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19/11/2010

Le livre que je déguste en ce moment

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"La décolonisation africaine n'aura-t-elle été qu'un accident bruyant, un craquement à la surface, le signe d'un futur appelé à se fourvoyer ?" Cette première phrase de la quatrième de couverture de "Sortir de la grande nuit", que je suis en train de déguster entre deux reportages sur l'élection présidentielle ivoirienne ou l'économie ouest-africaine, explique à elle seule pourquoi j'aime son auteur, Achille Mbembe.

- Le style est beau, incandescent, incantatoire... même si des fois la langue de bois universitaire reprend le dessus, avant de se ramollir et de se faire poétique et puissante.

- Achille Mbembe est un des intellectuels les plus en vue de sa génération, mais il n'écrit pas pour poser et pour tenir son rang. Il vit son écriture. Elle est le signe de son attente inquiète du moment historique où son continent se lèvera pour assumer son destin. Veilleur de son époque, il scrute les premiers signes de l'aube, avec lucidité, perplexité et persévérance. On sent un bouillonnement, une espérance, une authenticité qui manque chez trop de rhéteurs de nos contrées.

- Professeur d'histoire et de science politique, Mbembe n'a pas peur de décloisonner les savoirs et de s'appuyer sur la littérature, la musique, l'économie, les symboles, dans son grand travail d'explicitation d'aujourd'hui et de décryptage de demain.

Promis, je ferai pour vous une critique de "Sortir de la grande nuit". Mais donnez moi, par pitié, le temps de le lire. Au rythme d'un reporter pressé de toutes parts par une actualité qui va dans tous les sens...

Qui parmi nous a déjà lu le livre ?

Qui a l'intention de l'acheter ?

31/08/2010

Novembre 2004 : le rapport officiel sud-africain qui dérange

Les soldats français de l’opération Licorne ont-ils tué des Ivoiriens en novembre 2004 devant l’hôtel Ivoire et sur les ponts De Gaulle et Houphouët-Boigny? Des questions auxquels les Ivoiriens ont des réponses vagues. Des experts sud-africains ont enquêté. Leurs conclusions sont sans appel. Décryptage.

Par Sylvie Kouamé

(Paru dans Le Nouveau Courrier du 30 août 2010)

Que s’est-il vraiment passé lors des événements de novembre 2004 qui ont occasionné une quasi-guerre entre Paris et Abidjan ? Alors qu’en France, Jean Balan, avocat des victimes, mais aussi une partie de la presse et des juges rattachés au Tribunal des Armées, considèrent que le pouvoir politique de l’époque a tout fait pour effacer toute trace de ce qui s’est passé à Bouaké, un document secret sud-africain donne des «preuves en béton» sur la nature précise des crimes commis par l’armée hexagonale en Côte d’Ivoire. Il s’agit du «rapport d’enquête sur les fusillades survenues en Côte d’Ivoire en novembre 2004». Etabli durant l’année 2005, il a été réalisé par des experts missionnés directement par le gouvernement de leur pays à la demande de l’Etat de Côte d’Ivoire. Notamment ceux du Laboratoire d’expertise médico-légale et du Centre des archives criminelles. Certains d’entre eux sont mêmes venus enquêter directement en Côte d’Ivoire : le commissaire principal D.D Van Niekerk, le capitaine C. Mangena, l’inspecteur M. Hydenrich, le sergent M.P. Lempe et le professeur G. Saayman, pathologiste au Département de la santé. Un analyste médico-légal du nom de Hermanus Johannes Espach, a également participé au travail de reconstitution des faits.

Cinq sous-rapports


Le document sud-africain se subdivise en cinq «sous-rapports». Le premier est intitulé «enquête sur la fusillade en Côte d’Ivoire en novembre 2004 – rapport rédigé par le service du Laboratoire d’expertise médico-légale de la Police sud-africaine».
Le second : «Assistance à l’Etat de Côte d’Ivoire – rapport établi par le Département de médecine légale de l’Université de Pretoria». Le troisième : «Analyse des matières composant les fragments retirés des corps – Rapport établi par le Laboratoire d’expertise médico-légale». Le quatrième : «Preuves photographiques des fragments retirés des corps». Le cinquième : «Rapport sur l’armement utilisé».
Le résultat des investigations sud-africaines est épais : 114 pages. Il est évidemment extrêmement technique et il confirme ce que les Ivoiriens ont vu de leurs yeux, et qui a été confirmé par une équipe de reportage de Canal +. La majorité des civils ivoiriens tués lors de ces événements l’ont été par balle, et les analyses montrent qu’il s’agit de la catégorie de balles utilisées par l’armée française.
Les enquêtes des experts venus de Pretoria ont été menées en quatre phases : l’hôtel Ivoire (du 14 août 2005 au 15 août 2005), les ponts Général de Gaulle et Félix Houphouët-Boigny (le 15 août 2005), les aéronefs de l’aéroport d’Abidjan (du 16 août au 17 août 2005), les aéronefs à l’aéroport de Yamoussoukro. «La délégation a été informée d’une fusillade qu’il y a dans une ville du nom de Bouaké, mais du fait de l’occupation française de cette zone, il n’a pas été possible de faire des investigations sur ce théâtre (l’armée française refuse l’accès des autorités ivoiriennes à cette zone)», écrivent les experts sud-africains.

