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16/04/2012

De la Libye au Mali, géopolitique de la déstabilisation, par Michel Galy*

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L'actuelle implosion du Mali était elle en partie prévisible? Si de l'avis de nombre d' observateurs,le coup d'Etat des putschistes contre ATT ne l'était pas, la descente vers le Sud des guerriers touaregs a été anticipée, peut être encouragée, par des géopoliticiens en chambre qui , en continuant , risquent de mettre le feu aux poudres de toute l'Afrique de l'Ouest.

La situation peut s' apprécier non seulement par rapport à la spécificité touareg et à leur longue histoire de révoltes pour créer un foyer national, mais aussi comme conséquence perverse de l'aventure libyenne; cependant la configuration entre régimes autoritaires et oppositions en l'Afrique de l'Ouest , en interdépendance croissante, vient de changer très vite, et ne se réduit pas à l' opposition apparente entre « démocraties », vs régimes putschistes: Burkina et Niger,Algérie et Mauritanie, pour des motifs différents, sont concernés par une éventuelle extension du conflit , tandis que la Cote d' Ivoire et les autres pays sahéliens appréhendent les retombées de l' implosion malienne.

Dans cette géopolitique ouest africaine, on constate clairement un nouveau vecteur Nord / Sud dans l'extension des conflits, qui résume d'ailleurs les deux obsessions de l'administration américaine:l'extension d'Aqmi( et des autres mouvements islamistes comme Ansar El Dine)vers le Sud et le pétrole du Golfe de Guinée, à travers l’expansion d'un islam de moins en moins confrérique et consensuel ; migration religieuse historiquement liée aux migrations dyoula , dont l'arrivée au pouvoir d'Alassanne Ouattara il y a un an à Abidjan marque un point d'orgue.

Car si cette accession à la présidence, grâce à l'intervention franco-onusienne d’avril 2001, après des élections contestées, n'est en rien religieuse, une dimension interne Nord/Sud, ethnopolitique, apparaît clairement:les guerriers nordistes(du Nord ivoiriens ou de l'aire d' influence mandingue, comme ceux venus du Burkina)rebaptisés FRCI commettent jour après jour des exactions sur les populations sudistes- au point que des organisations des droits de l’Homme plutôt pro -ouattara comme Human Right Watch commencent à s'impatienter.

Si l'on ajoute, par le biais d'un « rattrapage ethnique » discriminatoire, une construction d'un « Etat dyoula », le fait que le camp RDR pro Ouattara- et son armée soient très majoritairement musulmans, les pro Gbagbo dans l'ensemble chrétiens ou partisans de religions ivoiriennes spécifiques(prophétismes, mouvements religieux locaux, etc..) provoque un sourd malaise: le conflit qui n'est en rien calqué sur des divisions idéologiques « à l'occidentale »(nul ne vote pour M. Ouattara en tant que champion du néolibéralisme...), mais comporte un clivage ethno régional que les analystes occidentaux feignent d' ignorer, et qui risque de dégénérer.

Si nul ne parle de djihad , des insultes réciproques inquiètent:les sudistes seraient pour les dyoula:  « infidèles », « sauvages », des hommes du « bush », de la forêt; l'inverse est tout aussi méprisant. Plus concrets sont les liens de certains « com- zone » nordistes avec des trafics sahéliens, de drogue ou d'armes qui tissent des liens ambigus avec Aqmi ou d'autres mouvements islamistes, tandis que fleurissent les posters de Ben Laden parmi les combattants sahéliens et ivoiriens nordistes.

D'où la volonté du pouvoir ivoirien actuel , lié plus encore aux Etats Unis qu'à la France, de contenir ses propres troupes, et via la CEDEAO de mettre au pas les putschistes de Bamako aussi bien que les indépendantistes touaregs ou islamistes d'Aqmi qui risquent à terme de les déstabiliser en basculant leur pays dans des conflits à dimension confessionnelle plus forte- ce qui leur ferait perdre très vite l’appui des puissances occidentales.

Le Mali est effectivement à mi-chemin des deux interventions françaises de 2011, entre Côte d'ivoire et Libye. Au delà des problèmes éthiques, électoraux, ou militaires, il semble que l'on n'ait pas mesuré à Paris l’influence de la déstabilisation de ces deux pays sur les relations internationales africaines, même du point de vue des intérêts français.

