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23/06/2011

Comment ADO viole la Constitution au quotidien (Par Philippe Brou, Le Nouveau Courrier du 22 juin 2011)

Un mensonge éhonté… et inquiétant ! Pour justifier la libération de 17 des prisonniers politiques pris dans ce que Le Nouveau Courrier a appelé le «traquenard» de la Pergola, le ministre de la Justice, Garde des Sceaux, Jeannot Ahoussou Kouadio a osé affirmer qu’ils n’ont jamais été privés de liberté.

« Le mot libéré est un petit peu trop fort parce que ces personnes n’ont jamais été incarcérées. Donc je ne suis pas d’accord avec le mot libéré. En fait, de quoi s’agit-il ? Suite à la capture du président Laurent Gbagbo le 11 avril dernier, certains militants du Fpi se sont sentis en insécurité totale dans la ville d’Abidjan. Elles se sont réfugiées au préalable au siège de l’Onuci à l’exhôtel Sébroko. Or, à cet endroit précis, il n’y a pas de chambres pour accueillir ces personnes. Donc en accord avec l’Onuci, nous avons décidé de trouver un autre endroit pour ces personnes qui se sentaient en insécurité afin qu’elles s’y réfugient. C’est ainsi qu’on est convenu de réquisitionner l’hôtel Pergola qui avait au préalable servi de base militaire à l’Onuci».

Prendre de telles libertés avec la vérité quand on sait que ces personnes ont été séquestrées et privées de leur téléphone mobile – entre autres abus – est sidérant ! Mais derrière cette faute morale, se cache un vrai malaise. Celui d’un ministre de la Justice dont le gouvernement viole au quotidien, dans la plus grande désinvolture, la
Constitution de la Deuxième République. Les propos hallucinants du Garde des Sceaux et du ministre des Droits de l’Homme et des Libertés Publiques, Gnenema Coulibaly, lors de la conférence de presse d’hier, confirment un fait : le pouvoir d’Alassane Ouattara n’a pas peur de violer au quotidien la Constitution qu’il a pourtant juré, lors de sa prestation de serment, «solennellement et sur l'honneur de respecter et de défendre fidèlement». Revue des articles de la Loi fondamentale sur lesquels le pouvoir actuel s’assoit sans scrupules excessifs.

Article 22

Nul ne peut être arbitrairement détenu. Tout prévenu est présumé innocent jusqu'à ce que sa culpabilité ait été établie à la suite d'une procédure lui offrant les garanties indispensables à sa défense.

Comment l'article 22 a été violé

La quasi-totalité des arrestations de nature politique qui ont été menées par le pouvoir actuel ont eu un caractère «arbitraire », c’est-à-dire non encadré par la loi. Les prisonniers politiques ivoiriens n’ont reçu, au moment de leur incarcération, aucune notification de mise en résidence surveillée ou de mise sous écrou. De manière assez curieuse, c’est une fois que des personnes ont été privées de liberté, du droit de communiquer et même du droit de visite (drôle de conception de la résidence surveillée), qu’une enquête préliminaire a été ouverte. Schématiquement, on cherche de quoi peuvent être coupables des personnes après les avoir humiliées, tabassées et (pour certaines) déportées.

Par ailleurs, Alassane Ouattara et son ministre de la Justice ne cessent de marteler qu’un certain nombre de leurs prisonniers sont coupables alors que la procédure judiciaire qui les touche n’en est qu’à ses débuts. La presse pro-Ouattara raconte des scénarios qui tendent à imposer l’idée de la culpabilité de certaines personnes dans la disparition des deux Français, du Béninois et du Malaisien kidnappés à l’hôtel Novotel. Dans l’indifférence de la Justice.


Article 24

La défense de la Nation et de l'intégrité du territoire est un devoir pour tout Ivoirien. Elle est assurée exclusivement par des forces de défense et de sécurité nationales dans les conditions déterminées par la loi.


Comment l'article 24 est violé

Au quotidien, les membres de milices informelles non recensées et non rémunérées par l’Etat sont dissimulés sous l’appellation Forces républicaines de Côte d’Ivoire (FRCI).
Des « comzones » dont le statut républicain n’est pas clarifié, qui ont la particularité d’être quasiment tous originaires d’une seule partie de la Côte d’Ivoire – et qui protègent à ce titre certains Ivoiriens plus que d’autres – se sont partagé la ville d’Abidjan, mettant à l’écart, avec le soutien de l’exécutif, les Forces de défense et de sécurité nationales – police, gendarmerie, armée.

Article 25

Les biens publics sont inviolables. Toute personne est tenue de les respecter et de les protéger.


Comment l'article 25 est violé

Le monde entier a vu, médusé, comment la Résidence officielle du chef de l’Etat, incendiée par les   bombardements de l’ONUCI et de Licorne, a été littéralement pillée par les éléments des FRCI partis de l’hôtel du Golf... et retournés avec leur butin à l’hôtel du Golf.
Si cette Résidence n’est pas un «bien public», on se demande si cette notion ne doit pas être revue ! Les riverains de l’Institut national de statistique (INS) ont vu comment ce bien public a été détruit volontairement, ainsi que les données officielles de l’Etat, comme si le nouveau pouvoir redoutait la mémoire nationale… Les voitures de l’Etat «privatisées» par les chefs de guerre et les uniformes des«corps habillés» récupérés finissent de brosser un tableau inquiétant.

Article 38

En cas d'événements ou de circonstances graves, notamment d'atteinte à l'intégrité du territoire, ou de catastrophes naturelles rendant impossible le déroulement normal des élections ou la proclamation des résultats, le Président de la Commission chargée des élections saisit immédiatement le Conseil constitutionnel aux fins de constatation de cette situation. Le Conseil constitutionnel décide, dans les vingt quatre heures, de l'arrêt ou de la poursuite des opérations électorales ou de suspendre la proclamation des résultats. Le Président de la République en informe la Nation par message. Il demeure en fonction.


Comment l'article 38 est violé

Lors de leur hallucinante conférence de presse donnée aujourd’hui, les ministres Jeannot Ahoussou Kouadio et Gnénéma Coulibaly ont remis en cause cet article, qui a justifié le maintien du président Laurent Gbagbo en fonction durant tout le moment où le pays était coupé en deux par la rébellion assumée par le chef de leur gouvernement. 

Article 39

Les pouvoirs du Président de la République en exercice expirent à la date de prise de fonction du Président élu, laquelle a lieu dès la prestation de serment.

Comment l'article 39 a été violé

La Constitution ivoirienne ne prévoit en aucun cas de vacance du pouvoir. Si l’on considère que la prestation de serment d’Alassane Ouattara est régulière, on doit bien admettre que Laurent Gbagbo a cessé d’être président le 6 mai dernier. Or Alassane Ouattara a affirmé, lors de sa récente visite en France, lors du sommet de Deauville,
devant des journalistes français médusés, que Laurent Gbagbo a cessé d’être président le 4 décembre 2010.