Un tireur d’élite au moins au sixième étage de l’Ivoire
Sur ce qui s’est passé à l’hôtel Ivoire, l’on se souvient que Michèle Alliot-Marie avait affirmé que les soldats français avaient répliqué à des coups de feu venus de la foule. Elle avait également parlé de balles à blanc et de tirs de sommation. Le général Bentégeat de son côté avait soutenu que les manifestants s’étaient tirés les uns sur les autres. Ce que les experts sud-africains ont établi, avec un raisonnement scientifique explicité dans leur rapport est tout autre.
«Il est avéré qu’au moins un coup de feu a été tiré du sixième étage, de l’intérieur de l’hôtel, certainement par un tireur d’élite. L’auteur de ce document est d’avis qu’au moins un des points d’impact de ces coups de feu tirés par un «tireur d’élite» a été le mur de l’ambassade d’Allemagne». L’on se souvient que ce sont les militaires français qui occupaient le fameux sixième étage de l’hôtel. Les enquêteurs assènent : «Le bâtiment de l’hôtel a été passé au peigne fin mais nous n’avons trouvé trace d’aucun coup de feu qui aurait été tiré des positions des civils en direction des positions tenues par les Français. Toutes les preuves glanées sur la scène du crime à la date de l’investigation ont montré que tous les coups de feu qui ont été tirés l’ont été à partir des positions décrites comme tenues par les Français vers les positions des civils».

Des rapports d’autopsie sur 36 cas


Ils sont malheureusement incomplets mais ont le mérite d’exister. 36 rapports d’autopsie ivoiriens ont été confirmés et complétés par le professeur G. Saymann, directeur du département de médecine légale de l’Université de Pretoria. «27 [décès] sont dus à des blessures par balle ou d’autres blessures balistiques. 8 décès sont dus à l’asphxie ou des événements du même ordre (notamment l’inspiration ou la noyade. Un décès est imputable à une blessure due à un instrument tranchant (blessure à l’arme blanche) et peut avoir un lien avec les événements faisant l’objet de l’enquête». «Des balles intactes, des fragments de balles ou d’autres métaux ont été retirés des corps et remis au Laboratoire d’expertise médico-légale des services de police sud-africains pour analyse balistique. Dans certains cas, plus d’une balle et/ou d’un fragment ont été retirés d’un corps. Au moins quatre (4) des corps semblent avoir été touchés par de multiples métaux ou autres fragments (tels que des éclats d’obus) provenant peut-être d’engins explosifs, de fragments de balles et de surfaces dures (telles que les structures en béton). Au moins (3) trois cas semblent avoir été touchés par des projectiles de calibre exceptionnellement grands tandis qu’au moins un cas a laissé apparaître des traits de blessure due à un engin tel qu’une grenade propulsée par fusée. (…) Il semblerait qu’un certain nombre de corps aient été atteints par des projectiles (balles et/ou éclats d’obus) provenant de plusieurs directions. Au moins deux des victimes, en particulier, semblent avoir été touchées à plusieurs reprises de dos comme de face. (…) Un nombre important de victimes avaient des traces de blessures par balle, indices que leurs corps ont été traversés par des projectiles ayant une trajectoire fortement inclinée vers le bas (par rapport à la position anatomique), suggérant ainsi que ces blessures ont été faites à partir d’une position de tir en hauteur relative par rapport aux défunts. (…) Le décès de la plupart des victimes, dont la mort semble s’être produite dans la zone du pont du général de Gaulle, semble être imputable à de multiples blessures par éclats d’obus, quand au moins un décès est probablement dû à un projectile de gros calibre (12,7 mm ou plus). Au moins six décès survenus à l’hôtel Ivoire semblent être imputables à une asphyxie. Ces constatations concordent avec des blessures dues à un piétinement et/ou un accident du type auquel l’on peut s’attendre dans les cas de mouvements importants de foule. Bien que l’on ne sache pas l’âge précis des défunts dans la plupart des cas, il semble qu’au moins trois des défunts étaient des jeunes (âgés apparemment de moins de 18 ans). Trois des victimes étaient de sexe féminin.»

