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16/08/2011

Côte d'Ivoire : le clivage fondamental

 

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Le dernier-né des partis politiques ivoiriens, Liberté et Démocratie pour la République (LIDER), a fait sa première sortie le 11 août dernier, un mois jour pour jour après le départ hypermédiatisé du FPI de Mamadou Koulibaly, son “président-fondateur”. Quatre mois jour pour jour après le violent kidnapping de Laurent Gbagbo par les forces françaises et leurs supplétifs d’alors, les Forces Républicaines de Côte d’Ivoire (FRCI). On peut se contenter de considérer ce nouvel objet politique sous l’angle exclusif de la compétition entre les différentes chapelles partisanes. Et il est assez piquant de noter que Le Nouveau Réveil, journal pro-Ouattara, qui s’est enthousiasmé au commencement pour l’aventure politique de Koulibaly, et Notre Voie, journal du FPI, ont eu le même traitement de l’événement. Koulibaly n’est parti qu’avec des « feuilles mortes », et a fait une « maigre moisson ». Leçon de choses: dans l’arène politique, personne ne fait de cadeau à personne. Et les petits “clins d’oeil” ne servent qu’à exacerber les divisions du camp adverse…

 

Pour notre part, nous voudrions nous attarder sur les enjeux idéologiques de la création de LIDER. Qui revendique très clairement son appartenance à la grande famille libérale. Au moment où les pays-phares du libéralisme vacillent sur leurs bases et redoutent un krach financier et un effondrement du système. Crise de la dette, folie des marchés financiers, conséquences désagréables de la dérégulation et de la désindustrialisation de l’Occident qui en est le corollaire… Les idéologues de la”démondialisation”, nouveau mot pour définir le protectionnisme, commencent à se poser en alternative et à engranger des partisans.

Aujourd’hui, les Etats-Unis, patrie emblématique du libéralisme, vivent en “prenant crédit” auprès de la Chine, toujours dirigée par un Parti communiste qui a jeté aux orties son orthodoxie et adopté une forme de capitalisme d’Etat hybride qui semble relativement lui réussir… pour l’instant. Economiquement piégé, l’Occident libéral engage des guerres au nom de la démocratie. Hier en Irak, aujourd’hui en Côte d’Ivoire et en Libye. Et où demain?

On peut toujours rétorquer que le libéralisme n’y est pour rien, que c’est l’ingérence gouvernementale, de nature profondément keynésienne donc “socialiste” qui a, par exemple, fabriqué la crise des “subprimes”. On peut dire que le libéralisme est par nature pacificateur, parce que, dans sa vision idéelle, les nations qui commercent ensemble ne se font pas la guerre. Mais est-il réaliste d’imaginer qu’une Côte d’Ivoire dirigée demain par le LIDER soit le seul pays qui applique “bien” les recettes miraculeuses du libéralisme “pur”?

Dans son discours de présentation de son parti, Mamadou Koulibaly dit quelquechose qui nous semble pertinent. Selon lui, les concepts de gauche et de droite sont inopérants en Afrique. Le véritable clivage se situe, selon lui, entre l’étatisme castrateur et le libéralisme émancipateur. Mais ces concepts, dans toute leur pertinence, ne sont-ils pas des “pièges” pour une Afrique qui doit faire preuve, plus que jamais, d’une créativité conceptuelle bien son histoire, sa géographie et sa sociologie? Mamadou Koulibaly prend l’exemple du marché foncier pour illustrer les bienfaits que l’affirmation de la propriété individuelle apporterait à la Côte d’Ivoire. Munis de leurs titres de propriété, les paysans devenus exploitants agricoles pourraient obtenir des crédits bancaires, acheter des intrants et des engins, et améliorer leur productivité.

Le schéma est séduisant sur le papier, mais se heurte à un certain nombre de réalités locales. Premièrement la conception profonde que beaucoup d’entre nous ont de la ruralité. Le village est à la fois terroir ancestral inaccessible voire mystique, moyen de production, cimetière et lieu de mémoire. Le paysan dont le cousin rachètera à la banque son titre de propriété, après qu’il ait fait quelques “mauvaises années”, admettra-t-il de bon coeur une transaction de cette nature? Et si c’est l’ancien métayer «allogène » qui récupère ses terres? Sur quel mode seront distribués les titres de propriété, alors que le concept même de propriété est source de conflits, et que ni les “transactions traditionnelles”, très souvent orales, ni le droit coutumier, souvent interprété de manière fantaisiste par les dépositaires du pouvoir local, ne peuvent être un point de départ pertinent? Plus grave, un pays comme la Côte d’Ivoire peut-il “supporter” socialement l’activisme des fonds américains ou asiatiques cherchant à acheter des terres et proposant aux paysans, pauvres parmi les pauvres, des deals qu’ils ne pourront pas refuser?