Ce qui est en contradiction flagrante avec l’argumentaire de ses ministres qui, hier, ont affirmé que Gbagbo n’a plus été président depuis le vote de la résolution 1721. Le fait que Laurent Gbagbo ait été président jusqu’au 6 mai dernier invalide toutes les poursuites qui sont lancées contre lui, comme nous l’expliquons plus bas dans cet article.

Article 68

Aucun député ne peut, pendant la durée des sessions, être poursuivi ou arrêté en matière criminelle ou correctionnelle qu'avec l'autorisation de l'Assemblée nationale, sauf le cas de flagrant délit. Aucun député ne peut, hors session, être arrêté qu'avec l'autorisation du Bureau de l'Assemblée nationale, sauf les cas de flagrant délit, de poursuites autorisées ou de condamnations définitives. La détention ou la poursuite d'un député est suspendue si l'Assemblée nationale le requiert.


Comment l'article 68 est violé

De nombreux députés ont été mis aux arrêts après le 11 avril, dont la présidente du groupe parlementaire FPI, Simone Ehivet Gbagbo. Les ministres d’Alassane Ouattara estiment qu’elle n’est plus députée parce que le mandat de l’Assemblée nationale avait expiré. Le problème est que c’est un arrêt du Conseil constitutionnel qui avait prolongé le mandat des députés comme celui des autres élus de la République, suite à l’arrêt du fonctionnement normal des institutions républicaines.

Un autre problème est l’opportunisme institutionnel de l’actuel exécutif. Si le mandat des députés avait expiré depuis près de cinq ans, comment expliquer que le protocole d’Etat ait placé Mamadou Koulibaly à l’endroit où, selon les procédures de la République, devait siéger le chef du législatif, le 6 mai dernier, lors de la prestation de serment d’Alassane Ouattara ? 
Comment justifier que les mairies continuent de fonctionner, alors que leur mandat a expiré lui aussi, à tel point que le RDR se vante de «récupérer» certaines d’entre elles ? Mystère et boule de gomme.

Article 75

Le Président de la République peut, pour l'exécution de son programme, demander à l'Assemblée nationale l'autorisation de prendre par ordonnance, pendant un délai limité, des mesures qui sont normalement du domaine de la loi.  Les ordonnances sont prises en Conseil des ministres après avis éventuel du Conseil
constitutionnel. Elles entrent en vigueur dès leur publication mais, deviennent caduques si le projet de loi de ratification n'est pas déposé devant l'Assemblée nationale avant la date fixée par la loi d'habilitation.
A l'expiration du délai mentionné au premier alinéa du présent article, les ordonnances ne peuvent plus être modifiées que par la loi dans leurs dispositions qui sont du domaine législatif.


Comment l'article 75 est violé

Depuis sa prise de pouvoir, Alassane Ouattara prend des «ordonnances» qui ne sont ni autorisées ni ratifiées par l’Assemblée nationale. Elles ne sont encadrées par aucune loi d’habilitation.

Article 85

Les Traités de paix, les Traités ou Accords relatifs à l'organisation internationale, ceux qui modifient les lois internes de l'État ne peuvent être ratifiés qu'à la suite d'une loi.

Comment l'article 85 est violé

Paul Yao N’Dré, par peur (et on le comprend !), n’a pas osé obliger Alassane Ouattara, dans son arrêt «politique» l’investissant, à faire valider la décision de l’Union africaine faisant de lui le président de la République par le vote d’une loi. Mais le fait que les ministres de Ouattara prétendent que la résolution 1721 a dissout de manière automatique l’Assemblée nationale traduit leur mépris de la Loi fondamentale.

Article 88

Le Conseil constitutionnel est juge de la constitutionnalité des lois. Il est l'organe régulateur du fonctionnement des pouvoirs publics.


Comment l'article 88 est violé

En tant qu’organe régulateur du fonctionnement des pouvoirs publics, le Conseil constitutionnel a «réglé» la question de la pérennité du pouvoir législatif jusqu’aux prochaines élections. Mais ADO et ses ministres n’en ont cure.

Article 89

Le Conseil constitutionnel se compose : d'un Président ; des anciens Présidents de la République, sauf  renonciation expresse de leur part (...)

Comment l'article 89 est violé

En tant qu’ancien président de la République, Laurent Gbagbo est membre de plein droit du Conseil  constitutionnel depuis le 6 mai dernier. Or selon l’article 93 (violé par voie de conséquence), «aucun membre du Conseil constitutionnel ne peut, pendant la durée de son mandat, être poursuivi, arrêté, détenu ou jugé en matière criminelle ou correctionnelle qu'avec l'autorisation du Conseil.»

Article 109

Le Président de la République n'est responsable des actes accomplis dans l'exercice de ses fonctions et traduit devant la Haute Cour de Justice qu'en cas de haute trahison
.

Comment l'article 109 est violé

Dans leur conférence de presse d’hier, les ministres d’Alassane Ouattara prétendent faire passer Laurent Gbagbo devant une Cour d’assises, et non devant la Haute Cour de Justice.

Assaut français contre la résidence de Gbagbo : Sidiki Bakaba témoigne (article paru dans Le Nouveau Courrier du 21 juin 2011)

Il a failli mourir, ciblé par un hélicoptère de Licorne puis battu à coups de crosse par les soldats d’Alassane Ouattara. Mais il a été jusqu’au bout de sa destinée de témoin des chocs de l’Histoire nationale. Il ne regrette rien. De son lieu de rééducation en France, il se souvient…

 

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«On dit que ce qui échappe à la conscience nous revient sous forme de destin». Dans le «refuge» où il s’est retiré, au coeur de la France profonde, pour panser ses plaies,  Sidiki Bakaba, présent à la Résidence présidentielle de Cocody au moment du kidnapping de  Laurent Gbagbo et de sa suite, soigne son âme à coups d’introspection philosophique.

Il en est persuadé : son destin et sa vocation d’artiste engagé l’ont toujours amené à  être le témoin privilégié d’événements importants pour son pays et son continent. Une  fois de plus, il a donc été jeté au coeur de la fournaise ardente. Comme dans d’autres pays africains, au Burkina Faso durant la période «révolutionnaire», ou en Guinée lors de  la première purge du règne de Lansana Conté, en 1985. Comme en novembre 2004, lors du  premier«épisode» de la guerre de la France contre la Côte d’Ivoire. Une page tragique de l’histoire de la Côte d’Ivoire qu’il a «offerte» aux générations futures sous la forme d’un documentaire au nom évocateur : «La Victoire aux Mains Nues».

Témoin d'une résistance héroïque

«Je n'avais pas forcément l'intention de faire un film sur la crise postélectorale. Contrairement à ce qu'une légende bien orientée prétend, je ne suis pas allé sur le front  avec l'intention de me battre arme au poing. C'est le front qui estvenu vers moi! Ma maison se trouve dans le pourtour présidentiel, à quelques minutes à pied de la Résidence présidentielle.