Que s’est-il passé sur les deux ponts d’Abidjan ?


En réalité, il n’y a pas de suspense ni de polémique sur ce qui s’est passé sur les ponts de Gaulle et Houphouët, dans la mesure où les caméras de Canal + ont bien montré des hélicoptères français mitraillant les manifestants qui tentaient de les traverser. Mais les analyses balistiques confirment ce que les yeux ont vu, et ajoutent des détails. Sur les deux ponts, «les traces trouvées auraient pu être causées par des munitions de calibre 12.7 mm et 7.62 mm». Les enquêteurs poursuivent : «Si l’on tient compte des positions à partir desquelles les coups de feu ont été tirés sur les ponts, on peut conclure que les coups de feu ont été tirés à partir d’un hélicoptère». L’affaire est donc pliée !
L’armée française a toujours assumé la destruction de la flotte aérienne militaire ivoirienne. Le rapport sud-africain revient tout de même sur les Sukhoï 25. Ceux d’Abidjan ont été «indiscutablement endommagés par des instruments et des outils tranchants à impact» tandis que ceux de Yamoussoukro ont subi la fureur de «missiles» qui sont venus de «positions tenues par les militaires français».
Quelle est l’importance d’un rapport d’enquête qui documente, en réalité, des faits qu’on connaissait, certes de manière moins précise ? C’est la question que l’on peut se poser au sujet du document secret sud-africain, tenu confidentiel par les autorités d’Abidjan et de Pretoria depuis cinq ans. En réalité, il est d’une importance juridique inouïe. Des experts d’une Nation considérée comme sérieuse et développée, assermentés, ont analysé les indices laissés après les événements de novembre 2004 et ont rendu des conclusions sans appel, crédibles au point de vue international. Ce travail tranche avec celui de la justice et des autorités françaises, qui n’ont réalisé aucun travail balistique sérieux établissant la manière dont la base-vie de Licorne à Bouaké a été bombardée. Bien entendu, les autorités françaises de l’époque n’ont pas non plus réalisé les autopsies méthodiques validées par le gouvernement sud-africain, en appui aux autorités ivoiriennes.
Le précieux document sud-africain qui rend justice aux victimes ivoiriennes n’est pas resté dans les tiroirs. Il est utilisé par les avocats de ces victimes, liés eux-mêmes à l’Etat de Côte d’Ivoire, dans les cercles plus restreints de la diplomatie internationale, pour obtenir des réparations pour leurs familles (pour ceux qui sont morts), et pour eux-mêmes (pour ceux, nombreux, qui sont blessés et invalides). Nous reviendrons sur ces négociations diplomatiques de l’ombre, serrées et pas toujours dénuées d’arrières pensées, dans Le Nouveau Courrier de demain.

29/08/2010

Novembre 2004 : "Le Nouveau Courrier" révèle un rapport secret

Dans un rapport confidentiel de plus de 100 pages dont Le Nouveau Courrier a obtenu une copie, des experts sud-africains, en matière balistique et spécialistes de médecine légale, mandatés par leur gouvernement, accablent les militaires français de l'opération Licorne. De manière scientifique, ils établissent que non seulement les civils ivoiriens massés à Abidjan devant l'Ivoire ou sur les ponts n'ont pas tiré, mais que des armes, y compris de gros calibre, ont été utilisées contre eux par l'armée française. Ils commentent également les autopsies des morts, dont trois au moins étaient âgés de moins de 18 ans.

Pour ceux qui sont en Côte d'Ivoire, le journal est dans les kiosques ce lundi.

Pour ceux qui sont à l'étranger, ils peuvent l'acheter en PDF sur la plateforme http://www.abidjan.net, espace shopping.

23/06/2010

Ce que nos «dieux du stade» nous révèlent

Mon édito du 23 juin dans Le Nouveau Courrier.

La Coupe du monde 2010 bat son plein, suscite les passions les plus folles et célèbre, sans que l’on s’en rende toujours compte, le capitalisme et son corollaire obligatoire – le marketing. Comme une sorte de parabole sportive, elle nous parle du monde, de notre monde tel qu’il se porte aujourd’hui. Elle nous révèle ou nous rappelle un certain nombre de réalités, qui nous ramènent très souvent aux grands enjeux politiques et de «civilisation» de notre temps.

