topblog Ivoire blogs Envoyer ce blog à un ami

16/02/2010

Les fables de Philippe Hugon, "spécialiste" de l'Afrique

Dans la série "quand on est un universitaire occidental, on peut dire toutes les extravagances sur l'Afrique", j'ai l'honneur de vous présenter l'épisode Philippe Hugon. Directeur de recherche à l'Institut de Relations Internationales et Stratégiques (IRIS) de Paris, il a été invité par France24 pour "éclairer" les téléspectateurs dans le cadre de l'émission à la "Une". Sa thèse ? Gbagbo veut retarder les élections parce qu'il a peur de les perdre. Thèse légitime à défendre tant qu'elle est étayée par des faits.

Malheureusement, Philippe Hugon se révèle un très mauvais connaisseur de la Côte d'Ivoire, et se met à débiter des contre-vérités navrantes et dangereuses pour la paix sociale. Regardez la vidéo ici. Retranscription d'extraits :

"Il y a un contentieux notamment sur la composition de cette liste électorale puisqu'il y a 429 000 cas litigieux, et notamment de savoir si les originaires du Nord peuvent voter ou pas et donc il y a eu ce qu'on appelle un délit par rapport aux patronymes et on a supprimé, les juges ont supprimé de la liste électorale tous ceux qui avaient un nom qui renvoyait aux originaires du Nord."

Ces propos sont absolument faux, et cette histoire n'a jamais été entendue même venant de la bouche des opposants ivoiriens les plus virulents. Philippe Hugon, qui est venu pour développer une thèse partisane, a oublié de s'informer sur les derniers développements en Côte d'Ivoire.

En effet, un recensement électoral ("enrôlement") a eu lieu. La procédure acceptée par tous ne nécessitait que la présentation d'un extrait de naissance. Par la suite, des "croisements" avec les fichiers historiques de l'état-civil devaient permettre de "débusquer" d'éventuelles fraudes ou fausses déclarations. Une liste électorale de personnes "sans problèmes" a été publiée, et une liste d'un peu plus d'un million de personnes devant apporter une preuve supplémentaire de leur identité, ou toute autre précision, est sortie. Sur cette liste, on trouve des Ivoiriens originaires du Sud, du Centre, du Nord, de l'Ouest et des naturalisés qui n'ont pas fourni tous leurs papiers. Tous les partis ont admis cette pratique.

En violation de la procédure, le président de la Commission électorale indépendante (CEI) a repêché de la liste d'un million 429 000 personnes dont les noms devaient être, selon la justice ivoirienne, insérés dans la liste électorale sans qu'elles suivent la procédure normale... si le pot-aux-roses n'avait pas été découvert. Signalons au passage que le procureur adjoint qui a mené l'enquête porte un nom, Diakité, "renvoyant aux originaires du Nord".

Le président de la CEI a admis qu'il avait établi cette liste de 429 000 personnes, mais pour sa "propre gouverne", sans envisager de l'introduire dans la liste définitive. Tout le monde reconnaît le "dysfonctionnement", mais certains parlent de tentative de fraude rédhibitoire tandis que d'autres évoquent des incompréhensions et accuse le camp présidentiel de chercher la petite bête. Personne ne dit que tous les Nordistes ont été sortis de la liste électorale. D'où Philippe Hugon sort-il tout ça ?

Il confond visiblement deux affaires : celle des 429 000 et celle des contentieux judiciaires, légaux, qui voient certaines personnes inscrites sur les listes électorales accusées, certaines fois à raison, d'autres fois à tort, devant les tribunaux. Pour l'instant, il y a tout au plus quelques centaines de personnes qui ont été radiées des listes électorales par des juges qui ont rejeté une grande partie des plaintes. Personnellement, je déplore le caractère expéditif de certaines audiences, qui ne respectent pas assez les droits de la défense, et surtout les incendies et saccages des tribunaux, comme si la violence devait l'emporter sur le contradictoire du droit.

Philippe Hugon sait-il que supprimer de la liste électorale tous les originaires du Nord revient à exclure près d'un million et demi de personnes de cette liste ? Se rend-il compte que cette affirmation totalement fantaisiste peut être gobée par une partie de la population peu alphabétisée et la pousser à des violences "de survie" ?

Complètement carent sur l'actualité, le "spécialiste" n'est pas non plus calé sur l'Histoire. Il affirme :

"Le Nord historiquement a été rattaché à la Haute-Volta pendant la période coloniale, on est dans un contentieux extrêmement ancien en Côte d'Ivoire".

Seulement voilà, c'est une partie de la Haute-Volta (ancien nom du Burkina Faso) qui a été rattachée à la Côte d'Ivoire de 1932 à 1947 par les Français, alors qu'une deuxième a été incluse dans le Soudan français (actuel Mali) et une troisième dans le Niger.

Comment l'Afrique ne se sentirait-elle pas méprisée quand des ignorants complets viennent jouer les savants sur les plateaux les plus prestigieux à son sujet, maniant à dessein le couteau identitaire, comme si un Rwanda ne suffisait pas ?