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11/09/2010

Pourquoi tant d'incivisme

Dans le cadre de la rubrique "la parole aux lecteurs", Le Nouveau Courrier lance un "appel à opinions". Selon vous, quelle est la cause profonde de l'incivisme urbain en Côte d'Ivoire, souvent assimilé par certains observateurs à un manque de sentiment national réel ? Et comment combattre cet incivisme ?

Vous pouvez participer à ce débat en laissant un commentaire - constructif ; - en dessous de cette note.

10/09/2010

Café-cacao : les barons peuvent-ils faire sauter la République ?

Cet article a été publié dans Le Nouveau Courrier du 9 septembre 2010.

 

 

Certains observateurs estiment que les « fortes têtes » de la filière font peur. Parce qu’elles auraient pu, si le procès s’était tenu avant la présidentielle, créer un climat délétère et interférer dans la campagne électorale en procédant à des mises en cause « ciblées ».

Par Benjamin Silué

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Des ministres et des gros bonnets auraient-ils pu être directement mis en cause par les « barons de la filière café-cacao » si le procès s’était effectivement ouvert hier comme cela était prévu ? Des révélations fracassantes auraient-elles pu éclabousser tout ou partie du personnel politique ivoirien, au pouvoir ou dans l’opposition ? C’est en tout cas ce que pensent une partie des observateurs, après le spectaculaire report du procès sur les malversations dans la filière, qui est intervenu hier.

Une chose est sûre : aucun ministre ou ancien ministre n’a été jusqu’ici inculpé. Sur les cinq qui ont exercé une tutelle administrative ou financière – Alphonse Douaty, Paul-Antoine Bohoun Bouabré, Charles Diby Koffi, Sébastien Dano Djédjé et Amadou Gon Coulibaly –, seuls les deux derniers pourraient de toute façon être mis en accusation devant le tribunal correctionnel, le cas échéant, puisqu’ils ont été congédiés du gouvernement. Ministres en exercice, les autres ne pourraient être mis en accusation que par la Haute Cour de Justice, institution prévue dans la Constitution votée en août 2000. Mais toujours pas mise en place.

« Sortir des sous » en dehors de toute orthodoxie financière

De quelle manière les ministres de tutelle auraient-ils pu participer à la gabegie supposée qui a eu cours dans la filière café-cacao, au-delà des « fantasmes populaires » ? Selon nos investigations, le mode des décaissements des précieux fonds issus des prélèvements relevant de la parafiscalité agricole ont évolué dans le temps. Du début de la réforme jusqu’en 2004, les structures de la filière avaient une certaine autonomie en matière de mouvements financiers. Une autonomie qui leur a été « arrachée » en partie en 2005 par une décision selon laquelle, en dehors des fonds de fonctionnement, les dépenses relatives aux investissements et à la « réserve de prudence » devaient être autorisées par les ministres de tutelle. Mais cette disposition a très vite été contournée et des décaissements irréguliers ont eu lieu. Ils n’ont pas cessé quand un Comité d’examen et de suivi des projets et programmes de la filière café-cacao a été créé en 2006, pour « surveiller » le petit monde des « barons ». Qui s’organisent assez vite dans le cadre d’une structure sans statut légal : la Conférence des Présidents de Conseil d’Administration et des Directeurs Généraux. Un « outil » qui leur aurait donné la liberté de « sortir des sous » des différentes caisses en dehors de toute règle d’orthodoxie financière. Et bien entendu, dans la plus grande opacité.

Des « appels de fond » venant du ministère de l’Agriculture

Quand bien même les règles de validation par les ministres de tutelle auraient été observées scrupuleusement, les procédures n’auraient pas permis que les services des concernés « touchent » directement les fonds de la filière. Ils n’ont jamais eu plus qu’un pouvoir d’autorisation. Toutefois, un Comité interministériel des matières premières (CIMP) a existé durant un moment, et aurait apporté un appui financier à certains ministères membres. Dans leurs confidences à leurs proches, certains barons évoquent aujourd’hui des « appels de fond » multiples provenant d’un ministère : celui de l’Agriculture ! A quelle période (sous quel ministre) ont-ils eu lieu ? Etaient-ils réguliers ? Ont-ils servi à des usages légitimes ? Ce sont des questions qui pourraient s’avérer délicates.

Ce n’est un secret pour personne : durant la crise, les planteurs de la filière sont venus en appui aux institutions du pays, dans le cadre d’usages relevant souvent de l’effort de guerre, donc de la Défense nationale. La nature exacte des transactions et leur caractère officiel et formaté n’a jamais été élucidé. Les « barons » peuvent-ils utiliser ce « flou » pour « mouiller » le sommet de l’Etat et « se venger » d’une détention que certains d’entre eux estiment exagérément prolongée ? Possible.

Les « barons » étaient les seuls à pouvoir puiser dans les caisses et gérer le « cash ». Mais vu l’ampleur des sommes considérées comme détournées, et les nombreuses mises à disposition de fonds à des personnes privées, par chèque ou « de main à main », l’on ne peut écarter que certaines figures de la filière aient par devers eux des « preuves » de leurs largesses envers des personnalités liées à la classe politique. Même si ces largesses ont pu bénéficier de manière œcuménique à tous les bords politiques, les « barons » auraient pu, durant le procès qui est finalement ajourné, choisir qui mettre en cause et qui épargner. Histoire de « punir » des « amis » qui ne les ont pas sortis des « problèmes ».

 

 


 

 

08/09/2010

La fin de l’innocence

Cet éditorial est paru dans Le Nouveau Courrier du 7 septembre 2010.

Ces derniers jours, j’ai relu « Divagations », roman publié par Bédi Holy durant la décennie dernière et que j’ai dans ma bibliothèque depuis sept ans. « Divagations » s’inspire des grandes batailles politiques et syndicales qui ont marqué le début des années 1990. L’auteur les raconte à travers son personnage central – le prince-érudit Oko Ménéda revenu de son exil occidental, qui fait face aux persécutions du régime et est entraîné par son neveu dans le combat contre les excès du Père de la nation. Un Oko Ménéda finalement tué par les séides du régime, mais qui sera ressuscité dans le secret, par des forces telluriques d’une Afrique profonde échappant à l’emprise totalitaire.

L’épilogue de « Divagations » est plein d’espoir, et préfigure d’un avenir radieux pour la République (imaginaire) de Logadou, avec une relève assurée – Oko Ménéda et son fils, en exil temporaire, mais qui reviendront. Pourtant, quand on lit ce livre avec nos yeux de 2010, l’on ne peut s’empêcher d’avoir un goût d’amertume à la bouche. Voire de nourrir sa besace d’ivoiropessimisme.

