce temps, en Afrique, c'est l'attentisme. On se rassure en se disant qu'Internet, c'est une réalité de citadins friqués. Pourtant, l'internet 3G, c'est pour bientôt. Le WAP est déjà là. Bientôt, les Abidjanais liront majoritairement leurs infos sur leur téléphone et non dans un journal. Ils pourront choisir d'acheter à 20F ou à 40F un article, au lieu d'acheter tout un journal parce qu'ils veulent lire justement un article.

Le danger est d'autant plus grand que notre presse est bien moins qualitative que la presse occidentale, et mérite un peu moins qu'on paie pour elle.

Le danger est que les "technos" (ingénieurs et développeurs africains) utilisent la "techno-plouc-itude" des journalistes pour monétiser le fruit du pillage de leurs contenus et se poser en géants de l'agrégation de contenus volés. Le danger est que les technoploucs de la presse ne se rendent justement pas compte de ce qu'ils perdent.

Le danger est que les Africains décrochent encore plus vite de l'achat des contenus de qualité que les Européens. Sommes-nous prêts à participer au financement d'enquêtes de fond sur la corruption, les questions foncières, la guerre au Darfour, la lutte contre le sida, y compris pour les mettre à la disposition du grand public gratuitement ? Si la réponse est non, il est évident que l'info de demain sera contrôlée par les milieux financiers à travers la pub, et par les lobbies et communautés occidentales assez impliqués dans un certain nombre de problématiques pour "payer" pour l'info de tous - une info qui pourra être orientée.

La question de fond qui se pose aux Africains éclairés de notre génération est la suivante : que faire pour que, dans le brouhaha de la mondialisation, une information professionnelle, honnête et qui nous ressemble soit préservée ?

C'est une question brûlante.