Au-delà de toutes ces considérations, on peut se poser une question: dans un Etat dominé, occupé militairement par la France et l’ONU, où les élections et les institutions ne tiennent que si elles ne disconviennent pas à la “communauté internationale”, débattre des subtilités du socialisme et du libéralisme est-il aussi fondamental que cela? Le peuple ne doit-il pas arracher le droit de disposer de lui-même avant toute chose? Contrairement à ce que certains disent, Mamadou Koulibaly n’est pas passé du socialisme au libéralisme. Il a de tout temps été libéral. C’est au nom de la nécessaire lutte contre les structures du parti unique qu’il s’est, selon ses propres explications, fait compagnon de route des sociaux-démocrates, des marxistes et des frustrés de tout bord qui se sont réunis pour créer le FPI qui était, selon son fondateur, un « front », une sorte de fédération de plusieurs tendances idéologiques.

Aujourd’hui, après le 19 septembre 2002 et le 11 avril 2011, la question de l’indépendance de la Côte d’Ivoire s’est substituée à celle du multipartisme, depuis que l’alternance d’octobre 2000 a été littéralement “sabotée” par l’ancienne puissance coloniale qui a réussi à se remettre au centre du jeu et à imposer sa volonté. Au-delà du libéralisme, du marxisme, du conservatisme et de toutes les autres écoles de pensée. Un autre “front” ne s’impose-t-il pas désormais? Mamadou Koulibaly, qui s’est refusé à condamner la dernière expédition punitive de la Force Licorne, la qualifiant de “remise en ordre”, considère-t-il que « la guerre de la France contre la Côte d’Ivoire » s’est terminée au bénéfice de la Côte d’Ivoire, pour que la subtilité des choix de société puisse s’exprimer sur une terre désormais “libérée”? Question subsidiaire: face à un RDR membre de l’Internationale libérale, Mamadou Koulibaly, qui prône les vertus du bipartisme, veut incarner une opposition tout aussi libérale que le pouvoir. La Côte d’Ivoire ne mériterait-elle donc rien d’autre que le choix entre un libéralisme de type A – frelaté selon l’interprétation de Koulibaly – et un libéralisme de type B, plus authentique? Le débat est ouvert.

04/08/2011

Droit d'ingérence ou de colonisation ?

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02/08/2011

A contre-courant de l'Histoire

Si l’on en croit les idéologues officiels du régime Ouattara, la Côte d’Ivoire devrait se réjouir comme un seul homme. Et pour cause: notre bien-aimé Chef d’Etat est allé aux Etats-Unis où il a rencontré –accompagné de trois autres de ses pairs francophones, avec qui il était convié au sommet du G8 – Barack Obama. Dans le bureau ovale! Des “pluies de milliards”viendront donc du pays de l’oncle Sam. Elles nous sauveront de nos propres turpitudes, notamment de la faillite programmée de notre économie, elle-même liée à neuf ans de guerre sauvage pour le pouvoir et à la destruction systématique de l’outil de production national par qui nous savons.

Sauf que… il y a un hic ! Le président de la première puissance mondiale a reçu ses homologues africains alors qu’il était tourmenté lui-même par une question qui angoisse toutes les places du marché du monde développé. Celui du “plafond de la dette” américaine. Les parlementaires américains s’étripent autour de cette thématique. Les Démocrates veulent que le montant maximum de l’endettement américain, déjà relevé huit fois en dix ans, remonte encore. Ce n’est en effet qu’en “prenant crédit” que l’Etat central peut payer ses différentes charges. Les Républicains, adversaires d’Obama, exigent qu’en contrepartie, des économies substantielles soient faites – que certaines dépenses, notamment sociales, soient annulées. Cette polémique – qui se règlera sans doute dans les heures qui viennent – témoigne en tout cas de l’état économique des Etats-Unis. Elle montre la première puissance mondiale telle qu’elle est. Une nation financièrement essoufflée, tenue en laisse par ses créanciers – notamment les très économes Chinois, premiers détenteurs des bons du Trésor américain.