Dans «Divagations», il y a une omniprésence de la figure romantique, à côté de celle du « tyran éternel » (selon l’expression du romancier Patrick Grainville) et de ses courtisans. Oko Ménéda, l’intellectuel intègre qui refuse l’offre du président de la République – devenir ministre ! – et préfère chercher du travail en dépit des persécutions, est là pour tracer un sillon nouveau. La « Fédé » (terme utilisé pour désigner l’équivalent romancé de la FESCI) est un groupe de jeunes à l’intelligence vive et au sens critique acéré, adepte des débats d’idées. Et capable d’héroïsme. « Nous lutterons contre toutes les adversités, quitte à en perdre la vie (…) Jeunesse orpheline, nous refusons de servir d’agneau de sacrifice aux ambitions cupides de nos devanciers : ils ne le méritent pas ! », scande un des étudiants que campe Bédi Holy.

Quelles sont les organisations, les individus, les courants d’idées qui incarnent ce type de figure romantique, près de vingt ans après les événements décrits par l’auteur de « Divagations » ? Violente question ! Au point de vue politique, le Père de la Nation hostile à la démocratie n’est plus. Dans la douleur, une alternance s’est même réalisée. Laurent Gbagbo, longtemps figure romantique et porteur de la « folie » qui seule fait avancer l’Histoire, est président de la République. Mais l’âge d’or n’est pas venu. Chacun a ses raisons pour expliquer le bégaiement de notre Histoire, mais il est là. Implacable.

Dans les faits, ceux qui incarnaient le système et ceux qui le combattaient ont eu l’occasion de gouverner. Ces dix dernières années, ils l’ont même fait à la fois ensemble et les uns contre les autres. La dictature d’un seul chef s’est transformée en tyrannie des politiques, chacun jouant avec (et se jouant souvent de) ses soutiens les plus zélés. Les tendances prédatrices des gouvernants, qu’ils soient d’anciens imprécateurs ou des bébés gâtés de l’oligarchie, se sont renforcées – implicitement appuyées par un peuple nourri à la mamelle du clientélisme.

La « Fédé » dont parle « Divagations » est méconnaissable. Hier, elle se battait pour la qualité des repas dans les restaurants universitaires, aujourd’hui elle intimide et veut fermer les yeux de ceux qui y furètent et racontent ce qu’ils y ont vu : des bâtiments délabrés, une nourriture immangeable. Elle s’est à la fois alliée à l’autorité et aux entreprises qui font leurs marges en dégradant la « pitance » des étudiants. Ses responsables de l’époque sont aujourd’hui dans l’arène politique, où certains sont entrés par la force de la kalach. Et on ne peut pas dire que le souci des générations d’après eux soit déterminant dans leur pratique de leur « métier ».

Sur les chantiers sociaux, on n’a pas avancé. La MACA (rebaptisée C.A.C.A) que décrit Bédi Holy n’a pas changé, en dépit du fait que ses pensionnaires d’il y a dix-huit ans sont aujourd’hui aux affaires. Elle demeure un univers de « déshumanisation », où des « adultes violeurs » continuent d’abuser d’adolescents sans défense. Bédi Holy parle de Samuel, arrivé en prison à 13 ans, et qui s’y trouve toujours à 25 ans… sans avoir été jugé. Aujourd’hui, des Samuel pullulent toujours à la MACA. « Et voilà, dans toute sa laideur, la vanité des discours : ceux qui ont le pouvoir ont-ils idée de la réalité des institutions sous leur autorité ? Ceux qui sont administrés se rendent-ils compte de la dichotomie entre les discours et les faits ? Et ceux qui critiquent, connaissent-ils vraiment la densité concrète des tares qu’ils dénoncent ? », s’interroge l’écrivain. Ses questions sont toujours d’actualité.

Voici donc notre imaginaire bien sec, et nos rations de cynisme renouvelées. C’est dans ce contexte que Laurent Gbagbo, numéro un ivoirien, a appelé, lors de sa tournée de l’Agnéby (précisément lors de l’escale de Rubino) à réhabiliter la politique. Vaste chantier ! Qui ne pourra avancer que si les différents bords politiques laissent l’occasion à ceux qui participent au renouvellement de l’intelligence de revisiter l’utopie, comme aux jours où il était totalement fou d’imaginer le multipartisme et la liberté d’expression… et où certains l’imaginaient. Il faut surtout que cette utopie soit force créative, qui s’incarne et s’enracine, et non verbiage d’un instant… qui s’envole, puisque les paroles s’envolent.

05/09/2010

Rions avec Karlos (1)

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04/09/2010

Ces oubliés de la MACA

Cet article a été publié le 18 août 2010 dans Le Nouveau Courrier. 

A côté des détenus, jugés et qui purgent leur peine à la Maison d’arrêt et de correction d’Abidjan (Maca), il existe un autre type de prévenus qui demeurent de longues années derrière les barreaux, sans jugement. Enquête sur une grosse faille du système judiciaire ivoirien.

Par Saint-Claver Oula

Combien sont-ils au total ? On ne saurait déterminer avec exactitude le nombre de détenus qui croupissent, avec des fortunes diverses, à la Maison d’arrêt et de correction d’Abidjan (Maca). Mais durant notre séjour, notre attention a été particulièrement attirée par les cas d’un certain nombre de prisonniers. Ils sont dans l’attente, pour deux, trois, six ans voire même plus, d’un hypothétique procès. Incursion dans l’univers des « oubliés » de la justice ivoirienne.

Barry Yaya a 28 ans. Il a été déféré à la Maca le 11 novembre 2005 pour «coup et blessures volontaires». Depuis cinq ans, ce jeune peulh de nationalité malienne attend d’être jugé afin d’être fixé définitivement sur son sort. Son dossier, nous a-t-il confié, est au 1er cabinet au Plateau. Il espère que Dieu touchera le juge d’instruction en charge de son dossier pour qu’il soit enfin jugé. Comme lui, Tiéoulé Roland Hubert, né en 1977, a été placé sous mandat de dépôt le 15 mai 2001 pour «vol avec violence». Et cela fait 9 ans que ce jeune ivoirien croupit, sans jugement, dans l’enfer de la Maca. Il a dit s’être réjoui, il y a quelques années, d’avoir appris le transfert de son dossier en correctionnelle. Mais selon les dernières nouvelles qu’il a reçues, il a été désespéré de savoir que son dossier a disparu au parquet. Ce qui signifierait que ses chances de passer en jugement un jour sont inexistantes. «Je confie ma prison à Dieu, car je ne sais pas combien de temps je passerai ici encore à la Maca», nous confie-t-il.

Sawadogo Alexandre, quant à lui, noie ses soucis dans la sculpture du bois. Il vend ses objets d’art devant le bâtiment des assimilés où loge une certaine classe de détenus. Il a été déféré en 2002 pour «vol et braquage», son dossier, nous confie-t-il, se trouve au 1er cabinet au palais de justice au Plateau. Alexandre achève allègrement, sans procès, 8 ans de présence effective dans la plus célèbre prison de Côte d’Ivoire. Son dernier passage sur les deux devant le juge d’instruction date du 14 décembre 2008. Lui invoque la «lenteur dans le traitement des dossiers des prévenus» par le juge en charge de son dossier. Il a été heureux d’apprendre, aux dernières nouvelles, que son dossier a été transféré chez le procureur général.

