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25/03/2008

RDC : quelque chose d'important se joue

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A tous ceux qui veulent comprendre les enjeux contemporains de la République démocratique du Congo (RDC), et qui sont soucieux de décrypter la « politique des puissances » dans les riches pays miniers d’Afrique, je conseille avec enthousiasme le blog de la journaliste belge Colette Braeckman. Je ne cache pas que son livre «Les nouveaux prédateurs» a été pour moi une bénédiction : il m’a permis de mieux comprendre les logiques diplomatiques et économiques en œuvre en Côte d’Ivoire depuis septembre 2002.
Ces derniers jours, elle nous parle d’un sujet d’une importance stratégique inversement proportionnelle à la place qu’il occupe dans les médias : les grandes tractations autour des fabuleuses richesses naturelles du pays de Lumumba. Elle nous raconte une histoire qui est une parabole de notre temps.
Tout a commencé avec la création, par le Premier ministre Antoine Gizenga (figure historique du nationalisme congolais), de la commission de revisitation des contrats miniers que le pays a signé pendant la période de la transition avec de nombreuses firmes internationales, pour la plupart occidentales. L’alarme est venue d’un fait : les ressources minières ne contribuent au budget de la RDC qu’à hauteur de 6%, cinq fois moins que ce qu’elles rapportaient en 2002, c’est-à-dire en pleine guerre !
Comment cela a-t-il été possible ? Colette Braeckman explique :

«Alors que le gouvernement congolais a besoin urgent de ressources fraîches pour entamer la reconstruction du pays, le ministre de l’Economie et du Commerce, André Philippe Futa a relevé que la contribution du secteur minier était bien inférieure aux attentes, ne dépassant pas 6% du budget national, contre 30% en 2002, dans un contexte de guerre et de croissance négative ! Cette faible contribution est d’autant plus scandaleuse qu’au Katanga qui connaît un véritable boom économique, 1644 titres miniers ont été délivrés, et que le cours du cuivre, qui était de 4000 dollars la tonne voici quatre ans, dépasse aujourd’hui les 8000 dollars. Le processus de révision des contrats entamé l’été 2007 avait fait apparaître que sur 60 premiers contrats passés au crible, cinq seulement étaient déjà en phase de production, six en «étude de faisabilité» et que les titres couvrant 49 autres contrats devaient faire l’objet d’un examen approfondi pouvant mener soit à une renégociation, soit à une annulation pure et simple.
Les griefs retenus à l’encontre des sociétés étrangères sont multiples : dans certains cas, alors qu’elles se trouvaient simplement au stade de la prospection, de l’étude des gisements, des sociétés avaient déjà commencé à exploiter discrètement, envoyant à l’étranger des semi-remorques chargés d’ « échantillons ». Dans d’autres cas, le périmètre concédé avait été indûment étendu, au détriment de zones qui devraient être réservées aux artisans-creuseurs, en empiétant sur des propriétés villageoises ou en rognant sur des zones naturelles, et cela alors que le Congo se prépare à multiplier les « puits de carbone » c’est à dire des réserves boisées.
De manière générale, les contrats aujourd’hui jugés léonins ont systématiquement sous estimé l’apport congolais (valeur des concessions et capacités des équipements existants) et surestimé l’apport financier des intervenants extérieurs. Ces derniers, en plus, ont bénéficié d’importantes exonérations fiscales, s’étendant quelquefois sur une période de trente ans.
En plus de ces contrats inégaux, la fraude pure et simple prive le pays d’importantes ressources financières, plus de 90% des exportations de la RDC étant illégales ou incontrôlées.
Le ministre des Mines, M. Martin Kabwelulu a déclaré qu’au total, 4.542 titres miniers avaient été octroyés à 642 sociétés sur l’ensemble du territoire national, et que les concessions couvertes par ces titres couvraient 33% du territoire du pays.
Autrement dit, durant la période de transition, un tiers du Congo a littéralement été vendu, et cela sur base de photos aériennes et de cartes géologiques dont certaines étaient vendues par le Musée de l’Afrique centrale à Tervueren.
Plusieurs conclusions ont été tirées à l’issue de ces états généraux : si le socle du code minier, très libéral et qui avait été adopté durant la période de transition avec les conseils et le soutien actif de la Banque Mondiale demeure valable, certaines de ses clauses devront être réexaminées. Le rapport demande, entre autres, l’extension de la part de l’Etat dans le capital des sociétés minières mixtes, une meilleure spécification de la répartition des compétences entre le Ministre des Mines et les Ministres provinciaux, la prise en compte des populations locales, le gel des concessions et une lutte implacable contre la fraude. Un cahier des charges devra définir les relations entre les populations locales et les titulaires des droits miniers.»