Progressivement,les bruits de guerre se sont rapprochés. Un jour, je me réveille, et je vois devant mon domicile quelques centaines de jeunes combattants loyalistes. Ils m’expliquent qu’Abidjan est divisée, et que seuls les combattants sont dans la rue. Ils se reconnaissent par des noms de code bien spéciaux. Les uns, c’est «ami ami», les autres c’est «miaou miaou».

Bref, ils m’expliquent que je ne peux pas sortir seul même pour acheter du pain. Et ils me proposent de m’escorter, de me protéger d’une certaine manière. J’écoute ces jeunes soldats, qui sont mes compagnons par la force des choses. Et il me semble que je retrouve dans leur bouche les mêmes mots que ceux des jeunes qui, les mains nues, ont affronté les chars français en novembre 2004. Sauf que là, ils sont armés. Ils disent qu’ils sont prêts à mourir... Ils répètent :«Nous voulons libérer la Côte d’Ivoire, nous voulons libérer l’Afrique. L’indépendance que vous, nos oncles, avez eue, elle n’est pas réelle. Nous avons la mémoire de 2004. Cette fois, cela ne se pas sera pas comme ça, ils ne nous trouveront pas les mains nues». La phrase «il faut libérer l’Afrique » crée une résonance en moi. Nous l’avions prononcée il y a longtemps, quand j’étais jeune, quand nous commencions à remettre en cause les indépendances dans nos pays. Je suis donc allé voir, sentir, et pourquoi pas témoigner de ce qui apparaissait déjà comme un remake de novembre 2004».

Sidiki Bakaba ne pense pas forcément à un documentaire. Mais dans sa tête trotte l’idée d’un film de fiction  reconstituant l’histoire de la Côte d’Ivoire. Il se dit : «Dans ce cas, il me faut du matériau». Et ajoute : «Je ne voulais pas travailler à partir de ce qui a été écrit ou raconté par d’autres, mais vivre cette histoire-là, à l’endroit où je me trouvais». Du côté où il se trouvait aussi, peut-on ajouter. Comme les équipes de la chaîne de télévision franco-allemande Arte ont filmé la descente sanglante des FRCI à Abidjan, lui, il filmait ce qui est très vite apparue comme une résistance «héroïque».

Il filme quelques centaines de combattants qui font face aux assauts répétés d’adversaires soutenus logistiquement par l’armée française et par l’ONUCI. Mais qui, systématiquement, battent en retraite, perdent des hommes en masse, s’enfuient en laissant des liasses de faux billets offerts par leurs commanditaires politiques – un mensonge fondamental qui explique sans doute aujourd’hui les actes de sabotage économique et de pillage forcené des FRCI.

Sidiki Bakaba, qui ne peut plus dormir chez lui dans ce contexte explosif, filme également le petit monde qui s’est aggloméré autour de Laurent Gbagbo à la Résidence, préparé à partager une destinée tragique. Il voit arriver là les généraux Philippe Mangou (chef d’état-major des Armées) et Edouard Tiapé Kassaraté (patron de la gendarmerie). Des généraux que la rumeur accuse déjà de trahison. Très vite, Laurent Gbagbo les éconduit, 
le cameraman de la RTI et lui. «Nous avons à nous dire des choses qui ne se disent pas devant les caméras», explique le chef de l’Etat. Bakaba pressent une atmosphère houleuse...

Le bureau de Gbagbo mitraillé alors qu’il s’y trouve. Progressivement, la pression des coalisés se renforce. Un autre témoin présent à la Résidence, dont nous taisons le nom pour des raisons de sécurité évidentes, raconte. «A partir du 7 avril, les attaques des hélicos se sont intensifiées. On était obligés de se réfugier au sous-sol. Le 9 avril, la dégradation s’est accélérée. La bibliothèque de la Résidence a pris feu, contaminée en quelque sorte par des voitures qui se trouvaient dans la cour et qui, bombardées, avaient explosé littéralement». Ce témoin là fait une révélation troublante. «Le vendredi, le bureau du président a été mitraillé au moment où il venait d’y entrer pour travailler un peu, comme si ses ennemis maîtrisaient ses mouvements.» Miraculeusement, Gbagbo s’en sort, et retourne au sous-sol. L’atmosphère est apocalyptique dans ce que les médias occidentaux appellent«le bunker».

Les veillées de prière se succèdent. «On n’espérait qu’en Dieu seul», se souvient ce témoin. Le dimanche 10 avril, en milieu d’après-midi, l’amiral Vagba Faussignaux annonce que les forces internationales vont venir chercher l’ambassadeur d’Israël, et demande aux soldats de ne pas tirer sur leurs hélicos. Il est 16h40. Très rapidement, une intense campagne de bombardements – la plus terrible! – est engagée. Et Sidiki Bakaba, qui se trouve dans la cour, au niveau de la guérite, à l’entrée de la Résidence, est pris pour  cible, contrairement à un canon bitube, qui ne se trouve pas trop loin. Et est provisoirement épargné. Une caméra accusatrice est sans doute une arme lourde bien plus menaçante...

«Je sens quelque chose d’animal. Je me dis: «Cet hélico va me tirer dessus». Je rentre dans le poste de contrôle. Je me couche par terre, et le mur s’effondre. Je suis comme projeté en l’air. Je retombe par terre. Je psalmodie. «Il n’y a de Dieu que Dieu». Trois fois. Je me lève : une de mes jambes ne répond plus. Je sautille. Je me traîne jusqu’à l’infirmerie. Mon sang gicle de partout. Ils essaient de me soigner. Mais mon instinct de survie me pousse à ramper jusqu’au bâtiment principal.

Je veux aller y mourir dignement. Là-bas, les médecins commencent à m’inciser avec des rasoirs, sans anesthésie. Ils sortent des éclats d’obus tout noirs de mon corps. C’est atroce. J’ai des moments de perte de connaissance. Et des fois je reprends connaissance. Je dis des choses, je les chante. Je répète que cette indépendance réelle, dont ces jeunes qui sacrifient leurs vies rêvent, deviendra réalité un jour. A titre personnel, je suis persuadé que je vais mourir. Des rideaux brûlent. Les personnes les plus religieuses parmi nous semblent partagées entre transe et peur. Je sens que c’est fini, avec la force des explosions. J’accepte le principe de ma mort. Je me dis que j’ai atteint plus de 60 ans, sur un continent où l’espérance de vie est de moins de 50 ans. Je n’ai ni le  sentiment d’être un héros ni celui d’être un lâche, mais un homme qui meurt dignement».

Des incendies provoqués délibérément

Les incendies, méticuleusement provoqués par les frappes françaises pour faire sortir les «rats» de leur tanière, se multiplient dans le sous-sol. Héroïquement, les ultimes compagnons de Laurent Gbagbo luttent pour éteindre le feu qui menace de les dévorer. Prient. Et se remettent à l’ouvrage. Bakaba est hors jeu. Sa caméra n’a pas survécu. Lors de ses moments de conscience, il sent l’affection forte d’un homme qu’il ne connait pas vraiment, mais dont les paroles affectueuses tentent de le maintenir en vie : il s’agit  de Désiré Tagro (photo), qui ne sait pas qu’il vit lui-même ses dernières heures.