Un autre cas, celui de Yaméogo Alexis, a été porté à notre connaissance par Alexandre. Exerçant comme vigile pour le compte de la société Afric Alimentation située en zone 4, rue Paul Langevin, Alexis a été contraint de changer de statut depuis le 30 novembre 2006 pour «vol de nuit à main armée». Mais il ne reconnaît pas les faits. C’est cette ligne de défense qu’il compte argumenter devant un tribunal qui a du mal à siéger depuis qu’il séjourne à la Maca. Son regard est désespérément tourné vers le 7ème cabinet au palais de justice au Plateau.

Dans cette liste de prévenus «en quête de procès» pour être définitivement situés sur leur sort, se trouve le jeune Thierno Fall, de nationalité sénégalaise, né le 10 août 1985. Arrêté le 23 janvier 2002, il a été placé sous mandat de dépôt le 7 février de la même année pour «vol de nuit en réunion». Le 5 avril 2002, le juge d’instruction du 2ème cabinet se dessaisit de son dossier. Depuis lors, il n’a aucune nouvelle venant du parquet. Sa crainte, c’est de demeurer à la Maca «éternellement» sans jugement. Sa sœur aînée qui lui apportait aide et assistance, nous dit-il, est décédée en 2002 et son frère, couturier à Treichville, «lassé par cette éternelle réclusion de son cadet» a cessé de lui rendre visite depuis 5 ans. Un des prévenus arrêtés en même temps que lui a réussi à s’évader le 2 novembre 2004.

Thierno Fall dit être victime de calomnie. C’est un individu, victime de vol de nuit, qui l’a indexé, sans preuve, comme étant le responsable du forfait. Il rappelle qu’en 2007, des émissaires de l’ambassade du Sénégal se sont rendus au parquet pour constater de quoi relevait exactement son dossier. Mais ceux-ci, selon lui, ont été surpris de découvrir qu’il n’y a aucune trace de son dossier. Thierno Fall est inquiet. Il confie son sort à une main providentielle.

Il y a des personnes inculpées pour des délits mineurs et qui croupissent à la MACA sans jugement depuis de longues années. Mélèdje Michel, ex-chargeur de wôrô-wôrô à Koumassi, est l’un d’entre eux. Il livre sa version des faits : « J’ai eu des problèmes avec un monsieur qui refusait que le chauffeur me paie ma commission. Sous prétexte qu’il est agent de police, il se met à me battre quand je veux connaître les raisons de son interposition entre le chauffeur et moi. Quelques temps après, il me fait savoir qu’il a égaré son téléphone portable. Pour cette raison, il m’a conduit au commissariat du 7ème arrondissement à Adjamé où j’ai séjourné 8 jours au violon avant d’être déféré à la Maca le 12 décembre 2005. Je suis allé au procès le 19 décembre 2005. Comme il se faisait tard, ma comparution a dû être reportée. Depuis, plus rien ». Michel, arrêté pour vol simple, croupit en prison depuis bientôt 5 ans. Après renseignement, selon lui, auprès du régisseur de la prison, il a été stupéfait d’apprendre que son dossier n’existe plus au parquet. « J’attends ma libération, je prie pour ça », espère-t-il. Makolo Amidou a, quant à lui, été placé sous mandat de dépôt le 3 octobre 2005 pour «coup mortel». Son dossier se trouve au 1er cabinet de la chambre d’accusation. La dernière fois qu’il a été reçu par un juge, c’était en 2009. Coulibaly Lacina et Boua Kouassi sont derrière les barreaux depuis le 10 janvier 2002 pour le premier et le 20 mai 2007 en ce qui concerne le second cité. Pour « vol ». Konaté Abdoulaye, Fangui Kouassi Maurice, Koulibaly Fernand, Amon Monné Ernest, Yarabou Cyrille, Djoubou Kanouté, Kpéto Gabin… Les «oubliés» connaissent des fortunes diverses et sont nombreux à la Maca, qui héberge environ 6 000 personnes au lieu de 1 500 (sa capacité normale) qui cherchent à être fixés sur leur statut.

Du côté du temple de Thémis, personne ne veut évoquer le dossier concernant ces «oubliés» de la justice ivoirienne. Un procureur, qui a bien voulu se confier à nous sous le couvert de l’anonymat, a évoqué la possibilité pour le juge d’instruction de poursuivre une enquête lorsqu’il estime qu’il y a des éléments à apporter au dossier comme compléments.

En attendant de humer l’air de la liberté, les prisonniers dans leur ensemble se sont accordés sur une organisation en interne pour réguler leur société. Des «procureurs» règlent les conflits sous le regard vigilant du chef de bâtiment (CB) et des «gardes du corps». Des chefs de cellule comptent leurs effectifs chaque soir à partir de 16h, heure d’entrée. Devant chaque porte, patientent des «porteurs de clés». Des «taxis», sorte de passeurs d’informations, multiplient les va-et-vient en direction des parloirs les jours de visite. De petits marchés de vente de légumes et de cigarettes sont disposés ça et là dans la cour où chacun déambule à loisir.

Saint-Claver Oula

Ce que dit la loi ivoirienne en matière de détention préventive

Dans le cas de ces « oubliés » de la justice ivoirienne, l’on évoque la détention préventive pour justifier le maintien des personnes soupçonnées à la Maca. Mais, à ce sujet, la loi ivoirienne prévoit des dispositions.

Lorsqu'elle est décidée, l'inculpé qui en est l'objet est d’abord détenu dans un quartier spécial d'une maison d'arrêt selon un régime différent de celui des condamnés. La durée de la détention préventive varie. Elle est de cinq jours maximum si l'infraction reprochée à l'inculpé est un délit puni d'une peine d'emprisonnement maximale inférieure à 6 mois et si l'inculpé n'a pas déjà été condamné soit pour crime, soit pour délit de droit commun à une peine d'emprisonnement de plus de 3 mois sans sursis. 6 mois maximum dans les autres cas de délits et 18 mois maximum si l'infraction qui lui est reprochée est un crime. Passé ces délais, le juge d'instruction doit ordonner la mise en liberté provisoire de l'inculpé sinon celui-ci sera en état de détention arbitraire engageant la responsabilité de ceux qui l'y maintiennent. La Chambre d'accusation peut être saisie soit par l'inculpé ou son conseil, soit par le ministère public aux fins de la mise en liberté d'office de l'inculpé.

Dans certains cas, la durée de détention préventive décidée par le juge d'instruction est de 4 mois renouvelable. C'est le cas lorsque l'infraction reprochée à l'inculpé est l'une des suivantes : crime de sang, vols aggravés (à main armée, en réunion, dans une maison habitée ...), trafics de stupéfiants, attentat aux mœurs, évasion, détournements de deniers publics, atteintes aux biens dont la valeur est supérieure ou égale à 25 millions Fcfa.

Si la détention de l'inculpé apparaît encore nécessaire, le juge d'instruction peut la prolonger d'une nouvelle durée de 4 mois et ce, jusqu'à la clôture de l'instruction dont il a été chargé. Il a pour cela l'obligation de rendre une ordonnance spécialement motivée après avoir reçu les réquisitions également motivées du Procureur de la République.