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25/09/2008

Afrique du Sud : la fête des cannibales (Achille Mbembé)

achille mbembe.jpgLe Chef de l’État sud-africain n’aura donc pas achevé son deuxième et dernier mandat. Il vient d’etre défenestré par son parti, le Congrès National Africain (ANC), dans une cabale qui présente les traits combinés d’un repas totémique au cours d’une fête des cannibales, d’un putsch civil et d’un médiocre roman postcolonial.
Thabo Mbeki n’aura pas seulement été rejeté par l’ANC qu’il rejoignit à l’âge de 14 ans et, après la libération, en devint le premier apparatchik. Il aura littéralement été dévoré par « le mouvement » – point culminant d’un interminable rituel d’anthropophagie politique qui s’est poursuivi pendant près de deux ans et qui aura profondément traumatisé ce jeune-vieux pays.
Au moment où il quitte le pouvoir, il est honni et vilifié par une organisation qu’il servit honorablement pendant un demi-siècle. La faction qui désormais contrôle l’ANC a décidé d’en faire le bouc émissaire de la profonde crise morale dont elle est aujourd’hui la proie et du tournant de plus en plus pervers qu’emprunte la lutte politique dans ce pays hier encore porté aux nues pour son exemplarité et sa puissance de réconciliation. Et la question qui se pose au lendemain de cette défenestration est bien celle de l’avenir de l’ordre démocratique et constitutionnel sud-africain.

Bouc émissaire

JacobZuma.jpgAprès avoir gravi les plus hauts échelons du parti, Mbeki commit une monumentale erreur l’an dernier lorsque, son mandat à la tête de l’État arrivant à terme et son impopularité approchant le point de crête, il conçut la funeste idée de conserver les rênes du parti – position qui lui aurait alors permis continuer de peser sur la vie politique du pays longtemps après son départ du gouvernement. Il fut battu lors du congrès de l’ANC et perdit le contrôle du mouvement au profit de son ex-Vice Président devenu depuis lors son adversaire et ennemi, Jacob Zuma.
L’ANC vient de mettre un terme à son mandat à la tête de l’État pour une raison simple. Il constituait le dernier obstacle majeur au projet de « blanchiment » de Zuma - un politicien quasi illettré et polygame, mais retors et rusé, inculpé pour fraude et corruption et qui, pour accéder au pouvoir, cherche par tous les moyens à éviter de comparaitre devant les tribunaux de son pays.
En cela, il est soutenu par une coalition hétéroclite de syndicalistes, de communistes et de nativistes apparemment prêts à tout pour le hisser au pouvoir. Communistes et syndicalistes en particulier s’opposent à la politique économique présumée néolibérale poursuivie depuis le milieu des années 90 sous la houlette de Mbeki qu’ils accusent par ailleurs d’avoir exercé le pouvoir de manière autocratique et d’avoir marginalisé les forces d’une « gauche » qui porte de plus en plus son nom à la manière d’un pesant masque. Leur soutien à Zuma relève d’autant plus de l’expédient que ce dernier ne cesse de déclarer que la politique économique ne fera pas l’objet de changement.
Au nombre des partisans de Zuma figurent également les organisations de la jeunesse de l’ANC et du Parti communiste. Au cours des dernières années, ces organisations ont graduellement revêtu l’apparence de « milices civiles ». L’une de leurs fonctions est d’intimider l’opinion publique et de s’attaquer à la légitimité des institutions judiciaires en particulier. Adoptant une posture insurrectionnelle, elles ont remis au gout du jour une rhétorique pseudo-radicale en vigueur à l’époque de la lutte contre l’apartheid, affublant du label de « contre-révolutionnaires » les ennemis présupposés de leur poulain. Elles ont également réhabilité le langage du « complot » et de la « trahison », n’hésitant pas à proclamer leur volonté de « tuer » ou de « liquider » ceux qui en viendraient à s’opposer à leur projet de domination de l’État et de la société par le parti.
À ces forces structurées s’est ajoutée une cohorte d’aventuriers, hommes d’affaires et politiciens mécontents ou en quête de prébendes et dont certains, accusés de corruption, de fraude et autres malversations, ont eu maille avec la justice ou s’estimaient avoir été, à un moment ou à un autre, l’objet de traitements injustifiés sous l’ère Mbeki. Si cette catégorie rêve de revanche et de vengeance, c’est pour mieux avoir accès aux réseaux de patronage et aux circuits de l’enrichissement privé rendus possibles par les politiques dites d’ « affirmation positive » (Black Economic Empowerment) mises en place après 1994 et dont l’un des effets a été la montée d’une classe moyenne noire relativement dépolitisée, mais fortement portée vers la consommation de masse.
Au cours des cinq dernières années, l’impopularité de Mbeki au sein des classes subalternes n’a fait que s’aggraver. L’impéritie du gouvernement face aux trois plus grands fléaux qui amoindrissent le plus gravement les chances de survie des classes défavorisées – à savoir la pauvreté, la criminalité et le Sida – n’a pas seulement contribué à élargir le fossé entre la bureaucratie d’un coté et la population de l’autre. Elle a également ouvert la voie à une pernicieuse remise en question de l’État de droit, la plupart des pauvres s’estimant « trahis » par la démocratie elle-même, ou encore développant une nostalgie d’un passé certes injuste, mais marqué à leurs yeux par le respect – idéalisé - de l’ordre, de la loi et de la discipline. Face à l’inexorable montée de la criminalité et des inégalités et eu égard au fait que la plupart des indigents sont « inemployables », le sentiment prévaut aujourd’hui selon lequel il est plus facile d’obtenir par la violence et la force ce que le droit à lui tout seul peine à garantir.
Mbeki s’est finalement aliéné les faveurs de plusieurs couches libérales blanches et d’une grande partie de l’intelligentsia – y compris noire. Au nom de la défense des privilèges hérités de l’apartheid, les élites et classes moyennes blanches lui reprochent – souvent à tort - d’avoir tourné le dos à la politique de réconciliation raciale initiée par Nelson Mandela et d’avoir redonné du souffle aux formes d’identification raciale héritées de l’époque de la ségrégation. C’est donc un homme isolé et solitaire, bénéficiant d’appuis au sein de la bureaucratie, mais presque sans base sociale déterminée, qui vient d’etre mis à la porte.