L'absence d'Etat en Libye (la Jamahiriya, Etat des masses de Kadhafi correspondait aussi à la segmentarité , la violence continue des tribus libyennes sur la longue durée) aboutit en un risque d’affrontement généralisé dans ce pays, tandis que l'énorme arsenal sans contrôle, après le conflit, menace tout le Sahel, de l’Algérie à la Mauritanie, du Mali au Niger-probablement le prochain pays touché, ne serait parce que l'Azawad, cette esquisse d’État touareg, s'appuie sur le nord de ce pays, menaçant les riches gisements d’uranium géré par Areva au profit de la consommation française.

Tout se passe comme si des considérations médiatiques ou politiques d’intérêt immédiat: faire tomber le « Roi des rois »libyen-il y a peu reçu en grande pompe à Paris, ou un président critique quant aux charmes de la Françafrique-Laurent Gbagbo , avait fait mal analyser les conséquences des deux interventions. Notamment celle des milliers de missiles libyens disséminés dans la « zone grise » sahélienne au profit, entre autres, des mouvements islamistes; ou de l'armement des indépendantistes touaregs implicitement encouragés à revenir au Mali avec armes et bagages;le « lâchage » discret du président Toumani Touré et l'encouragement à négocier avec la rébellion touareg a aggravé la situation:le coup d'Etat à Bamako en est la conséquence.

On ne peut impunément encourager la rébellion ivoirienne depuis 2002, l’armer et l'encourager à prendre le pouvoir, mettre au point un modèle français d'interventionnisme -digne des USA en Irak, en créant des oppositions armées en Libye ou Syrie, et s'étonner que la rébellion touareg se sente autorisée à abattre l’armée et même l'Etat malien.

Le résultat de cette politique de Gribouille géopolitique n'est pas brillant: outre les milliers de nos compatriotes qui sont littéralement assignés à résidence dans les pays sahéliens pour cause d’insécurité, la progression des mouvements islamistes fortement armés fait craindre un no-mans-land sahélien: comme si 'on avait installé , à force de maladresses, un Afghanistan nomade aux portes de la France!Les intérêts français, pétrole,uranium notamment sont menacés dans une zone autrefois stable; le ressentiment augmente contre l’influence française chez les africains francophones, bien au delà du sahel.

Jouer le MNLA touareg contre Aqmi, encore une brillante idée de stratèges bien parisiens, capable d 'enflammer la zone sahélienne!Confier l' embargo contre des putschistes à des présidents qui ont accédé au pouvoir par des rébellions ou des coups de force serait savoureux si ce modèle n’était tragique: famine et conflits risquent de provoquer dans les semaines à venir une catastrophe humanitaire d'une ampleur jamais vue

Remettre en question la légitimité des Etats ouest africains-déjà fragile, malgré sa lente construction- par des interventions militaires et des ingérences à répétition, 50 ans après les Indépendances, parait un jeu très dangereux sur cette « ligne de fracture »Ouest/ Est séparant des populations négro africaines à la tête des nouveaux Etats, qui s’affrontent à travers des siècles avec les populations touaregs - cherchant aujourd’hui leur revanche à leurs humiliation et relégation. Il faudra désormais en gérer les conséquences.

Notamment le retour vers la Cote d'Ivoire de cette « guerre nomade », qui depuis 1989 a touché bien des pays ouest africains , et qui vient de trouver, un nouveau champ d'action – qui n'est pas exclusif d'un embrasement bien plus large.

*Politologue, professeur de géopolitique à l'Ileri (Institut des relations internationales, Paris)

17/05/2010

Jacques Chirac : l'aveu

" On oublie seulement une chose. C’est qu’une grande partie de l’argent qui est dans notre porte-monnaie vient précisément de l’exploitation, depuis des siècles, de l’Afrique, pas uniquement, mais beaucoup vient de l’exploitation de l’Afrique. Alors, il faut avoir un petit bon de bon sens, je ne dis pas de générosité, de bon sens, de justice, pour rendre aux Africains ce qu’on leur a pris… "

Le blogueur Nino n'est pas convaincu par l'argumentaire de l'ancien président français.

"Voilà le type, qui quand il était président, n'a évidemment pas pu faire tout ce qu'il propose dans cette interview (vidéo ci-dessous). Maintenant qu'il n'a plus de pouvoir, il lui vient subitement des envies de combats pour un monde plus juste. Il se souvient que quand il était président, il a participé à piller l'Afrique (après tout, c'était son travail de président français, j'en conviens). Mais, sa pseudo-repentance de merde, qu'il se la carre où je pense (et c'est un euphémisme)." Pour lire son post en intégralité, cliquez ici.