En gros, ceux qui nous prêtent de l’argent en empruntent eux-mêmes massivement auprès de pays plus liquides. Nos “sauveurs” cherchent eux aussi à être sauvés. L’Occident est en crise. Et si les Européens ont tout mis dans la balance pour que la Française Christine Lagarde succède à Dominique Strauss-Kahn, c’est parce qu’ils espèrent que l’institution sera plus compréhensive envers ceux d’entre eux qui “mériteraient” un programme d’ajustement structurel aussi violent que ceux auxquels l’Afrique a été soumise. La Grèce, puis le Portugal, puis l’Espagne… et demain l’Italie ou la France?

Sur le “vieux continent”, l’effet contagieux de la “misère du monde” va du Sud vers le Nord. Avec d’autres indices, il témoigne d’un changement des équilibres économiques mondiaux. Au détriment de l’Occident. Au profit des pays émergents que sont la Chine, l’Inde, le Brésil et dans une moindre mesure la Russie et l’Afrique du Sud. Les Ivoiriens, aveuglés par leurs querelles autochtones, ne peuvent pas ne pas voir ce mouvement de fonds mondial. En réalité, la guerre que nous avons vécue et la reprise en main brutale qui va jusqu’à l’installation à la Présidence d’un conseiller économique français chargé officieusement d’orienter au “bon endroit” un peu de “gras”, témoigne de la tentation occidentale d’instrumentaliser la seule supériorité intangible qui lui reste – la supériorité militaire – pour se faire “respecter” dans la jungle des échanges économiques internationaux. Et pour garder quelques marchés captifs. L’invasion de la très lucrative Libye, sous le faux nez d’un Conseil National de la Transition (CNT) fantoche, relève de la même logique implacable.

Le temps d’Houphouët-Boigny ne reviendra donc jamais. La Françafrique traditionnelle a prospéré pendant l’époque des “trente Glorieuses”. Elle était une relation de sujétion stratégique entre un pays riche ayant encore les moyens de sa politique et un “dominion” sous-peuplé et doté de richesses encore inexploitées. Aujourd’hui, nous avons en face de nous les responsables politiques de nations déclassées qui doivent résoudre leurs problèmes chroniques de dette et de compétitivité, et qui veulent se rassurer en faisant des “coups” vite rentabilisés. Or, pour créer les conditions d’une croissance qui peut relever le défi de notre poussée démographique, il nous faut autre chose que des “grands-frères” voulant nous recoloniser pour s’en sortir eux-mêmes.

La Côte d’Ivoire d’Alassane Ouattara, qui assume jusqu’à la caricature sa sujétion à la “communauté internationale” occidentale, va clairement à contre-courant de l’Histoire. L’Afrique doit aujourd’hui relever le défi de la stabilité de ses Etats – ceux qui nous dirigent actuellement n’ont cessé de déstabiliser l’Etat quand ils étaient dans l’opposition et s’appuient aujourd’hui sur leur statut de “chouchous” de l’Occident pour refuser de faire les gestes qui renforceront la cohésion nationale. Donc, forcément, la solidité des institutions.

L’Afrique, convoitée pour ses richesses, doit se battre pour sa souveraineté, seule gage de multipartenariats fructueux pour elle. Parce qu’il bénéficie pour l’instant du soutien de la France, Alassane Ouattara réclame le maintien du 43ème BIMA jusqu’à prétendre, devant des journalistes français, que l’Algérie – où l’Occident mène la guerre contre les Islamistes – est à nos portes. Les choses sont pourtant claires. A ce moment précis de l’évolution de l’histoire, un dirigeant africain ne peut à la fois enrichir son peuple et complaire à l’Occident. Il faut choisir. Alassane Ouattara a choisi, et son choix est connu de tous. Nous lui souhaitons bien du courage.

30/07/2011

Les dessins de Karlos, caricaturiste au Nouveau Courrier

Karlos, le caricaturiste du Nouveau Courrier, a créé son blog. Quelques-uns de ses dessins.

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Source : karlosguede.centerblog.net sur centerblog.

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25/07/2011

Ils ne veulent pas d’une opposition civilisée !