Notre témoin raconte. «Le lundi 11, les bombardements ont repris avec une force inédite. Trente chars français et six hélicos. Ce sont les chars qui détruisent le portail d’entrée à la résidence. Les hélicos crachent leur déluge de flammes... et le sous-sol prend feu à nouveau. On veut remonter par la buanderie. Mais un commandant de l’armée nous dit que si
on le fait, ils vont nous canarder. Nous sommes coincés dans un tunnel. Avec le chef de l’Etat, son épouse, les ministres. Il n’y a pas d’issue de secours. Le portail de secours est bloqué. Celui qui en avait les clés a disparu.

Avec les clés. Notre seul choix : mourir canardés ou asphyxiés. Pendant près de trente minutes, le commandant mitraille ce portail. Il réussit à le défoncer.Nous cachons le chef de l’Etat dans un endroit pas loin de la bibliothèque. C’est à ce moment-là que Désiré Tagro appelle les Français pour demander l’arrêt des tirs. On lui 
remet un drapeau blanc pour qu’il sorte négocier. Quand il sort, on lui tire dessus. Il revient pour dire au chef de l’Etat :
«ils vont nous tuer». Cinq minutes après, des rebelles pénètrent dans la Résidence.»

Le carnaval de violence commence, malgré le fait qu’Hervé Touré dit «Vétcho», s’oppose à l’assassinat des civils. Des personnes ont été tuées au rez-de-chaussée. Des coups de kalach, des coups de couteau, des balles dans les fesses… Les nouveaux «prisonniers», y compris les religieux, mis entièrement nus,sans le moindre cache-sexe, doivent chanter, sous la menace des armes, «on va installer ADO». Certaines personnes sont mitraillées dans la cour. Et tombent. Mortes ? Très probablement. Les autres n’ont pas le temps de voir s’ils sont récupérables. Un homme filme sans relâche ce spectacle macabre. C’est un militaire français, un Blanc, le seul qui est franchement visible aux côtés des FRCI, qui est descendu des chars avec eux. Ce sont ses images à lui qui seront présentées par le ministre de la Défense français, Gérard Longuet, comme ayant été prises par la troupe 
d’Alassane Ouattara.

Sauvé par Paul Madys et un militaire français

Quand Sidiki Bakaba reprend conscience  -avant de s’évanouir à nouveau quelques temps après –, il est face à trois personnes, habillées en treillis. Chacune est coiffée d’un bonnet et d’une plume sur la tête. L’un d’entre eux dit, comme dans une scène de western : «Ah ! Sidiki Bakaba, toujours fidèle !  Fidèle jusqu’au bout ! Moi, j’aime les gens fidèles !» Il a un drôle de sourire aux lèvres. Il informe une personne, par téléphone et par talkie walkie, de la présence du premier directeur général du Palais de la Culture d’Abidjan. «Au moins, il me connaît», se dit Bakaba. Le plus jeune des trois hommes en treillis dévisage le «kôrô» mal en point, incapable de se défendre, à l’article de la mort.

«Il m'insulte en malinké, soulève la crosse de sa kalach, me donne un coup violent sur la tête,puis en plein dans l'arcade sourcilière, me promettant de me bousiller un œil. Malgré mon état, je sens une agression terrible. Il me prend ma montre et un talisman en argent. Il ne me reste que le chapelet de ma mère», raconte Bakaba. Qui retombe dans les pommes. Après avoir entendu dire : «On l’a attrapé, on le tient maintenant, Gbagbo».
Quand l’artiste se réveille, il est dans une brousse qu’il ne parvient pas à distinguer. En réalité, il se trouve à proximité de la brigade de gendarmerie en contrebas de la Résidence de Madame Thérèse Houphouët-Boigny avec d’autres blessés considérés comme trop amochés pour arriver à l’hôtel du Golf, où les caméras des journalistes de la presse internationale sont déjà allumées.

Il est donc question, pour l’armée de Ouattara, de les achever là. Mais les FRCI se heurtent au refus des soldats français. «Derrière nous, il y a plusieurs soldats des FRCI avec des kalachs qui nous promettent une mort certaine. En face de moi, je vois trois silhouettes de militaires français, qui semblent s’opposer. A ma 
gauche, le chanteur Paul Madys. Avec toute son énergie, il est en train de plaider pour nous auprès des soldats français. Il dit : «On vous demande pardon, ne nous laissez pas. Ceux qui sont derrière-là, vont nous tuer».
En désespoir de cause, il offre sa vie pour la mienne. Il me regarde et dit aux soldats français : «Celui-là, vous ne pouvez pas le laisser. Prenez-le et laissez-moi, je vais mourir à sa place». A ces mots, Bakaba, entre la vie et la mort, ressent une sorte de «bouffée», un «élan de foi en l’homme»«C’était le contraire de l’inhumanité, de la 
violence que m’avait infligée le «blakoro» des FRCI à la Résidence présidentielle. Dans cette Côte d’Ivoire, à ce moment-là, un homme, un frère, qui n’avait rien de mandingue, qui avait au moins vingt ans de moins que moi, donnait sa vie pour moi…»

Alors que ses collègues veulent s’en aller, promettant aux blessés agglutinés là que l’ONUCI viendra les chercher, un militaire français fait le tour de son visage de son doigt, regarde Paul Madys dans les yeux et lui fait le serment de ne pas les abandonner, quand bien même ses collègues le feraient. Il se débrouille pour trouver un char pour conduire les blessés au CHU de Cocody. L’armée française qui, par les airs, a failli ôter la vie à l’acteur 
principal de Bako, l’autre rive, lui sauve la vie à travers l’initiative personnelle d’un jeune homme juste.«Pour la première fois depuis longtemps, je ressens de la fraîcheur, je me sens bien, je perds connaissance».

A son réveil, Sidiki Bakaba est dans un tout autre décor. « J’ouvre les yeux, je suis dans un hôpital. Les gens qui s’occupent de moi représentent l’espoir. Le médecin est akan, il y a là un gars de l’ouest, là une femme du Nord. Des fois, ils vont jusqu’à me prodiguer quatre heures de soin. Comme pour symboliser une Côte d’Ivoire unie par-dessus tout. Si j’étais mort dans cet hôpital, je serais parti avec cette image-là de mon pays, tout en me souvenant que celui qui a failli m’achever de ses coups de crosse sur le crâne était du nord ». Au CHU, l’inquiétude règne. Et pour cause : les FRCI viennent enlever les malades pour les achever. Ceux qui le peuvent s’enfuient, avec la force qui leur reste. Bakaba ne peut pas bouger. Une rumeur opportune, sans doute suscitée par ses protecteurs hospitaliers, le tient pour mort.

Mais il vit. Dans le secret, son épouse Ayala, qui se trouve en France, engage des démarches auprès du HCR à Paris, qui contacte la cellule africaine de l’Elysée, qui ne peut plus dire qu’elle ne savait pas. Les polices d’assurance du couple permettent une évacuation sanitaire. Mais madame Bakaba doit rédiger, au travers de l’ambassadeur Ali Coulibaly à Paris, une lettre affirmant que son époux sort du pays en tant que Français et non en tant qu’Ivoirien.