05/09/2009

Gabon : le dégoût (1)

 

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Terrible bégaiement de l'Histoire de l'Afrique ! Après Joseph Kabila (République démocratique du Congo) et Faure Gnassingbé (Togo), Ali Bongo Ondimba, grotesque caricature du "fils-à-papa-sans-talent-et-plein-de-lui-même" accède à la magistrature suprême après la mort de son père, dans un schéma de succession dynastique qui s'abat sur l'Afrique comme une invasion de sauterelles ou une peste malfaisante.

 

Comme Faure, Ali est entouré de puissants parrains, nationaux et étrangers, qui le tiennent et le poussent pour que rien ne change ; et pour que leur rente, qu'ils ont su sauvegarder depuis près de 50 ans, demeure. Faure avait son Charles Debbasch, Ali a son Robert Bourgi.

Comme Faure, Ali peut compter sur une soldatesque léguée par papa comme une sorte d'assurance anti-démocratie. Elle peut tuer pour lui. Elle tue pour lui, à la manière d'une meute mercenaire au service d'un clan familial prévaricateur.

Au Togo comme au Gabon, une immense fraude électorale a été nécessaire pour imposer le "prince héritier". Une fraude sanctifiée par les litotes approbatrices de Paris, par les silences de Washington ou de Londres - qui ne voient la démocratie qu'aux portes de l'Iran ou d'autres régimes hostiles. Et surtout par la lâcheté incommensurable des "élites" africaines, sur le continent et dans la diaspora.

L'enjeu saute pourtant aux yeux. Nos Etats sont déjà très fragiles, surinvestis par les pouvoirs exécutifs qui accaparent souvent la quasi-totalité de la richesse nationale. Si nous acceptons, par nos silences, leur transformation en monarchies crapuleuses dont la seule raison d'être est d'empêcher des yeux indiscrets - y compris au sein des partis au pouvoir - de "voir clair" dans un amalgame d'arrangements mafieux, alors NOS YEUX NE VERRONT PAS UNE AFRIQUE MEILLEURE QUE CELLE QUE L'ON VOIT AUJOURD'HUI.

Approuver par le silence un schéma qui pourrait se reproduire ailleurs (au Sénégal, au Congo, en Egypte...) est lamentable. C'est ce qui se passe pourtant. Les voix qui portent en Afrique, y compris parmi nos "journalistes internationaux" volent, dans un schéma conservateur incroyable, au secours d'Ali Ben.

Elles disent que l'opposition était divisée, comme si une opposition divisée ne pouvait pas créer la surprise.

Elles disent que l'opposition n'était pas prête à diriger, comme si le pouvoir était quelque chose qu'on n'apprend qu'en composant avec les "tyrans éternels", puis en s'en distanciant, dans la stratégie du parfait petit opportuniste.

Elles ne dénoncent pas les tripatouillages du parti qui éreinte le pays depuis tellement d'années que la majorité du pays n'a connu que lui, mais elles dénoncent les méthodes de contestation de l'opposition, mauvaise, incapable, peu imaginative. Comme s'il y avait une manière imaginative de se battre contre une machine oppressive prête à tout. Là où on doit parler "principes", "valeurs", "leçons pour l'avenir", "perspectives au long terme", on commente le destin d'une Nation comme un match de football.

Elles parlent comme si la démocratie était conditionnée à un ensemble de critères étranges qui ressemblent bien à ceux des coteries internationales qui tiennent l'Afrique en laisse.

Elles disent que de toute façon, ça va se passer comme ça "et puis voilà". Pourquoi se fatiguer à contrarier les évidences ?

C'est grave.

Jamais l'Afrique francophone n'identifie clairement un certain nombre de causes communes qui la souderait... pour faire avancer l'Histoire. Pourquoi à Abidjan, à Dakar, à Douala... les voix qui défendent les valeurs de progrès chez elles, détournent le visage ? Pourquoi nos grands journalistes qui ont le privilège de débattre sur des plateaux très visibles semblent-ils aussi apeurés, aussi frileux, aussi conformistes, quand on les compare aux journalistes français dont les patrons, souvent des marchands de canon ou des vendeurs de gros projets BTP, ont pourtant, souvent, de gros atomes crochus avec les pouvoirs africains d'un certain type ?