Bilan

Le bilan de Thabo Mbeki à la tête de l’État sud-africain n’est pourtant pas maigre. On commence seulement à le savoir - sa contribution politique et intellectuelle à la libération de l’Afrique du Sud aura été colossale, presqu’à la mesure de celle de Mandela, Sisulu et les autres. Parfois contre l’avis de nombreux cadres du mouvement de libération en exil et au risque de sa propre carrière, il poussa plus que d’autres vers une sortie négociée de la crise sud-africaine. Il établit secrètement des contacts avec le pouvoir blanc longtemps avant Mandela lui-même et, avec l’appui d’Oliver Tambo, contribua à professionnaliser les services diplomatiques de l’ANC en exil, transformant au passage la lutte contre l’apartheid en l’un des premiers symboles politiques de l’ère de la globalisation.
Il est le principal architecte de la démocratie et de l’extraordinaire prospérité économique dont les couches moyennes blanches et noires ont fait l’expérience au sortir de l’apartheid. Il n’a pas seulement contribué à la déconstruction théorique et intellectuelle du régime d’apartheid. Il a présidé à la mise en place des grandes institutions du système politique sud-africain, à la déracialisation de son ordre juridique et à la formulation de la politique économique poursuivie depuis 1996.
Il a apporté son poids intellectuel et mobilisé – parfois sans compter- les ressources de l’État sud-africain aux fins d’articulation d’un agenda proprement africain. Il a travaillé sans relâche à la mise sur pied d’institutions panafricaines capables d’assurer une régulation relativement autonome du Continent. En cela, il est l’un des derniers grands « intellectuels politiques » africains issus des grandes luttes émancipatrices du XXe siècle. Mieux que ceux qui sont venus avant lui (Kwame N’Nkrumah, Julius Nyerere, Jomo Kenyatta, Agostino Neto, Amilcar Cabral, Samora Machel et les autres), il se sera efforcé de tisser un lien étroit entre les trois impératifs de la souveraineté nationale, d’invention d’un ordre démocratique et constitutionnel et d’une négociation intelligente des contraintes internationales – notamment celles résultant de la mondialisation.