Arrivé à l’aéroport dans une ambulance, Sidiki Bakaba se déplace en fauteuil roulant. A sa vue, la petite foule des voyageurs et du personnel en service fond en larmes. «Mon Dieu ! On nous a dit que vous étiez morts !», crient certains. Bakaba s’engouffre dans l’avion, rempli à 70% de militaires français rentrant au pays, leur «mission» accomplie. «Marqué par la haine» selon son expression, il se prépare à de longs mois de soins et de rééducation.

Pourquoi Bakaba ne renie pas Gbagbo

laurent-gbagbo-sur-LCI-300x206.jpgLes Ivoiriens le savent. Sidiki Bakaba entretenait des rapports passionnels et compliqués avec le président Laurent Gbagbo, avec qui il n’a pas toujours été sur la même longueur d’ondes. En conflit avec des ministres qui, estime-t-il, lui ont savonné la planche, il a souvent attendu de nombreux – et douloureux – mois une audience présidentielle. Mais il est hors de question pour lui, hier, aujourd’hui ou demain, de renier le chef de l’Etat renversé. Et il l’explique, avec passion.

«Je retiens qu’aux derniers moments avant son arrestation,il m’aura vu. L’ami est l’ami, dans ma culture. Aujourd’hui qu’il est dans une situation difficile, je ne crache pas sur Gbagbo. Il a certes des défauts, mais il n’est pas le monstre qu’on dépeint.

Je n’aurais pas composé avec un monstre. Il y a une sagesse qui dit chez nous «le fou de quelqu’un ici est le sage de quelqu’un ailleurs». L’homme que je connais est un homme qui m’a respecté, qui a respecté mes créations même s’il n’en a pas toujours fait une promotion à la mesure de ce que j’attendais. Je retiens qu’il m’a respecté, qu’il a respecté mon travail en se refusant à interférer, et c’est très important pour un homme de culture soninkée. Je pense que ces derniers jours là, il a dû penser aux petites anecdotes que je lui rappelais quand on avait l’occasion d’avoir des moments d’intimité.

Comme celle du rapport entre Samory, le dernier empereur résistant face à la pénétration coloniale, avec son ami et aîné Morifindian Diabaté, griot, mémoire vivante du pays et capitaine. Quand Samory a été arrêté à Guélémou en Côte d’Ivoire, Diabaté a proposé d’aller avec lui en prison. Les Français ont dit «non», et sont allés avec Samory au Gabon. Plusieurs mois plus tard, Morifindian est arrivé au  Gabon par ses propres moyens. Ils se sont parlé, se sont rappelé les moments de gloire et les moments tristes. Quand Samory est mort, Diabaté l’a enterré. Les Français lui ont  proposé de le ramener en Côte d’Ivoire. Il a refusé. Il a creusé sa propre tombe à côté de celle de Samory. Et il leur a dit : «Quand je mourrai, vous m’enterrerez ici». Et ses dernières volontés ont été respectées. Ce n’est qu’à la fin de son règne que Sékou Touré a ramené leurs cendres dans leur terroir ancestral mandingue, en Guinée.

Ce n’est pas leurs faits de guerre, leur gloire, qui ont alors été célébrés, mais leur serment d’amitié, la valeur du serment d’amitié. Là où il est, peut-être mon grand-frère se dira que je ne suis pas Louis Sépulvéda, romancier et compagnon de route d’Allende jusqu’à sa fin tragique au palais de la Moneda.

Je ne suis pas Morifindian Diabaté, mais je suis Sidiki Bakaba avec mon histoire. Ceux qui racontent que j’ai combattu les armes à la main doivent savoir que je ne suis pas André Malraux qui s’est engagé et s’est battu dans un avion militaire contre le franquisme en Espagne. Il l’a fait par conviction. Il n’a pas été diabolisé pour autant. De Gaulle en a fait son ministre de la Culture. Moi, Sidiki, j’attends mon De Gaulle."


 

04/06/2011

Plaidoyer pour la liberté de la presse en Côte d'Ivoire sur TV5

23/12/2010

De l'usage diplomatique des vrais et faux génocides

Un édito du Nouveau Courrier du 22 décembre 2010.

C’est un mediaplanning qui fait froid dans le dos. A peine le gouvernement ivoirien a-t-il demandé le départ des forces onusiennes de son territoire que nous faisons face à une avalanche d’informations (à prendre avec de grosses pincettes) sur des « enlèvements », des « violations massives des droits de l’homme », voire des « marquages » de maisons dont les hôtes, d’une certaine ethnie, devraient être tués dans le cadre d’un remake du Rwanda.

L’idée est la suivante : il faut absolument montrer que le départ des forces internationales entraînerait des massacres épouvantables, voire un génocide. Dans le cas d’espèce, en dépit des diverses incitations médiatiques (notamment de la séditieuse ONUCI FM, dont le contenu sera bientôt étudié par des chercheurs) et de cette dyarchie artificiellement créée pour faire bouillir la marmite des haines locales, les Ivoiriens ne s’entretuent pas encore pour de sombres passions tribales. Il n’empêche : on peut les aider de diverses manières, y compris en allumant la mèche, à travers des provocations bien senties et des artifices diaboliques.

La mauvaise foi médiatique n’ayant pas de limite, on tronquera par exemple les propos de Jacqueline Oble ou de Charles Blé Goudé, qui mettent en garde contre un plan machiavélique préparé par l’ONUCI pour se légitimer à travers des massacres provoqués. On les présentera comme des sombres individus qui menacent la « communauté internationale » d’un génocide.

Ces passions macabres s’expliquent. Face au principe sacro-saint édicté par le droit international – la non-intervention dans les affaires intérieures des Etats –, un concept fait son bout de chemin : le droit d’ingérence. Il ne peut s’exercer, estiment ses défenseurs, qu’en cas de crimes contre l’humanité face auxquels brandir l’argument de la souveraineté de la Nation serait une non-assistance à peuple en danger. Qui peut s’opposer à un tel concept plein de bon sens et de compassion ? C’est au nom du droit d’ingérence que le mandat global des Casques bleus, qui était subordonné à leur impartialité face aux forces en présence, au consentement des parties en conflit et à la limitation de l’usage de la force à des fins de légitime défense, a été élargi à l’utilisation des armes dans le cas où les populations civiles sont en danger. C’est dans la même logique que l’Acte constitutif de l’Union africaine permet de mettre entre parenthèses la souveraineté d’un pays en cas de génocide, notamment.

Les meilleures intentions du monde sont toujours perverties. Le « plus jamais ça » poussé par l’Afrique après le cauchemar rwandais, devient désormais un fonds de commerce pour les services secrets et les impérialistes de tout poil, qui utilisent désormais (et de manière très cynique) l’éventualité du sang versé comme une variable d’intervention. Pour pouvoir s’imposer aux peuples du Sud, il est plus que jamais utile de faire pleurer dans les chaumières, quitte à fabriquer de toutes pièces une réalité médiatique manichéenne. Après la République virtuelle du Golf, il est question d’accoucher d’un génocide virtuel.