Si la prolongation de la détention de l'inculpé n'a pas été faite, le juge d'instruction doit le mettre en liberté. S'il ne le fait pas, comme dans les cas décrits au point 5, il revient à l'inculpé ou à son conseil ou encore au ministère public de saisir la Chambre d'accusation aux fins de la mise en liberté d'office de l'inculpé.

Le Procureur général près la Cour d'appel peut, sur réquisitions spécialement motivées, s'opposer à la mise en liberté provisoire de l'inculpé pour des nécessités impérieuses d'enquête. Si la Chambre d'accusation le suit et décide de maintenir l'inculpé en détention, cette détention ne peut faire l'objet d'une prolongation au delà de 4 mois à compter de l'expiration des délais indiqués aux points 5 et 7.

03/09/2010

En hommage à Pius

Cet édito a été publié le mardi 17 août dans Le Nouveau Courrier.

Pius_Njawe1-0d10e.jpgL’Histoire est malicieuse. Quand, en cette nuit du lundi 12 juillet, dans l’excitation générale, nous finissons de boucler notre livraison du lendemain, où nous diffusons la première partie du «livre noir de la filière café-cacao», je fais un dernier tour sur Facebook avant de rentrer à la maison. Et je découvre une information qui me bouleverse. Pius Njawé, le fondateur du quotidien camerounais Le Messager, vient de s’éteindre dans un accident de la circulation sur une route de Virginie, aux Etats-Unis. A 53 ans.

Pius Njawé était, bien avant son trépas, entré dans le Panthéon des héros de l’Afrique contemporaine. Journaliste autodidacte, qui a vaincu la fatalité de la condition de ses parents grâce à sa passion dévorante pour les livres et la presse, directeur de publication à 22 ans, il a «représenté», comme on le dit dans le milieu du hip-hop. Il a aussi inspiré des générations entières. Et si des jeunes comme moi ont abandonné, au début des années 1990, «OK Podium» pour la presse «sérieuse», si nous avons finalement choisi le journalisme, ce beau métier, c’est grâce à des modèles comme le sien.

Le fondateur du Messager a côtoyé plus souvent qu’à son tour les geôles de son pays, le Cameroun. Etudiant, j’ai suivi avec une attention particulière son incarcération de 1997-1998. Le pouvoir lui reprochait officiellement d’avoir publié un article faisant état d’un malaise du président Paul Biya dans sa loge du stade Ahmadou-Ahidjo. Mais officieusement, il s’agissait de le «punir» pour n’avoir pas révélé la source d’information de son journal. En effet, un nombre très restreint de proches du chef de l’Etat avait été témoin de la mauvaise passe du «chef». Dévoilée, la source du Messager aurait pu être purement et simplement éliminée. A ces niveaux-là, on ne badine pas avec les petites et les grandes «traîtrises».

Pour m’encourager durant nos deux semaines à l’ombre, j’ai souvent pensé à cette mésaventure de Pius Njawé. Il y a plus de douze ans, dans un contexte d’hostilité autrement plus fort que l’adversité à laquelle nous avons fait face, il a tenu bon. Nous devions en faire autant, au moment où l’Afrique entière pleurait un pionnier. Nous devions également être dignes de tous nos confrères partout dans le monde. Avions-nous le droit de brader les acquis historiques de notre profession, juste pour notre petit confort ? Saint-Claver, Stéphane et moi, n’avons pas pu répondre «oui» à cette question. De son repos éternel, Pius a dû être fier de nous. Diégou Bailly aussi, il me semble.

Nous ne nous comparons pas à nos illustres devanciers. Ce serait présomptueux. Il ne serait d’ailleurs pas souhaitable que nous passions par les mêmes chemins de souffrance qu’eux. Le seul fait que des journalistes soient jetés au cachot, menottés, humiliés dans la Côte d’Ivoire de 2010 est traumatisant. Sommes-nous condamnés à tourner en rond, à emprunter les mêmes sentiers rugueux que nos pères quand, ailleurs, les générations nouvelles s’appuient sur leur patrimoine symbolique, sur le socle de leurs acquis politiques et sociaux, pour accomplir leur part de mission et faire progresser les choses ?

Poser cette question, c’est s’interroger sur l’irréversibilité de nos acquis démocratiques, sur la profondeur voire sur la réalité de la révolution d’il y a vingt ans, qui a conduit nos pays au multipartisme et à l’ouverture du paysage médiatique.


Il est sans doute temps que nous redéfinissions la démocratie non seulement comme un principe d’équilibre entre les trois pouvoirs constitutionnels (exécutif, législatif, judiciaire) mais aussi comme un antidote aux abus de pouvoir d’où qu’ils viennent.


C’est une œuvre de longue haleine. Même dans «les grandes démocraties», un principe sacro-saint comme la protection des sources est attaqué, le plus souvent par les dignitaires de l’administration et les acteurs politiques. En France, par exemple, Augustin Scalbert, un journaliste du site d’information Rue89, a été mis en examen le 10 juin dernier pour «recel». Il avait mis en ligne des images non diffusées de France 3 montrant Nicolas Sarkozy méprisant et irritable avant une interview télévisée. Est-ce cette «pichenette» française qui a inspiré le patron du Parquet d’Abidjan ? Toujours est-il qu’Augustin Scalbert n’a pas passé quinze jours en prison. Il n’a pas été menotté. Il n’a pas été traité comme un bandit de grand chemin. Pourquoi ? Parce que les acquis démocratiques de la France ne permettent pas à un magistrat de mauvaise humeur de se laisser aller à ses tendances dictatoriales.

Il ne faut pas être naïf. Si Eric Woerth, ministre du Travail de Nicolas Sarkozy et ex-trésorier de l’UMP, parti au pouvoir en France, avait assez de marge de manœuvre politique pour embastiller les journalistes du quotidien en ligne Mediapart, qui ne cessent de révéler des «affaires» dans lesquelles il est impliqué, peut-on affirmer que sa seule moralité intrinsèque l’aurait retenu ? Ce n’est pas évident. Si les militaires américains pouvaient fermer le site Wikileaks, qui publie des documents confidentiels de l’armée remettant en cause la communication officielle, se seraient-ils abstenus ? La question est purement intellectuelle. Il y a des choses que l’on ne se permet pas, auxquelles on ne pense même pas, sous certains cieux.

Il est temps pour l’Afrique d’aujourd’hui, pour les peuples et surtout pour les «élites» (ah ! le vilain mot), d’élever des murs visant à protéger les principes cardinaux de la démocratie et de la liberté d’expression. Il est temps de mener et de gagner des combats qui installeront définitivement un certain nombre de «tabous fondateurs» devant lesquels les individus momentanément dépositaires d’une partie du pouvoir de l’Etat seront obligés de fléchir le genou.

Si nous n’y arrivons pas, alors nos combats sont vains. Si nous échouons sur ce terrain-là, l’on pourra dire que des pionniers comme Pius Njawé ont vécu et sont morts pour rien.