Affolant, n’est-ce pas, que la logique de pillage soit allée aussi loin dans le pays ? Bien entendu, il est légitime de se demander qui est responsable de cette gabegie. « Le Congo ne s’est pas pillé tout seul », affirme Braeckman.

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« Mis à jour grâce à l’obstination du Premier ministre Gizenga (visiblement moins endormi que ne le disent les chancelleries…), le scandale des contrats miniers éclabousse tout le monde. Certes, durant la période de transition qui a précédé les élections, les ressources du pays ont été bradées par les autorités en place, impliquées à tous les niveaux: des conseillers de Kabila sont cités, mais ils avaient l’aval de Bemba en charge de l’Economie et des Finances, les ministres des Mines successifs ont fermé les yeux, les fonctionnaires ont laissé faire et ont touché leur commission.
Mais durant cette période intermédiaire qui a succédé à huit années de guerre et d’occupation et deux décennies d’affaiblissement de l’Etat, les Congolais n’étaient pas seuls: ils se trouvaient pratiquement sous la tutelle de la «communauté internationale» (c’est à dire essentiellement les Occidentaux) qui animait le CIAT (Comité d’accompagnement de la transition), soutenait la Mission des Nations unies au Congo et appuyait la Banque Mondiale. Cette dernière ne se contenta pas seulement d’assurer (avec un succès très relatif) la démobilisation des belligérants, elle participa à la rédaction du Code Minier et du Code forestier, en dicta les termes très libéraux et surveilla l’application des dispositions. Mais sans mesurer à quel point un Etat affaibli, une administration défaillante et sous payée étaient incapables de faire respecter la loi et de protéger la population contre les prédateurs en col blanc qui succédaient aux pillards en uniforme des années de guerre. »


Dans ce contexte de désenchantement des Congolais, qui ne croient plus aux discours de leurs élites, encore moins à ceux de la fameuse « communauté internationale », qui n’est en réalité que la « communauté occidentale », bonne conseilleuse mais pas bonne payeuse, la Chine fait une entrée fracassante dans le secteur minier congolais. L’Empire du milieu a opté pour une formule-choc : les « contrats de troc ». Infrastructures contre matières premières. Les Occidentaux hurlent, pestent, mettent en garde de manière très paternaliste contre les envahisseurs chinois qui ne seraient, ô scandale, intéressés que par les richesses naturelles de l’Afrique.
Mais la logique de troc vaut mieux que la logique de la prédation entretenue par les élites africaine et occidentale pendant de nombreuses années. En matière de communication, elle est d’une redoutable efficacité. Quand on pense aux Chinois en Côte d’Ivoire, on pense au Palais de la Culture et à la Maison des députés de Yamoussoukro, construite alors que tout l’Occident avait tourné le dos au pays. Quand on pense aux Français, on pense à la force Licorne, au massacre de l’Hôtel Ivoire, aux accords de Linas-Marcoussis, aux accords de coopération écrits en 1961, et autrement plus léonins que ceux que la Chine signe aujourd’hui.
Colette Braeckman conclut un de ses articles sur les contrats miniers par une phrase pleine de bon sens : « Les Chinois, demain, ne seront peut-être pas meilleurs que les tuteurs d’hier. Mais ils ne seront sans doute pas pires non plus. »
L’Afrique ne doit plus attendre de sauveur. Son avenir se trouve en elle, et elle est capable du meilleur comme du pire.

Photo 1 : Colette Braeckman et le Premier ministre Antoine Gizenga.
Photo 2 : L'usine de Gecamines au Katanga.