Un retour à un passé récent permet de mieux comprendre ce qui se passe actuellement. Quand, après le coup d’Etat avorté du 19 septembre 2002, il fallait faire avaler à l’opinion l’idée de l’invasion de la Côte d’Ivoire par des forces internationales et la nécessité d’une interposition équivalant à une partition de fait, de nombreux éditorialistes en France ont théorisé – déjà ! – sur le spectre du Rwanda. Puis la thématique a disparu aussi vite qu’elle était apparue : l’objectif était atteint.

Un peu plus loin dans l’Histoire, l’on se souvient aisément que la presse française, pour légitimer la rébellion pétrolière que De Gaulle et ses alliés africains menait contre le Nigeria dans la région du Biafra, a utilisé la même technique. Maurice Robert, responsable des services secrets français à l’époque, l’a confessé dans un livre-entretien.  « Ce que tout le monde ne sait pas, c'est que le terme de "génocide" appliqué à cette affaire du Biafra a été lancé par les services. Nous voulions un mot choc pour sensibiliser l'opinion. Nous aurions pu retenir celui de massacre, ou d'écrasement, mais génocide nous a paru plus ''parlant''. Nous avons communiqué à la presse des renseignement précis sur les pertes biafraises et avons fait en sorte qu'elle reprenne rapidement l'expression ''génocide''. Le Monde a été le premier, les autres ont suivi. » En 1982, pour pouvoir légitimer leur combat contre les sandinistes au Nicaragua, l’Amérique de Ronald Reagan a crié au génocide. Face à l’absence d’éléments de preuve, elle a diffusé dans la presse une photo témoignant d’un « massacre d’Indiens Miskitos », une ethnie locale. Or il s’agissait d’un cliché pris bien avant l’arrivée au pouvoir des sandinistes… lors d’un tremblement de terre. De nombreux intellectuels de gauche – comme le gouvernement sandiniste du Nicaragua – tombèrent dans le panneau et jouèrent, à l’époque, le rôle «d’idiots utiles » au service de l’impérialisme le plus réactionnaire. Il n’y a rien de nouveau sous le soleil…

 

01/10/2010

Expressions culturelles et progrès

Que disent nos chants, que racontent nos sketchs ? Quelles valeurs véhiculent notre manière de vivre et nos expressions artistiques populaires ? Il faut par exemple s’interroger sur l’émergence et le succès du phénomène du «coupé-décalé» avec toutes ses implications. Pourquoi et comment, à un moment précis de notre histoire, notre jeunesse a-t-elle glorifié l’art de l’arnaque, de l’esbroufe, de l’argent facile et de la cupidité amorale ? Pour quelles conséquences dans les domaines sociaux, économique, voire politique ?

Lire la suite de cet édito sur le blog des Amis du Nouveau Courrier.

25/09/2010

Le journaliste et le prophète

Cet édito est paru dans Le Nouveau Courrier du 25 septembre 2010.

A quoi sert le journalisme ? Cette question, qui est moins triviale qu’il n’y paraît à première vue, devrait mobiliser, non seulement la profession, mais aussi la société entière. Il est clair qu’il ne saurait y avoir de réponse monolithique à cette interrogation. Mais il est plus que nécessaire de structurer la réflexion.

Il nous semble, pour notre part, qu’il est utile de rapprocher deux figures, afin de mieux mener le débat. Celle, contemporaine, du journaliste africain, dans sa dimension «engagée», et celle du prophète des temps bibliques. Pourquoi la mise en parallèle est-elle pertinente ? Parce que les deux acteurs évoluent dans des systèmes politiques dont l’ouverture n’est pas la caractéristique première : des monarchies théocratiques d’une part, et des simili-démocraties où le culte du chef est omniprésent d’autre part. L’un comme l’autre font face à un même défi : dire une parole alternative et dérangeante là où la société hésite entre la complaisance et la peur. En effet, le progrès est impossible là où l’altérité est contrariée, là où la pensée unique règne, confortée par les égoïsmes et les petits calculs à court terme.

Le défi de la parole dérangeante n’est pas une mince affaire. Notre culture politique est totalitaire, même quand dans le quotidien de nos régimes sont en voie de démocratisation. Les pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire se confondent et neutralisent souvent des vérités qui devraient être criées, si l’intérêt général était au centre des préoccupations. Plus globalement, la culture populaire peut sembler sommaire et prompte à juger sans comprendre. Et la population pour laquelle le journaliste engagé se bat peut ne pas toujours cerner son intérêt, prise qu’elle est au piège des passions partisanes.

Le prophète parle de la part de Dieu, le journaliste doit être la voix du peuple, qui, dit la tradition, est la voix de Dieu. Le journaliste doit avoir le phénoménal courage de parler, à temps et à contretemps. Dire les vérités qui rassurent, mais également celles qui dérangent. Le prophète n’est pas, dans la tradition biblique, seulement celui qui prédit l’avenir. Il est aussi celui qui «reprend» la société, et lui donne de se regarder telle qu’elle est, afin de se repentir – de se réformer.

«Lève-toi, va à Ninive, la grande ville, et crie contre elle ! car sa méchanceté est montée jusqu'à moi», demande ainsi Jahvé au prophète Jonas. C’est le prophète Nathan que Jahvé envoie au roi David pour le convaincre de sa faute et de son injustice quand il fait tuer un de ses soldats pour prendre sa femme. Comme nous, journalistes d’aujourd’hui, Jonas et Nathan avaient peur des effets de leur parole. Mais c’était leur «job» que de dire le mot difficile à dire. Et ils l’accomplissaient…

Le prophète biblique est, peut-on rétorquer, protégé par le sacré. Le journaliste, lui aussi, peut être protégé. Par une opinion qui, parce qu’elle en a eu l’expérience, a désormais compris l’utilité fondamentale des «diseurs de vérités».

Le prophète a le pouvoir de dévoiler l’avenir, peut-on ajouter. Le journaliste, en éclairant l’actualité, peut de son côté permettre à tout citoyen ayant le sens du discernement, d’ouvrir les portes de l’avenir. Le prophète biblique, souvent, met le peuple face à un carrefour. Selon la voie qu’il choisit, plusieurs destinées s’offrent à lui.

Un des atouts du prophète des temps anciens, c’est sa crédibilité. Elle a été éprouvée par le temps. Il n’est pas lui-même acteur de la vie publique, dans l’arène, bataillant pour sa chapelle politique, pour ses intérêts immédiats. Il ne protège ni ne pourfend le roi. Il est le plus grand loyaliste, parce qu’il sait plus que personne que le roi est oint par Dieu avant d’être porté par les hommes. Il n’est donc pas un opposant. Son légitimisme ne contrarie pas sa liberté de ton.

Au contraire, c’est sa révérence au roi, son amour du pays et sa crainte de Dieu qui l’obligent à ne pas crier avec la meute, à ne pas rejoindre le cercle des applaudisseurs, à se tenir loin des passions courtisanes. A être le gardien de l’intérêt général.