02/09/2010

Novembre 2004 : le rapport sud-africain en intégralité

Pour télécharger la première partie de la traduction officielle, cliquer ici. Et pour la deuxième partie, cliquer ici.

01/09/2010

Indemnisation des victimes de Licorne : dans le secret des tractations internationales

In Le Nouveau Courrier N°068 du 31 Août 2010 par Sylvie Kouamé

Une équipe d’avocats dépendant d’un cabinet canadien réputé est à l’œuvre pour obtenir des réparations de la part de l’Elysée. Pour le compte des victimes de Licorne mais aussi de l’Etat de Côte d’Ivoire. Détails.

 

Hier, Le Nouveau Courrier publiait des extraits d’un rapport de plus de 100 pages, relatif aux événements de novembre 2004, réalisé par des experts sud-africains en balistique et en médecine légale mandatés officiellement par leur gouvernement, lui même sollicité par les autorités ivoiriennes. Un rapport mettant en cause l’armée française, accusée d’être responsable de la mort des manifestants ivoiriens devant l’Hôtel Ivoire et sur les ponts De Gaulle et Houphouët- Boigny.

Ce rapport n’est pas quelconque. Il est un des documents-clés de la stratégie du groupe d’avocats qui tente dans la discrétion, depuis environ deux ans, d’obtenir des réparations pour les victimes ivoiriennes de la quasi-guerre franco-ivoirienne d’il y a bientôt six ans. Il s’agit des 2 500 blessés de ces «jours de feu», dont certains sont aujourd’hui en situation d’invalidité totale, et des familles de la centaine de morts et de disparus enregistrés lors de ces événements tragiques.

L’ancien premier ministre canadien parmi les négociateurs

L’équipe d’avocats qui s’est mise en place, encouragée par l’Etat ivoirien à son plus haut niveau, est composée de juristes de réputation internationale, travaillant à divers pays pour le cabinet Heenan Blaikie, un des plus importants du Canada. Il s’agit de Bernard Amyot, ancien bâtonnier du barreau du Québec, pénaliste réputé ; de Patrick Ferland, qui possède une expertise particulière en matière de recours collectifs et d’arbitrage international ; de Jean Chrétien, Premier ministre du Canada de novembre 1993 à décembre 2003, chargé des questions «relationnelles» ; et de Lucie Bourthoumieux, avocate franco-camerounaise basée à Paris, correspondante du cabinet Heenan Blaikie, artisan du dossier depuis deux ans, et qui multiplie les déplacements à Paris où elle est en contact permanent avec le Collectif des patriotes victimes de Licorne (COPAVIL). Va-t-on donc vers un procès opposant les victimes ivoiriennes à l’Etat français ? Cette configuration, qui a peut-être été envisagée, n’est en tout cas pas à l’ordre du jour. Elle bute en effet sur de nombreux obstacles. Devant quelle juridiction se présenter ? Le droit international existe-t-il lorsqu’ une petite nation est aux prises avec un membre permanent du Conseil de sécurité ? L’option retenue par la Présidence ivoirienne, informée au plus près sur ce dossier, est celle de la négociation avec la France. Une négociation qui s’annonce serrée. C’est dans ce contexte précis qu’il faut comprendre les propos de Laurent Gbagbo expliquant sur France 24 son refus de participer le 14 juillet dernier, à Paris, aux festivités commémorant le Cinquantenaire des indépendances africaines. «Il n’y a pas de raison que j’aille en France tant qu’on n’a pas discuté du différend qui oppose et qui continue d’opposer l’Etat français et l’Etat de Côte d’Ivoire», avait-il dit. Il n’y a pas de doute : la question «novembre 2004» fait partie du différend.

Des «préjudices économiques»

Il n’est pas question pour autant de souffler les braises. Il s’agit, pour les juristes du cabinet canadien d’établir les faits de la manière la plus inattaquable qui soit, et de mettre l’Etat français face à ses responsabilités, mais dans le respect des «intérêts géopolitiques des deux pays», mais «à l’amiable», afin de permettre aux deux nations de rebâtir leurs relations «sur de bonnes bases». Il est question d’indemniser les victimes et les ayant droits de ceux qui sont morts sur la base de standards internationaux, mais aussi de définir des réparations pour l’Etat ivoirien lui-même. Au nom des «préjudices économiques» subis. Des «préjudices» qui ne se limitent pas aux jours de braise, mais aussi à leur impact quant à l’image de la Côte d’Ivoire et de son attractivité pour les investisseurs.

Que pense le président français Nicolas Sarkozy de tout cela ? On sait qu’il est loin d’être un adepte de la «repentance», et que ce type de sujets le mettra forcément mal à l’aise. Mais l’Elysée, après avoir reçu le mémoire des avocats des victimes de novembre 2004 proposant un règlement à l’amiable, a répondu assez rapidement en affirmant accorder une grande attention à cette proposition. «C’est courageux. Dans ce genre de dossier, les gens choisissent souvent de faire du dilatoire au regard des intérêts en jeu», affirme un bon connaisseur du dossier.

Les indemnisations après les élections ?

En réalité, Nicolas Sarkozy, qui n’a rien à se reprocher dans l’affaire « novembre 2004 », pourrait être plus à l’aise qu’on l’imagine sur un dossier qui implique son prédécesseur, avec lequel les relations ne sont pas parfaites, mais également son rival Dominique de Villepin, Premier ministre à l’époque des faits, fortement critiqué dans un mémorandum par Jean Balan, avocat des militaires français de ces événements, pour son refus de coopérer avec la justice de son pays.

D’un point de vue purement bilatéral, l’Etat ivoirien s’est déjà engagé dans une procédure de dédommagement, notamment en reconstruisant – dans la réprobation de l’opinion «patriotique» – les écoles françaises détruites par la furie des manifestants ivoiriens. Abidjan attend désormais la réaction de Paris. Une réaction qui pourrait bien intervenir après l’élection présidentielle de 2010, et coïncider avec la renégociation des accords de Défense entre les deux capitales. Bien entendu, ce dossier des «indemnisations» sera envisagé de façon totalement différente selon que le nouvel élu s’appelle Laurent Gbagbo, Henri Konan Bédié ou Alassane Ouattara. D’ores et déjà, l’équipe d’avocats de Heenan Blaikie est annoncée à Abidjan dans les jours qui viennent. Probablement à la fin de cette semaine.

Décembre 2008 à la MACA : retour sur une mutinerie meurtrière et étouffée

 

 

L'article qui suit est paru dans Le Nouveau Courrier du 17 août 2010. Il revient sur une mutinerie à la Maison d'arrêt et de correction d'Abidjan, au cours de laquelle des tortures innommables, des meurtres de sang-froid et des violations élémentaires des droits de l'homme - les prisonniers étant des hommes - ont eu lieu.  Et ont été étouffées. Pour que la presse se taise à l'époque, un journaliste d'Alerte Info avait été mis en garde à vue pendant cinq jours (plus que la durée légale, donc), et traité comme un "bandit de grand chemin". Une arrestation qui aurait dû faire le même bruit que la nôtre, plus de deux ans après. Aujourd'hui,  le quotidien L'Intelligent d'Abidjan a publié une photo de Jean-Paul Ney, photographe français à la MACA à l'époque, qui a filmé la torture collective digne de l'esclavage infligée aux prisonniers à l'époque. C'est une confirmation par l'image d'une partie de nos révélations. Pour voir cette image et lire le témoignage de Ney, cliquer ici.