L'amour de la liberté, l'attachement aux principes, les rêves sains d'alternance sont-ils désormais considérés comme des lubies de rêveurs impénitents ?

Pourtant, elle est nécessaire la colère.

21/04/2008

Chefs d'Etat africains : qui est franc-maçon ?

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Il est vrai que les dossiers sur les francs-maçons et leurs mystérieuses connexions sont devenues une sorte de "marronnier" pour la presse française. Il n'empêche que les "Unes" évoquant ceux qui se font appeler "les fils de la veuve" attirent toujours. Comme beaucoup d'autres lecteurs, je me suis plongé avec beaucoup d'intérêt dans la lecture de l'enquête de Vincent Hugeux et de François Koch publiée dans L'Express de la semaine dernière et intitulée "Francs-maçons : l'Afrique aux premières loges".

Je m'y suis plongé d'autant plus facilement qu'une sorte de "trombinoscope" aguicheur capte forcément l'attention. On y trouve, sur fond de carte d'Afrique, les photos des chefs d'Etat considérés comme des "frères au grand jour" - Omar Bongo Ondimba (Gabon), Denis Sassou Nguesso (Congo-Brazzaville), Idriss Déby Itno (Tchad) et François Bozizé (République centrafricaine). Le dernier cité, indique L'Express, par ailleurs révérend supérieur d’une Eglise du christianisme céleste-Nouvelle Jérusalem, a sollicité à l’automne 2007 la bénédiction du pape Benoît XVI. On y signale aussi les "frères de l'ombre", qui s'abstiennent de commenter, voire démentent :
Abdoulaye Wade (Sénégal), qui a, "semble-t-il, pris ses distances avec sa loge, d'autant qu’il doit tenir compte de l’hostilité de l’islam confrérique envers la franc-maçonnerie" ; Blaise Compaoré (Burkina Faso), parrainé par son ministre des Affaires étrangères, Djibril Bassolé ; Amadou Toumani Touré (Mali) ; Mamadou Tandja (Niger) ; Thomas Yayi Boni (Bénin) et Paul Biya (Cameroun), qui aurait été initié avant de se rapprocher de la mouvance rosicrucienne. Les "demi-frères" sont ceux qui ont été approchés et envisagent de rallier la « tribu » : Faure Gnassingbé (Togo), et Joseph Kabila (République démocratique du Congo).

Au-delà du trombino, le dossier de L'Express nous en apprend de bien belles sur les moeurs politiques en Afrique noire. Par exemple, Denis Sassou N'Guesso a "converti", en 1996, Idriss Déby et ses "frères ennemis" aujourd'hui rebelles, Tom et Timane Erdimi. L'article de L'Express confirme que les "frères de lumière" ont été les maîtres d'oeuvre de la conférence de Kléber, après Linas-Marcoussis, où il était question de "déshabiller" Laurent Gbagbo pour "habiller" Seydou Diarra et tout le lobby qu'il représente, que le général Robert Gueï a été "initié en présence d’une brochette d’anciens officiers français et catapulté en un clin d’œil au 33e degré, dignité suprême" et que la bataille de Brazzaville entre Lissouba et Sassou était aussi une bagarre entre le Grand Orient et la Grande loge nationale de France (GLNF). On peut lire cette vérité affolante, qui montre que certains de nos Etats ont été "privatisés" au profit de mouvements ésotériques tirant leur substance de l'étranger : "Au Gabon, au Congo-Brazza ou au Cameroun, décrocher un maroquin demeure, pour le non-initié, un authentique exploit".
A la fin de la lecture de cet article, on est persuadé d'une chose : franc-maçonnerie en Afrique = Françafrique. On se dit aussi que s'im est vrai qu'on reconnaît l'arbre à ses fruits, alors la franc-maçonnerie en Afrique est assurément une plante vénéneuse produisant des "tyrans éternels".

L'article en entier ici.

03/02/2008

Tchad : le dictateur s'en va, bienvenue au dictateur ?

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Au moment où j'écris ce billet, s'interroger sur le cas Idriss Déby, c'est d'abord s'interroger sur la durée de sa résistance et sur la violence du sort qui l'attend. Sera-t-il totalement renversé dans deux heures, dans six heures, dans deux jours, dans une semaine ? Va-t-il accepter d'être exflitré, d'être arrêté, de mourir les armes à la main, d'être pendu à la Saddam Hussein ?

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