Bien entendu, le journaliste n’est pas le seul à pouvoir remplir la mission «prophétique» dans notre contexte de société laïque. Les religieux, les membres de la société civile, les artistes, les universitaires sont tous appelés par l’Histoire à jouer le rôle difficile de vigies de leur temps. Sans haine et sans complaisance.

Le défi est immense, et nul ne peut prétendre le relever sans l’aide de Dieu. Mais nous sommes tous appelés à essayer…

17/09/2010

Un embargo qui prépare le chaos ?

 

Le mystère est levé. Le ressortissant ivoirien du nom de Yao N’Guessan arrêté aux Etats-Unis alors qu’il tentait d’exporter «illégalement » des armes vers la Côte d’Ivoire est un haut gradé de l’armée ivoirienne qui était en mission officielle. Au cours d’une conférence de presse donnée hier, le ministre de la Défense Michel Amani N’Guessan a confirmé une information qui avait déjà été divulguée, la veille, par nos confrères du Nouveau Réveil.

Les explications de Michel Amani N’Guessan n’ont pas dissipé toutes les zones d’ombres qui entourent cette étrange affaire. Il n’a pas voulu citer le nom de ses fournisseurs, qui ne semblent pas non plus avoir pignon sur rue aux Etats-Unis. Il n’explique pas exactement si les Nations unies ont oui ou non validé la demande d’allègement de l’embargo sur les armes infligé à la Côte d’Ivoire. Ni si cette opération bien particulière a été validée par le Conseil de sécurité. Il en dit trop ou pas assez, et ses propos seront diversement interprétés.

Cela dit, cette affaire un peu rocambolesque nous rappellent à tous que cela fait près de six ans que la Côte d’Ivoire est sous embargo onusien. Et que certaines des prérogatives des Etats – celle de se défendre contre une agression étrangère par exemple – ne lui sont plus reconnues. Il n’est pas question ici de polémiquer sur les justifications éthiques de cet embargo. Mais de considérer avec attention ses conséquences pratiques et les risques sécuritaires qu’il représente désormais.

Le colonel Yao N’Guessan est aujourd’hui dans de beaux draps pour du matériel qui relève du maintien de l’ordre : armes au poing et grenades lacrymogènes. Il y a quelques semaines, dans un rapport d’enquête très instructif, l’Opération des Nations unies en Côte d’Ivoire (ONUCI) recommandait justement au Conseil de sécurité d’alléger l’embargo pour permettre à l’Etat de Côte d’Ivoire de commander ce type de matériel. Le raisonnement est très simple : en l’absence de ces outils conventionnels de répression des mouvements de foules «musclés», tout face-à-face entre manifestants en colère et hommes en tenue se termine par des morts, tués à balles réelles.

Il n’est pas question ici de faire de l’angélisme. Même en étant dotés de manière adéquate, certains de nos «corps habillés» sont assez brutaux pour faire couler le sang (inutilement). Mais qui a intérêt à une neutralisation des forces régaliennes en Côte d’Ivoire ? Personne. Pour une raison simple : pour l’instant, aucune force ne peut les remplacer. Elles sont le seul rempart à un chaos qui serait encore plus incontrôlable que ce que nous avons vécu jusqu’à présent. En dehors du fait qu’elles ne disposent d’aucune légitimité pour le faire, ni la force Licorne ni l’ONUCI ne peuvent – ni ne veulent d’ailleurs ! – se substituer à la police et à la gendarmerie nationales, surtout dans un contexte de « troisième tour électoral » dans la rue, où il n’y a que des coups à prendre.

Déshabiller les forces nationales pour n’habiller personne d’autre revient donc objectivement, pour la communauté internationale, à jouer les apprentis-sorciers. Il est vrai que la tendance, dans la résolution de la crise ivoirienne a toujours été la mise à égalité de la République et de la rébellion. Une mise à égalité qui a longtemps installé l’ONU dans le rôle confortable d’arbitre et de seul maître après Dieu. Mais c’était une ambition bien trop grosse. La présence de l’ONUCI dans la zone de confiance n’a pas pu empêcher des massacres d’une sauvagerie extrême, qui ont disparu aujourd’hui que cette zone est démantelée. Le stationnement des forces françaises dans l’Ouest du pays a exacerbé les tensions intercommunautaires dans un village comme Diéouzon, où massacres et contre-massacres se sont répétés dans un passé récent. Voulons-nous revivre de telles situations au nom des ambitions des hommes politiques ?

Nous devons nous convaincre d’une chose. Demain, commencera une course au pouvoir impitoyable. L’intérêt principal du pays à long terme est que la bataille qui vient ne soit pas totalement « sauvage », sans règles, sans limites. L’intérêt national voudrait que l’armée et les autres forces de défense et de sécurité restent républicaines, et qu’elles aient aussi le pouvoir de canaliser les débordements. Sinon, c’est la porte ouverte aux pillages indifférenciés et à une «milicianisation» encore plus forte du corps social.

16/09/2010

“Entreprenez”, disent-ils

Cet édito a été publié le Nouveau courrier N°077 du 13 Septembre 2010.


Il est pourtant un fait impossible à éluder : nul ne peut entreprendre en l’absence d’un contexte favorable. Et il semble que la réflexion concrète et pratique sur les conditions favorables devant être mises en place pour favoriser l’initiative économique populaire n’est pas encore mûre. Pour parler plus clairement, elle est quasiment inexistante. Pourtant, il y a beaucoup de choses à dire sur les innombrables aspects de l’environnement global qu’il faut modifier pour que la Côte d’Ivoire cesse d’être une « nation de salariés ».

Il faut assainir le cadre global

Pourquoi un jeune étudiant ambitionnerait- il de se mettre à son compte et de travailler dur durant des années pour construire pierre après pierre, non pas une fortune (la majorité des entrepreneurs ne sont pas riches) mais un patrimoine fragile, à défendre constamment…alors qu’autour de lui, les personnes les plus aisées, celles qui « claquent » des fortunes, sont des fonctionnaires s’enrichissant sans effort ni risque sur le dos de l’Etat ? Il faudrait un jour qu’une enquête indépendante raconte le harcèlement dont sont l’objet les petits entrepreneurs les plus honnêtes de la part de contrôleurs des Impôts qui ne respectent absolument pas la valeur « travail », et qui cherchent à les piéger pour les racketter. Ce sont ces fonctionnaires qui fournissent au secteur informel ses raisons d’exister. Un secteur informel qui subit lui-même les effets d’une grande hypocrisie : ceux qui y exercent paient des impôts communaux (y compris quand ils occupent l’espace public de manière anarchique), puis sont violemment chassés, voire dépouillés, en fonction deb l’actualité (sommet international, nouvelles résolutions au sommet, etc.).

