10.09.2010
Café-cacao : les barons peuvent-ils faire sauter la République ?
Cet article a été publié dans Le Nouveau Courrier du 9 septembre 2010.
Certains observateurs estiment que les « fortes têtes » de la filière font peur. Parce qu’elles auraient pu, si le procès s’était tenu avant la présidentielle, créer un climat délétère et interférer dans la campagne électorale en procédant à des mises en cause « ciblées ».
Par Benjamin Silué

Une chose est sûre : aucun ministre ou ancien ministre n’a été jusqu’ici inculpé. Sur les cinq qui ont exercé une tutelle administrative ou financière – Alphonse Douaty, Paul-Antoine Bohoun Bouabré, Charles Diby Koffi, Sébastien Dano Djédjé et Amadou Gon Coulibaly –, seuls les deux derniers pourraient de toute façon être mis en accusation devant le tribunal correctionnel, le cas échéant, puisqu’ils ont été congédiés du gouvernement. Ministres en exercice, les autres ne pourraient être mis en accusation que par la Haute Cour de Justice, institution prévue dans la Constitution votée en août 2000. Mais toujours pas mise en place.
« Sortir des sous » en dehors de toute orthodoxie financière
De quelle manière les ministres de tutelle auraient-ils pu participer à la gabegie supposée qui a eu cours dans la filière café-cacao, au-delà des « fantasmes populaires » ? Selon nos investigations, le mode des décaissements des précieux fonds issus des prélèvements relevant de la parafiscalité agricole ont évolué dans le temps. Du début de la réforme jusqu’en 2004, les structures de la filière avaient une certaine autonomie en matière de mouvements financiers. Une autonomie qui leur a été « arrachée » en partie en 2005 par une décision selon laquelle, en dehors des fonds de fonctionnement, les dépenses relatives aux investissements et à la « réserve de prudence » devaient être autorisées par les ministres de tutelle. Mais cette disposition a très vite été contournée et des décaissements irréguliers ont eu lieu. Ils n’ont pas cessé quand un Comité d’examen et de suivi des projets et programmes de la filière café-cacao a été créé en 2006, pour « surveiller » le petit monde des « barons ». Qui s’organisent assez vite dans le cadre d’une structure sans statut légal : la Conférence des Présidents de Conseil d’Administration et des Directeurs Généraux. Un « outil » qui leur aurait donné la liberté de « sortir des sous » des différentes caisses en dehors de toute règle d’orthodoxie financière. Et bien entendu, dans la plus grande opacité.
Des « appels de fond » venant du ministère de l’Agriculture
Quand bien même les règles de validation par les ministres de tutelle auraient été observées scrupuleusement, les procédures n’auraient pas permis que les services des concernés « touchent » directement les fonds de la filière. Ils n’ont jamais eu plus qu’un pouvoir d’autorisation. Toutefois, un Comité interministériel des matières premières (CIMP) a existé durant un moment, et aurait apporté un appui financier à certains ministères membres. Dans leurs confidences à leurs proches, certains barons évoquent aujourd’hui des « appels de fond » multiples provenant d’un ministère : celui de l’Agriculture ! A quelle période (sous quel ministre) ont-ils eu lieu ? Etaient-ils réguliers ? Ont-ils servi à des usages légitimes ? Ce sont des questions qui pourraient s’avérer délicates.
Ce n’est un secret pour personne : durant la crise, les planteurs de la filière sont venus en appui aux institutions du pays, dans le cadre d’usages relevant souvent de l’effort de guerre, donc de la Défense nationale. La nature exacte des transactions et leur caractère officiel et formaté n’a jamais été élucidé. Les « barons » peuvent-ils utiliser ce « flou » pour « mouiller » le sommet de l’Etat et « se venger » d’une détention que certains d’entre eux estiment exagérément prolongée ? Possible.
Les « barons » étaient les seuls à pouvoir puiser dans les caisses et gérer le « cash ». Mais vu l’ampleur des sommes considérées comme détournées, et les nombreuses mises à disposition de fonds à des personnes privées, par chèque ou « de main à main », l’on ne peut écarter que certaines figures de la filière aient par devers eux des « preuves » de leurs largesses envers des personnalités liées à la classe politique. Même si ces largesses ont pu bénéficier de manière œcuménique à tous les bords politiques, les « barons » auraient pu, durant le procès qui est finalement ajourné, choisir qui mettre en cause et qui épargner. Histoire de « punir » des « amis » qui ne les ont pas sortis des « problèmes ».
02:14 Publié dans Nouveau Courrier | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : café, cacao, tapé doh, amouzou, angeline kili, théophile kouassi, placide zoungrana, barons, gbagbo, gouvernement