 

Retour sur une mutinerie meurtrière et «étouffée»

En décembre 2008, une mutinerie a éclaté à la MACA. Combien de personnes ont été tuées, et dans quelles conditions ? Pourquoi la quasi-totalité des prisonniers a été torturée ? Pourquoi un journaliste trop curieux a-t-il été arrêté ? Le Nouveau Courrier a enquêté.

Par Sylvie Kouamé

C’est une atteinte à la liberté de la presse qui n’a pas eu le même écho que l’affaire Le Nouveau Courrier/Raymond Tchimou. Pourtant, non seulement elle est tout autant scandaleuse, mais elle met aussi face à face une institution judiciaire abonnée aux abus de pouvoir et une presse dont le seul tort est de «porter la plume dans la plaie».

Le samedi 13 décembre 2008, l’agence de presse Alerte Info, spécialisée dans la diffusion d’informations par SMS et en ligne, apprend de ses sources à l’intérieur de la prison qu’une violente mutinerie a lieu à la Maison d’arrêt et de correction d’Abidjan (MACA). Une source qui indique que trois morts ont déjà été enregistrées. L’agence endosse l’information sur la mutinerie, suffisamment recoupée, mais relaie prudemment celle sur le nombre de morts, qu’elle attribue très clairement à des témoins.

Le même jour, Alerte Info reçoit un coup de fil venant du cabinet du ministre de l’Intérieur Désiré Tagro. L’interlocuteur d’Ebenezer Viwami est convié amicalement à se rendre devant la Maison d’arrêt et de correction d’Abidjan (MACA). Pour, croit-il, un complément d’informations. Mais il s’agit d’un guet-apens. Il est écroué sur instruction du procureur de la République de Yopougon, Rouba Daléba pour «diffusion de fausses nouvelles». Pendant cinq jours, il est en garde à vue «dans des conditions similaires à celles d’un bandit de grand chemin» au violon d’un poste de gendarmerie à Yopougon. Certains articles de presse essaient de remettre en cause son statut de journaliste, afin de contourner la loi de 2004. Au final, il est libéré sans aucune autre forme de procès, après une intervention d’Alfred Dan Moussa, président de l’Union de la presse francophone (UPF).

Le séjour à la MACA de nos confrères Théophile Kouamouo, Saint-Claver Oula et Stéphane Guédé permet aujourd’hui au Nouveau Courrier de revenir sur la mutinerie de décembre 2008, sur laquelle ils ont recueilli et recoupé de nombreux témoignages poignants. Qui donneraient froid au dos à tous ceux qui croient sincèrement à la construction d’un Etat de droit solide en Côte d’Ivoire.

Y a-t-il vraiment eu des morts lors de la mutinerie ?

Indubitablement, il y a eu des morts pendant la période de la mutinerie de décembre 2008. Mais la difficulté est de savoir dans quelles conditions ils sont passés de vie à trépas. Dans une déclaration très médiatisée, le procureur de la République a reconnu qu’il y avait eu six morts durant la période de la mutinerie. Mais trois seraient décédés avant les événements suite à de diverses affections. Un quatrième serait mort d’une tuberculose pulmonaire deux jours après la mutinerie. Les deux derniers auraient été tués lors de rixes entre prisonniers (le premier le samedi 13, le second le lundi 15, lors d’une bagarre dont l’enjeu aurait été les faveurs d’un détenu homosexuel).

Cette version des faits est contestée par tous les prisonniers que nos collègues ont pu rencontrer durant leurs deux semaines à la MACA. «Il y a eu au moins cinq morts, et au moins l’un d’entre eux a été tué par balle, victime d’un tir tendu dans la cour», martèle un détenu. Son récit est confirmé par plusieurs autres prisonniers. En l’absence d’autopsies rendues publiques, difficile de savoir qui dit vrai entre autorités judiciaires et prisonniers. Une version des faits assez informée évoque effectivement six blessés graves dès le samedi. Elle ajoute que cinq l’ont été par balles dans la matinée, alors que les gardes pénitentiaires faisaient face à la mutinerie avant le renfort des policiers et des gendarmes intervenu l’après-midi. Parmi ces blessés, trois auraient été évacués vers l’hôpital militaire d’Abidjan (HMA) dans un état comateux tel qu’ils étaient donnés pour morts dans toute la prison. A posteriori, cette version explique pourquoi des sources concordantes ont alors parlé de trois morts. Parmi ces trois prisonniers dans le coma, l’un aurait succombé à ses blessures à l’hôpital. «C’est le nommé N’Guépé Franck, mandat de dépôt du 25-07-2008 au bâtiment A, cellule 210», chuchote ainsi un informateur. Lui aussi évacué à l’HMA dans un coma profond, Ouattara Modibo, mandat de dépôt du 01-08-2008, aura la vie sauve.

Des traitements inhumains et dégradants

Les personnes interrogées par Le Nouveau Courrier sont unanimes sur une mort qui a traumatisé tous les prisonniers. Celle de Konaté Moussa dit «Django», victime de sévices corporels. En effet, des témoignages concordants font état de traitements inhumains et dégradants mais aussi d’une séance de torture qui a eu lieu le lundi 15 décembre 2008. Une vraie punition collective de tous les prisonniers (en dehors bien entendu des détenus VIP logés au bâtiment des assimilés), mutins ou non. «Jusqu’au lundi 15, nous avons souffert le martyre, nous qui étions restés dans nos cellules. En dehors des bruits d’armes à feu que nous entendions, nous étions étouffés par l’odeur des gaz lacrymogènes qu’on nous balançait de l’extérieur. A chaque instant, de jour comme de nuit. C’était infernal. Nous manquions de sommeil», raconte un détenu.

Le lundi, un ordre est donné. Tout le monde doit sortir des cellules pour descendre dans la cour. «On croyait que c’était la fin du cauchemar», se souvient un détenu. Pas du tout. Ce n’est que le commencement des douleurs. Les prisonniers sont forcés de se déshabiller entièrement sur le «terrain», pendant que les cellules sont fouillées de fond en comble. «Puis ils se sont mis à nous tabasser avec tout ce qu’ils pouvaient trouver. Des bâtons de bois, des fils de fer, des matraques. On nous a obligés à ramper nus. Dans cette position, on nous a frappés pendant des heures. Quand le ministre de la Justice est arrivé, on nous a forcés à nous taire. De toute façon, il n’est pas arrivé jusqu’au terrain.» C’est à ces sévices que Konaté Moussa dit «Django» a succombé après un passage à l’infirmerie.