Pourquoi entreprendre quand, dès le moindre litige avec un associé, un client ou un fournisseur, une simple «convocation » vous envoie dans le plus infâme des «violons» des commissariats d’Abidjan, où des réseaux faciles à identifier vous extorquent des centaines de milliers de FCFA pour vous éviter la MACA, que vous ayez raison ou tort ? Où sont les tribunaux de commerce, seuls à même de juger sereinement un certain type de querelles ?

La formation et l’encadrement absolument nécessaires

Dès lors qu’il s’agit d’une affaire dont l’objectif va au-delà de la simple survie quotidienne sans perspective, l’entreprenariat est une chose ardue, difficile, exigeante. On ne peut pas entreprendre si on n’est pas formé pour. De nombreux observateurs ou acteurs politiques et sociaux constatent ou se plaignent de la mainmise des étrangers ouest africains ou syro-libanais dans le secteur des PME et du petit commerce en Côte d’Ivoire. C’est une mauvaise manière de voir les choses. Au-delà de tout, ce sont des gens qui ont été formés – par leurs parents – à marchander et à créer de la valeur ajoutée qui s’en sortent dans ce secteur. Et c’est normal.

Ceux qui n’ont pas eu la chance d’être tombés dans la marmite du business dès leur naissance doivent pouvoir compter sur l’Etat pour les préparer à entreprendre. Le premier secteur dans lequel les Ivoiriens sont appelés à le faire, c’est l’agriculture. Mais où sont les BEP, les BAC, les BTS agricoles ? Où sont les filières de formation spécialisées dans les zones rurales elles-mêmes ?

Entreprendre dans les services est une chose bien moins aisée que ce qu’elle paraît. Où sont les pépinières d’entreprises, qui encadrent, protègent et valorisent des bonnes idées, qui deviennent des plans d’affaires viables puis des entreprises rentables ? Quel interlocuteur, quel statut et quelle fiscalité pour les Très Petites Entreprises (TPE) ? Le débat est ouvert.

La question des opportunités

La meilleure manière d’encourager les jeunes entrepreneurs, c’est de les persuader de l’existence d’opportunités. Par exemple, si l’Etat crée une centrale qui rachète à certaines conditions de qualité le riz local pour le revendre aux grossistes (comme à l’époque de la SODERIZ, où l’incurie a tué un bon système), le marché se clarifie, et devient attractif. Certains marchés des collectivités, voire de l’Etat, pourraient être réservés aux « jeunes entrepreneurs ». Sans pour autant que cette modalité ne devienne, comme d’autres, une foire à la magouille. Tout un programme !

14/09/2010

Le commissaire Brice Oré, bourreau de la presse, ami des "barons" du cacao

Il était une fois un officier de police dont la passion était de brutaliser et d'insulter des journalistes... coupables de "sortir" des affaires qui amènent d'honnêtes citoyens en prison. Lire la suite sur le blog des amis du Nouveau Courrier, ici.

13/09/2010

Paix et élections

Paru dans Le Nouveau Courrier du 11 septembre 2010.

Epuisés après huit ans de sécession et plus de dix ans d’instabilité politique chronique, les Ivoiriens soupirent légitimement après le prochain scrutin présidentiel. Bon nombre d’entre eux espèrent que les urnes apporteront une paix définitive, là où les kalachs ont charrié la guerre, le sang et la mort. Leur attente sera-t-elle déçue ? Le pays tout entier prie pour que la réponse à cette question soit négative.

Pour conjurer le malheur, il serait tout de même bon de s’interroger sur la nature exacte de la relation entre la paix et les élections en Côte d’Ivoire. En d’autres termes, est-ce l’absence d’élections qui a entraîné la guerre ? Bien évidemment, non. La crise armée a commencé le 19 septembre 2002, moins de deux ans après la présidentielle du 22 octobre 2000, et quelques semaines après les premiers scrutins départementaux du pays. C’est la volonté de contrarier un processus électoral dont l’issue était considérée par certains comme illégitime qui a donné naissance à la rébellion. Une rébellion dont le projet initial était un coup d’Etat.

L’on peut considérer que la guerre est la conséquence d’un scrutin jugé illégitime par certains, parce que le processus qui y a conduit était fondé sur de mauvaises bases, selon eux. C’est ainsi que, quand ils ont jeté le masque de « zinzins » et « bahéfoués » derrière lequel ils se cachaient, les rebelles ivoiriens ont fustigé « l’exclusion » dont certains candidats ont été victimes en octobre 2000, puis exigé que « chaque Ivoirien » ait sa carte d’identité – après avoir, curieusement, compromis le processus d’identification en détruisant de manière systématique tous les registres d’état-civil se trouvant sur leur passage.

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En résumé, c’est la contestation électorale qui a conduit la Côte d’Ivoire à la crise armée. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, faut-il s’inquiéter d’une tragique répétition de l’Histoire ? Les croyants doivent en tout cas redoubler de ferveur dans la prière, dans un contexte où un leader du RHDP appelle les militants de son bord à descendre dans les rues en cas de proclamation de Gbagbo comme vainqueur et où les dignitaires du camp présidentiel pestent contre une liste électorale qu’ils considèrent comme « truffée de fraudeurs ».

Il est incontestable que ce qui préserve un pays de la guerre, c’est le refus de ceux qui en ont les moyens d’en prendre l’initiative. C’est la sagesse et le sens des responsabilités de l’élite politique qui protègent le peuple. C’est sa conception de l’entreprenariat politique qui détermine tout. Ce qui nous a malheureusement été donné de voir durant les huit dernières années, c’est une compétition dans la « course aux ressources », qu’elles soient directement financières ou « monétisables », tant au sein du gouvernement qu’entre les belligérants. L’exemple le plus tragiquement évocateur restera dans l’Histoire le cacao ivoirien, dont une partie des recettes a été détournée dans la zone gouvernementale, tandis que la totalité de la production des zones sous contrôle de la rébellion était exportée à travers une « nouvelle route contrebandière » passant par le Burkina Faso et le Togo. Le fruit des rapines des deux bords étant pour partie précieusement conservé dans des banques européennes…

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Si la politique est vue comme un moyen d’enrichissement facile, et si perdre les élections signifie perdre une source de revenus confortables, pourquoi ne pas investir une partie de ce qu’on a pour « garantir l’avenir », y compris par un recours à la force armée aux fins de conquérir des territoires ou des postes ministériels « juteux » ? De plus, les diverses formes de « partage tribal/clanique » des différentes portions de la rente politique nationale lient étroitement des leaders (nationaux ou régionaux) à leurs bases, constituées en général sur le mode communautaire. Ce sont donc des « armées dormantes » qui peuvent être mobilisées à n’importe quel moment.

La Côte d’Ivoire demeure donc tout aussi fragile que le jour où le démon de la guerre l’a visitée. Sa sortie de convalescence dépend de manière centrale de ses hommes politiques. De leur capacité à laisser le jeu démocratique se faire, mais aussi de leur volonté de bâtir des consensus solides, y compris en ce qui concerne le partage du pouvoir aux différents niveaux, et la détribalisation – qui ne peut être que progressive – d’une société ivoirienne qui a trop souffert et qui rêve d’une nouvelle ère. Celle de « l’entente cordiale ».