Là où il croupit, arrêté pour des crimes imaginaires, en attendant un procès hypothétique mais qui s’annonce ubuesque s’il se tient finalement, Hermann Aboa a-t-il seulement le droit de lire ? Des quotidiens, des magazines, des livres ? La préoccupation semble étrange, mais pas pour ceux qui connaissent et aiment ce jeune homme pétri de talent, passionné de journalisme jusqu’au bout des doigts, qui vit son métier comme un sacerdoce. Hermann Aboa embastillé, et c’est votre quotidien préféré, Le Nouveau Courrier, qui se retrouve une fois de plus comme en prison. Un an jour pour jour après l’épreuve carcérale qui a frappé Théophile Kouamouo, Saint-Claver Oula et Stéphane Bahi.

Car Hermann est de la famille. Depuis qu’il a ouvert la porte du Temps en 2003, porteur d’une brillante contribution de lecteur qui a « accroché » son rédacteur en chef d’alors, il a dit adieu à ses chères études de géologie pour embrasser notre belle et périlleuse profession. Il nous a accompagnés au Courrier d’Abidjan, quotidien dans lequel il a publié de beaux reportages, avant d’être happé par l’audiovisuel. La RTI, qu’il a jusqu’ici servi avec passion et engagement, même s’il a été – comme d’autres – souvent persécuté par une hiérarchie qui l’a plus d’une fois remis à sa place. Il a avalé de grosses couleuvres, même pendant la crise postélectorale. Bref, Hermann Aboa n’est pas le deus ex machina ayant la haute main sur la communication de guerre du camp Gbagbo, comme les nouveaux dirigeants veulent le faire croire, pour justifier leur méchanceté.

Il est important de s’attarder sur la signification politique du martyre d’Hermann Aboa. Voilà un journaliste « de l’autre bord », ayant fui le pays après le 11 avril et l’orgie punitive qui a suivi, qui a écouté les appels du nouveau pouvoir aux « exilés » à venir rejoindre l’effort collectif au nom de la nécessaire « réconciliation ». Dans une interview, il a tenu envers le nouveau pouvoir des propos conciliants, qualifiant une éventuelle tentative de coup d’Etat contre Ouattara d’aventure suicidaire – ce qui lui a valu des vives critiques des soutiens les plus extrémistes du président renversé sur les réseaux sociaux en ligne. Revenu au pays, il a regagné la RTI, engagé les démarches évoquées par le pouvoir lui-même pour voir ses maigres avoirs « dégelés ». Puis, patatras. Il a été arrêté. Le message est clair. Les appels à la réconciliation sont au mieux une opération de com’ menteuse destinée en réalité à la communauté internationale. Au pire, il s’agit d’un piège cynique pour remplir au plus vite la MACA d’un maximum de prisonniers politiques.

Ainsi agit le pouvoir Ouattara en matière de reconstitution du tissu social. Comme un lézard qui détruit avec sa queue ce qu’il a construit avec ses pattes, il multiplie les signaux négatifs à peine le premier acte positif posé. Il est évident que les nouvelles autorités entretiennent à dessein un climat de tension et de psychose destiné à paralyser l’opposition civilisée, ou même les simples citoyens ayant le moindre rapport avec l’ancien pouvoir – et ils sont nombreux – dans une peur panique permanente. Si Hermann Aboa est arrêté, plus de 100 jours après la prise effective de pouvoir d’ADO, parce qu’il a « soutenu » Gbagbo en continuant de travailler pendant la crise postélectorale, cela signifie que des milliers de personnes peuvent être, du jour au lendemain, prises dans les rêts d’un arbitraire sans scrupules ni complexes. Il est donc sage, dans ce contexte, de se tenir à carreau.