En Côte d’Ivoire, les prévenus (qui devaient a priori bénéficier de la présomption d’innocence) et les prisonniers sont-ils des sous-hommes ? En tout cas, c’est la conviction de nombreux pensionnaires de la MACA qui n’ont rien oublié de ces journées noires de décembre 2008. «On a tabassé tout le monde. Ce jour-là, est-ce qu’on savait qui était vieux, qui était jeune ? Les femmes gardes pénitentiaires venaient nous regarder et faire des commentaires sur les dimensions de nos attributs génitaux, allant jusqu’à se moquer de certains d’entre nous de manière ordurière», se souvient un détenu. Quand un jeune prisonnier se confie : «En fait, je ne pleurais pas vraiment à cause des coups. C’est l’humiliation qui faisait couler mes larmes. J’avais la rage au fond de moi. Je me demandais : mon pays là, c’est vraiment comme ça ?»

Les raisons de la mutinerie

Cette mutinerie matée dans le sang aurait-elle pu être évitée ? Oui, selon des prisonniers et observateurs. Elle est partie d’une décision administrative mal vécue et surtout mal interprétée. Jusqu’au 13 décembre 2008, tous les prisonniers, à part ceux du bâtiment C – celui où sont logés les détenus considérés comme les plus dangereux – ont le droit de recevoir leurs proches dans le hall du greffe. Ils peuvent leur parler sans être séparés par les grilles du parloir, les toucher, prendre «main à main» la nourriture qui leur est envoyée. C’est un régime de faveur, qui contrevient aux dispositions du décret n°69-189 du 14 mai 1969, a expliqué a posteriori le procureur de la République Rouba Daléba. Quand on leur apprend, ce samedi-là, qu’ils n’auront plus droit aux visites au greffe, les détenus des bâtiments A et B, mais aussi les mineurs, crient à l’injustice. D’autant plus que le parloir des bâtiments A et B est fermé depuis le mois d’octobre par le régisseur Sinali Ouattara. Les prisonniers remarquent aussi que les détenus se trouvant au bâtiment «femmes» mais surtout au bâtiment «assimilés» continuent de bénéficier du privilège qui leur est désormais refusé. Une rumeur parcourt la MACA et contribue à radicaliser les positions. «Ce sont les barons de la filière café-cacao qui ont demandé cette mesure. Ils disent qu’on sent mauvais, qu’on indispose leurs visiteurs», entend-on dans la cour et dans les cellules. Ce sont les mineurs qui ouvrent le bal de la mutinerie. Les bâtiments A et B suivent. Les mineurs sont-ils parvenus à ouvrir les grilles du bâtiment C pour «délivrer» les caïds ? En tout cas, des évasions ont eu lieu le dimanche 14 décembre à partir de 10 heures quand la garde a abandonné le mirador situé derrière le fameux bâtiment C. Selon des statistiques officieuses, il y a eu au final 83 détenus introuvables au bâtiment C, 49 détenus introuvables au bâtiment bas et 61 détenus introuvables au bâtiment A.

Des questions qui demeurent

Si les investigations du Nouveau Courrier n’ont pas réussi à établir de vérité complète sur cette mutinerie et sa répression, elle suscite un certain nombre de questions légitimes. Une enquête indépendante du pouvoir judiciaire, qui a piloté cette affaire de bout en bout – et ne peut donc s’accuser lui-même – n’est-elle pas souhaitable ? Faut-il balayer du revers de la main les témoignages précis des prisonniers faisant état de morts liés directement à la mutinerie ? Dans quelle mesure des prisonniers n’ont-ils pas pu mourir par asphyxie suite aux «rafales» de gaz lacrymogènes qu’ils ont reçues ? Comment croire à une version officielle évoquant des querelles «amoureuses» supposées avoir eu lieu durant le «lundi noir», après la rudesse des sévices corporels infligés aux détenus ? Dans quelle mesure peut-on déterminer aujourd’hui qui s’est évadé ou qui a perdu la vie parmi les «détenus introuvables» ?

 

 

 

31/08/2010

Novembre 2004 : le rapport officiel sud-africain qui dérange

Les soldats français de l’opération Licorne ont-ils tué des Ivoiriens en novembre 2004 devant l’hôtel Ivoire et sur les ponts De Gaulle et Houphouët-Boigny? Des questions auxquels les Ivoiriens ont des réponses vagues. Des experts sud-africains ont enquêté. Leurs conclusions sont sans appel. Décryptage.

Par Sylvie Kouamé

(Paru dans Le Nouveau Courrier du 30 août 2010)

Que s’est-il vraiment passé lors des événements de novembre 2004 qui ont occasionné une quasi-guerre entre Paris et Abidjan ? Alors qu’en France, Jean Balan, avocat des victimes, mais aussi une partie de la presse et des juges rattachés au Tribunal des Armées, considèrent que le pouvoir politique de l’époque a tout fait pour effacer toute trace de ce qui s’est passé à Bouaké, un document secret sud-africain donne des «preuves en béton» sur la nature précise des crimes commis par l’armée hexagonale en Côte d’Ivoire. Il s’agit du «rapport d’enquête sur les fusillades survenues en Côte d’Ivoire en novembre 2004». Etabli durant l’année 2005, il a été réalisé par des experts missionnés directement par le gouvernement de leur pays à la demande de l’Etat de Côte d’Ivoire. Notamment ceux du Laboratoire d’expertise médico-légale et du Centre des archives criminelles. Certains d’entre eux sont mêmes venus enquêter directement en Côte d’Ivoire : le commissaire principal D.D Van Niekerk, le capitaine C. Mangena, l’inspecteur M. Hydenrich, le sergent M.P. Lempe et le professeur G. Saayman, pathologiste au Département de la santé. Un analyste médico-légal du nom de Hermanus Johannes Espach, a également participé au travail de reconstitution des faits.

Cinq sous-rapports


Le document sud-africain se subdivise en cinq «sous-rapports». Le premier est intitulé «enquête sur la fusillade en Côte d’Ivoire en novembre 2004 – rapport rédigé par le service du Laboratoire d’expertise médico-légale de la Police sud-africaine».
Le second : «Assistance à l’Etat de Côte d’Ivoire – rapport établi par le Département de médecine légale de l’Université de Pretoria». Le troisième : «Analyse des matières composant les fragments retirés des corps – Rapport établi par le Laboratoire d’expertise médico-légale». Le quatrième : «Preuves photographiques des fragments retirés des corps». Le cinquième : «Rapport sur l’armement utilisé».
Le résultat des investigations sud-africaines est épais : 114 pages. Il est évidemment extrêmement technique et il confirme ce que les Ivoiriens ont vu de leurs yeux, et qui a été confirmé par une équipe de reportage de Canal +. La majorité des civils ivoiriens tués lors de ces événements l’ont été par balle, et les analyses montrent qu’il s’agit de la catégorie de balles utilisées par l’armée française.
Les enquêtes des experts venus de Pretoria ont été menées en quatre phases : l’hôtel Ivoire (du 14 août 2005 au 15 août 2005), les ponts Général de Gaulle et Félix Houphouët-Boigny (le 15 août 2005), les aéronefs de l’aéroport d’Abidjan (du 16 août au 17 août 2005), les aéronefs à l’aéroport de Yamoussoukro. «La délégation a été informée d’une fusillade qu’il y a dans une ville du nom de Bouaké, mais du fait de l’occupation française de cette zone, il n’a pas été possible de faire des investigations sur ce théâtre (l’armée française refuse l’accès des autorités ivoiriennes à cette zone)», écrivent les experts sud-africains.

