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27/05/2010

Un demi-siècle de turpitudes

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Faut-il célébrer le Cinquantenaire de l’indépendance ou pas ? Autour de cette question, s’organise en Côte d’Ivoire une polémique rageuse. Les contradicteurs brodent entre autres autour des dépenses qu’occasionneraient des cérémonies festives à une période de crise aiguë, de la nécessité de marquer d’une pierre blanche l’année du Jubilé, des éventuelles récupérations politiques d’un moment dont le caractère historique n’échappe à personne…

Au final, on pourrait en oublier l’enjeu mémoriel. Se rappeler, évaluer le chemin parcouru, interroger les échecs. Peut-être faudrait-il au passage que nous changions notre regard sur l’Histoire, que nous aimons à mobiliser pour régler des comptes toujours très contemporains. Alors que nous avons tout intérêt à la regarder froidement et à nous éclairer de sa lumière crue.

Dix-sept pays africains fêtent leur demi-siècle cette année. Parmi eux, treize anciens pays colonisés ou placés sous tutelle française. De manière générale, on peut résumer leur parcours en quelques étapes. L’enthousiasme délirant des indépendances « cha cha », le temps de la déstabilisation et/ou des tentatives de déstabilisation des « pères de la Nation », les années de croissance et des « pères bâtisseurs », les années de crise et de surendettement, la période des ajustements structurels violents, des revendications démocratiques et des déstabilisations armées… Quand on fait la balance, les turpitudes et les échecs pèsent souvent plus lourd que les succès et les progrès. A qui la faute ?

Pour répondre à cette question, il faut regarder en détail le « butin » qui remplissait la calebasse des indépendances. Tout bien considéré, il était si léger que l’on peut se demander, sans verser dans la provocation inutile, si la décolonisation n’est pas arrivée trop tôt. Les pays à qui l’indépendance était octroyée en 1960 n’avaient pour la plupart aucun pouvoir de négociation (les Anglo-Saxons parlent de « bargaining power » ). Il s’agissait de micro-Etats, à la population faible et faiblement alphabétisée, aux structures de production rudimentaires dépendant de manière absolue des conglomérats coloniaux. De plus, le contexte international caractérisé par la guerre froide ne laissait guère le choix aux « pères de la Nation ». Ils étaient sommés de choisir entre deux marionnettistes : l’Occident (souvent représenté par l’ancien maître, utilisé par le bloc capitaliste comme contremaître) et l’Empire rouge. L’un et l’autre jouaient aux échecs sur des pays dont on disait qu’ils étaient redevenus maîtres de leur destin.

Après la chute du rideau de fer, alors que les « Blancs qui avaient gagné » finançaient la remise à niveau de l’économie des « Blancs qui avaient perdu », les pays africains étaient sommés de se « débrouiller » pour réparer les excès commis par les chefs locaux et leurs anciens marionnettistes, très souvent au nom de la lutte contre le communisme : éléphants blancs, endettement non soutenable, etc…  C’est aussi en Afrique que toutes les armes légères fabriquées durant la guerre froide étaient réexpédiées et mises au service de guerres de prédation habilement camouflées sous des oripeaux de querelles tribales inexpugnables.

Commémorer les indépendances ne va pas sans déterminer le sens qu’elles revêtaient pour les différentes parties prenantes. Avec le recul, on se rend compte que la « libération » qui a été proclamée il y a cinquante ans ne signifiait rien pour les anciens maîtres. Elle n’a été, tout au plus, qu’une modalité de gestion du changement de rapport de force intervenu après la Deuxième guerre mondiale avec l’affaiblissement de nations coloniales européennes épuisées par leurs rivalités et la montée en puissance d’acteurs comme les Etats-Unis et l’Union soviétique.

Le dire n’est pas dédouaner les Africains de leurs responsabilités. Certes, la calebasse des indépendances était presque vide. Mais ont-ils eu le souci de la remplir ? Il aurait fallu pour cela qu’ils aient la conscience claire de l’enjeu, qu’ils donnent du contenu à ce qui n’en avait pas. Qu’ils prennent au sérieux des concepts lancés de manière opportuniste par les anciens dominateurs. Malheureusement, ils ont raté le coche.

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