Consciemment ou non, nos nouveaux gouvernants affaiblissent chaque jour l’opposition « modérée », qui a – pour des raisons qu’on ne discutera pas ici – choisi de « composer ». Grands doivent être les regrets de Paul Yao N’Dré, qui s’est humilié au nom de la paix en « intronisant » Alassane Ouattara. Aujourd’hui, le nouvel aboyeur public, Alphonse Soro, tente de le pousser à la démission en utilisant des méthodes inacceptables, là où nos institutions empêchent ses « mandants » de le débarquer. La ligne Mamadou Koulibaly ne cesse de s’affaiblir dans l’opinion pro-Gbagbo. A peine le président de l’Assemblée nationale a-t-il reconnu le chef de l’exécutif que ce dernier, de manière anticonstitutionnelle, a entrepris de « dissoudre » le Parlement. Il refuse tout dialogue sérieux avec l’opposition sur des questions élémentaires comme la composition de la CEI. Du coup, ceux qui lui ont tendu la main parmi ses adversaires sont assimilés à des traîtres incompétents. Dans ce contexte, la relecture de l’interview accordée à RFI par l’actuel président de LIDER, en rajoute à l’inquiétude générale. « La priorité, c’est d’abord de reconstituer cette opposition républicaine face à Ouattara. Il n’est pas question que l’on retombe dans un régime de parti unique. Si dans cette dynamique, je réussissais, alors Ouattara pourrait avoir en face de lui une bonne opposition et ce serait ma contribution à la réconciliation. Mais si j’échouais sur ce terrain, que le FPI disparaissait, alors monsieur Ouattara aurait en face des factions dispersées sur l’ensemble du territoire et organisées n’importe comment, qui lui rendraient la vie très difficile. Et cela n’est pas souhaitable », disait-il. On a pourtant l’impression que le camp d’en face, que le « bouclier » franco-onusien rend arrogant, veut à tout prix pousser l’adversaire à la reprise des armes. Pour « finir le travail » et justifier une nouvelle épuration politique de masse. Plus que jamais, comme le disait une blogueuse passionnée il y a quelques mois, « l’argent n’a pas d’odeur mais Abidjan sent l’hydrogène ».

Sylvie Kouamé

22/07/2011

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20/07/2011

François Fillon : discours peu sérieux pour personnes peu sérieuses (Le Nouveau Courrier du 18 juillet 2011)

Ainsi donc, François Fillon a fini son « tour du propriétaire » en Côte d’Ivoire. Un séjour qu’on devrait qualifier d’historique : la première visite officielle d’un Premier ministre français en Côte d’Ivoire depuis… 1986. A l’époque, Jacques Chirac, chef d’une droite ayant tout juste obtenu la majorité lors des législatives et par conséquent le contrôle du gouvernement dans le cadre de la cohabitation, venait remercier son « papa » Félix Houphouët-Boigny de l’avoir aidé par ses « conseils », mais surtout par son argent, qui se confondait avec celui de son pays, durant la campagne électorale. C’était le temps de l’Afrique de papa, d’un néocolonialisme que pourfendait, à Ouagadougou, Thomas Sankara, avant d’être assassiné avec, disent certains historiens, la bénédiction de Paris et d’Abidjan.

Tout aurait, aujourd’hui, changé de face. Evoquer même encore le terme « Françafrique » reviendrait à se servir d’un « logiciel dépassé », si l’on en croit les propos du Premier ministre de Nicolas Sarkozy. Ce discours de François Fillon, disons le tout net, est peu sérieux, et ne sera considéré sérieusement que par des personnes peu sérieuses. Mal inspiré au Cameroun en mai 2009, quand il niait les crimes commis par l’armée française durant la guerre d’indépendance, à côté de la plaque quand il a évoqué le faible taux de « francité » d’Eva Joly, et ce – ironie ! – devant Alassane Ouattara, la « victime » de l’ivoirité, Fillon a été naturellement défaillant en essayant de donner un avis pertinent sur l’évolution des relations entre son pays et ses ex-colonies africaines.

Au fait, quand est-ce que la France officielle a-t-elle admis que le logiciel « Françafrique » était de saison, pour qu’elle puisse affirmer aujourd’hui qu’il est passé de mode ? Depuis que François-Xavier Verschave, ex-président de l’ONG Survie, a passé au tamis critique le néologisme créé par Félix Houphouët et l’a érigé en mot-repoussoir résumant l’ensemble des relations mafieuses et entachées de sang liant la France à son « pré carré », le concept a été contesté, moqué, ridiculisé. Verschave a été accusé de paranoïa complotiste. Aujourd’hui, on aurait parlé de « conspirationnisme »… D’hier à aujourd’hui, qu’est-ce qui a changé dans le sens de la souveraineté des pays d’Afrique dite francophone? En 1997, Paris soutenait les milices de Denis Sassou N’Guesso contre le président élu Pascal Lissouba dans le cadre de la reconquête de Brazzaville. En 2002, Paris soutenait les milices pro-Ouattara contre le président élu Laurent Gbagbo. En septembre 1979, les parachutistes français renversaient le Centrafricain Jean-Bedel Bokassa. En avril 2011, les forces spéciales françaises détruisaient la Résidence présidentielle ivoirienne afin de livrer Laurent Gbagbo à ses adversaires. Lors de la guerre du Biafra, entre 1967 et 1970, la France, alliée à l’Afrique du Sud raciste, convoyait des armes aux rebelles ibos. Aujourd’hui, la France largue des armes aux rebelles libyens, en partie islamistes. La seule différence entre les aventures militaires néocoloniales d’hier et celles d’aujourd’hui ? La force de la résistance populaire qui se construit lentement « oblige » légionnaires et hélicoptères à tuer des civils africains. Par centaines. A Abidjan, François Fillon a demandé que les crimes de tous les camps soient punis. Qui punira la France ?