Un tireur d’élite au moins au sixième étage de l’Ivoire
Sur ce qui s’est passé à l’hôtel Ivoire, l’on se souvient que Michèle Alliot-Marie avait affirmé que les soldats français avaient répliqué à des coups de feu venus de la foule. Elle avait également parlé de balles à blanc et de tirs de sommation. Le général Bentégeat de son côté avait soutenu que les manifestants s’étaient tirés les uns sur les autres. Ce que les experts sud-africains ont établi, avec un raisonnement scientifique explicité dans leur rapport est tout autre.
«Il est avéré qu’au moins un coup de feu a été tiré du sixième étage, de l’intérieur de l’hôtel, certainement par un tireur d’élite. L’auteur de ce document est d’avis qu’au moins un des points d’impact de ces coups de feu tirés par un «tireur d’élite» a été le mur de l’ambassade d’Allemagne». L’on se souvient que ce sont les militaires français qui occupaient le fameux sixième étage de l’hôtel. Les enquêteurs assènent : «Le bâtiment de l’hôtel a été passé au peigne fin mais nous n’avons trouvé trace d’aucun coup de feu qui aurait été tiré des positions des civils en direction des positions tenues par les Français. Toutes les preuves glanées sur la scène du crime à la date de l’investigation ont montré que tous les coups de feu qui ont été tirés l’ont été à partir des positions décrites comme tenues par les Français vers les positions des civils».

Des rapports d’autopsie sur 36 cas


Ils sont malheureusement incomplets mais ont le mérite d’exister. 36 rapports d’autopsie ivoiriens ont été confirmés et complétés par le professeur G. Saymann, directeur du département de médecine légale de l’Université de Pretoria. «27 [décès] sont dus à des blessures par balle ou d’autres blessures balistiques. 8 décès sont dus à l’asphxie ou des événements du même ordre (notamment l’inspiration ou la noyade. Un décès est imputable à une blessure due à un instrument tranchant (blessure à l’arme blanche) et peut avoir un lien avec les événements faisant l’objet de l’enquête». «Des balles intactes, des fragments de balles ou d’autres métaux ont été retirés des corps et remis au Laboratoire d’expertise médico-légale des services de police sud-africains pour analyse balistique. Dans certains cas, plus d’une balle et/ou d’un fragment ont été retirés d’un corps. Au moins quatre (4) des corps semblent avoir été touchés par de multiples métaux ou autres fragments (tels que des éclats d’obus) provenant peut-être d’engins explosifs, de fragments de balles et de surfaces dures (telles que les structures en béton). Au moins (3) trois cas semblent avoir été touchés par des projectiles de calibre exceptionnellement grands tandis qu’au moins un cas a laissé apparaître des traits de blessure due à un engin tel qu’une grenade propulsée par fusée. (…) Il semblerait qu’un certain nombre de corps aient été atteints par des projectiles (balles et/ou éclats d’obus) provenant de plusieurs directions. Au moins deux des victimes, en particulier, semblent avoir été touchées à plusieurs reprises de dos comme de face. (…) Un nombre important de victimes avaient des traces de blessures par balle, indices que leurs corps ont été traversés par des projectiles ayant une trajectoire fortement inclinée vers le bas (par rapport à la position anatomique), suggérant ainsi que ces blessures ont été faites à partir d’une position de tir en hauteur relative par rapport aux défunts. (…) Le décès de la plupart des victimes, dont la mort semble s’être produite dans la zone du pont du général de Gaulle, semble être imputable à de multiples blessures par éclats d’obus, quand au moins un décès est probablement dû à un projectile de gros calibre (12,7 mm ou plus). Au moins six décès survenus à l’hôtel Ivoire semblent être imputables à une asphyxie. Ces constatations concordent avec des blessures dues à un piétinement et/ou un accident du type auquel l’on peut s’attendre dans les cas de mouvements importants de foule. Bien que l’on ne sache pas l’âge précis des défunts dans la plupart des cas, il semble qu’au moins trois des défunts étaient des jeunes (âgés apparemment de moins de 18 ans). Trois des victimes étaient de sexe féminin.»

Que s’est-il passé sur les deux ponts d’Abidjan ?


En réalité, il n’y a pas de suspense ni de polémique sur ce qui s’est passé sur les ponts de Gaulle et Houphouët, dans la mesure où les caméras de Canal + ont bien montré des hélicoptères français mitraillant les manifestants qui tentaient de les traverser. Mais les analyses balistiques confirment ce que les yeux ont vu, et ajoutent des détails. Sur les deux ponts, «les traces trouvées auraient pu être causées par des munitions de calibre 12.7 mm et 7.62 mm». Les enquêteurs poursuivent : «Si l’on tient compte des positions à partir desquelles les coups de feu ont été tirés sur les ponts, on peut conclure que les coups de feu ont été tirés à partir d’un hélicoptère». L’affaire est donc pliée !
L’armée française a toujours assumé la destruction de la flotte aérienne militaire ivoirienne. Le rapport sud-africain revient tout de même sur les Sukhoï 25. Ceux d’Abidjan ont été «indiscutablement endommagés par des instruments et des outils tranchants à impact» tandis que ceux de Yamoussoukro ont subi la fureur de «missiles» qui sont venus de «positions tenues par les militaires français».
Quelle est l’importance d’un rapport d’enquête qui documente, en réalité, des faits qu’on connaissait, certes de manière moins précise ? C’est la question que l’on peut se poser au sujet du document secret sud-africain, tenu confidentiel par les autorités d’Abidjan et de Pretoria depuis cinq ans. En réalité, il est d’une importance juridique inouïe. Des experts d’une Nation considérée comme sérieuse et développée, assermentés, ont analysé les indices laissés après les événements de novembre 2004 et ont rendu des conclusions sans appel, crédibles au point de vue international. Ce travail tranche avec celui de la justice et des autorités françaises, qui n’ont réalisé aucun travail balistique sérieux établissant la manière dont la base-vie de Licorne à Bouaké a été bombardée. Bien entendu, les autorités françaises de l’époque n’ont pas non plus réalisé les autopsies méthodiques validées par le gouvernement sud-africain, en appui aux autorités ivoiriennes.
Le précieux document sud-africain qui rend justice aux victimes ivoiriennes n’est pas resté dans les tiroirs. Il est utilisé par les avocats de ces victimes, liés eux-mêmes à l’Etat de Côte d’Ivoire, dans les cercles plus restreints de la diplomatie internationale, pour obtenir des réparations pour leurs familles (pour ceux qui sont morts), et pour eux-mêmes (pour ceux, nombreux, qui sont blessés et invalides). Nous reviendrons sur ces négociations diplomatiques de l’ombre, serrées et pas toujours dénuées d’arrières pensées, dans Le Nouveau Courrier de demain.