Figure tragique et solitaire

Mais s’il est vrai que Mbeki a bel et bien été la victime inattendue d’un rituel d’anthropophagie politique que ses commanditaires s’efforcent de masquer sous l’habit du jeu démocratique, il reste que son démon le prédisposait à devenir l’objet privilégié de ce sacrifice qui ne veut pas dire son nom.
De la grande tradition africaine des luttes de libération, il conservera le sens du sacrifice et du dévouement à une cause jugée juste – la politique en tant que sacerdoce. Mais il ne parviendra jamais à refermer la plaie de la race, la portant dans son for intérieur, à la manière d’un sur-moi, captif d’une blessure dont il aura peiné à se libérer. De son passage au communisme, il aura conservé un certain sens du volontarisme, mais aussi le gout du secret, des luttes d’appareil, des coups perfides et des pratiques machiavéliques.
Les longues années d’exil et la menace réelle de mort à l’époque de la lutte contre l’apartheid auront entretenu en lui une vision paranoïaque et conspiratrice des processus historiques et des actions humaines et élevé l’esprit partisan et celui de loyauté au rang de vertus. Sa longue fréquentation des corridors des satrapies africaines, de Lagos à Harare et Lusaka, lui donnera l’occasion d’observer dans la quasi intimité la duplicité des pouvoirs postcoloniaux. Dans ce faisceau d’attitudes se trouvent les sources d’un style de leadership pontifical, réfractaire à la critique, distant et arrogant, qui contribuera à transformer en ennemis tant de gens qui, au départ, étaient pourtant sinon bien disposés à son égard, du moins neutres.
Figure solitaire et tragique – une de plus – du nationalisme africain, il est dévoré non par l’impérialisme, mais par les siens. Dans une large mesure, sa tragédie est comparable à celle du Roi Christophe que décrivit Aimé Césaire dans sa fameuse pièce – le spectre de Haïti dans la conscience noire. Ironie suprême, Mbeki a stoïquement accepté son sort au nom de la loyauté indéfectible à l’ANC – un parti qui se sclérose à la manière du FNL algérien, du Congress Party indien ou des anciens mouvements de libération et qui, sous l’influence du Parti Communiste sud-africain, continue de fonctionner comme si 1989 n’avait jamais eu lieu.

Mbeki laisse derrière lui un pays fragile, pris dans le vertige d’une corruption rampante, d’une crise sanitaire aux proportions bibliques, d’une culture de la prédation qui se généralise, et dont les grandes avancées réalisées depuis 1994 sont en passe d’etre remises en cause. De profondes inflexions de la politique économique sont nécessaires pour faire face à la pauvreté de masse et aux inégalités. Mais le plus grand défi est de redonner des qualifications à la masse des « inemployables » qui alimente le cortège des « superflus », ouvrant ainsi un énorme appel d’air à des formes de plus en plus nettes de « lumpen-radicalisme ».
Des péripéties en cours, il ressort clairement que l’hégémonie exercée par l’ANC sur la vie politique et institutionnelle du pays, voire sur l’État lui-même, loin d’etre une source de stabilité, est une menace potentielle pour la démocratie et l’avenir de l’État de droit. Un équilibre plus sain entre le parti au pouvoir et les forces d’opposition est désormais un impératif. Ce rééquilibrage passe entre autres par une véritable déracialisation de la vie politique sud-africaine et une repolitisation de la société après les années de démobilisation.
L’avenir démocratique de l’Afrique du Sud passe nécessairement par une reconstitution de l’opposition autour d’un parti majeur, véritable coalition multiethnique et multiraciale capable d’assurer l’alternance. Il passe aussi par le renforcement des autorités, agences et institutions indépendantes chargées de consolider l’État de droit. À ceci s’ajoute l’indispensable réforme du code électoral. Pour l’heure, le Chef d’État est un simple fonctionnaire du parti. N’étant pas élu directement par le peuple, il peut etre révoqué par les représentants du parti. Il en est de même des parlementaires – bureaucrates à la solde du parti, et qui ne sont comptables devant aucune circonscription précise, encore moins responsables devant l’électorat dans son ensemble.
La crise en cours montre que le compromis de 1994 - et sur lequel repose l’ordre politique actuel – a atteint ses limites. Il faudrait, sans tarder, négocier un nouveau pacte qui passe par l’approfondissement de la démocratie et une mutualisation des intérêts économiques des différentes couches sociales et raciales – sans quoi il faut s’attendre à une implosion dont les conséquences pour l’avenir du Continent seraient très graves.



Achille Mbembe est professeur d’histoire et de sciences politiques à l’université du Witwatersrand et directeur de recherche au Witwatersrand Institute for Social and Economic Research (WISER) à Johannesburg.

Tiré du blog d'Alain Mabanckou, Le Crédit a Voyagé.