La Françafrique, c’est une relation dans laquelle la France utilise sa présence militaire en Afrique pour y jouer un rôle politique, renverser et installer, soutenir et déstabiliser. C’est ce qui s’est passé et c’est ce qui se passe en Côte d’Ivoire. La Françafrique, c’est une relation économique du cheval et du cavalier, où Paris est le partenaire économique « de référence », vers qui les contrats se tournent prioritairement… sans que la réciproque soit vraie. On est en plein dedans. La Françafrique, ce sont les conseillers militaires et économiques dépêchés par l’Elysée et qui travaillent, au plus haut niveau de l’Etat africain vassal et de manière très officielle, pour le compte du pays donneur d’ordres. On y est retournés, pieds et poings liés. La Françafrique, c’est le jeu qui consiste pour la France à choisir ses interlocuteurs en Afrique, et à décider toute seule en donnant l’impression d’un dialogue avec « nos partenaires africains ».

La manière dont les autorités françaises communiquent sur le maintien – ou le retrait – des troupes hexagonales en Côte d’Ivoire illustre à la perfection le complexe de la marionnette et du ventriloque qui caractérise les relations diplomatiques entre nos pays. Alors que l’investiture d’Alassane Ouattara se tenait encore, Nicolas Sarkozy a affirmé devant ses compatriotes regroupés dans le camp militaire français de Port-Bouët – symbole ravageur ! – que son pays garderait une présence militaire « permanente » en Côte d’Ivoire. Pourtant, les accords de défense doivent être renégociés d’Etat à Etat, et ratifiés par l’Assemblée nationale. Si Sarkozy se risque à une telle affirmation, c’est parce qu’il sait qu’il contrôle le pouvoir exécutif ivoirien et qu’il contrôlera demain – notamment grâce à l’opération d’épuration politique en cours, sanctifiée par Paris – le pouvoir législatif, au terme des élections qui doivent se dérouler avant la fin de l’année.

François Fillon a raison : le logiciel « Françafrique » est dépassé. Il a été remplacé par un software d’écrasement des peuples africains qui est, paradoxalement, à la fois plus subtil et plus grossier. Et terriblement violent.

Sylvie Kouamé

13/07/2011

La pornographie de l'humiliation (publié dans Le Nouveau Courrier du 11 juillet)

Un énorme buzz à travers les réseaux sociaux et des reprises – timides – par les sites Internet de Radio France Internationale et de CNN, et par des pure players comme slateafrique.com et afrik.com. Les images obscènes d’humiliation des “otages” de Bouna, dont Pascal Affi N’Guessan, président du FPI, et Michel Gbagbo, fils aîné du président ivoirienrenversé, qui ont “fuité” sur la toile après avoir été vraisemblablement prises par les hommes du “comzone” Morou Ouattara, ne seront pas oubliées de sitôt et représenteront sans doute un tournant dans la perception internationale de la vraie nature du régime d’Alassane Dramane Ouattara.

Les scènes qu’elles nous donnent de voir, les paroles qu’elles nous donnent d’entendre, nous renseignent également sur l’état d’esprit et les dispositions psychologiques de nos actuels gouvernants. Morou Ouattara pose son groupement politique en
victime absolue et ses adversaires d’hier en figures diaboliques totales. Dogbo Blé est un « monstre » qui a tyrannisé Abobo, fulmine-t-il. Se souvient-il seulement que le village ébrié d’Anonkoua Kouté, que les forces pro-Ouattara ont attaqué durant la nuit, tuant de nombreux civils endormis, fait partie de la commune d’Abobo? Le centre émetteur de la RTI, où deux civils – dont un adolescent – sont morts calcinés par la “grâce” des combattants anti-Gbagbo, se trouvait également à Abobo.

Morou Ouattara fustige les refondateurs, qui ont ruiné le pays par leurs achats d’armes et leurs détournements de fonds, allant jusqu’à ne pas payer certains fonctionnaires – ah bon ? On en oublierait presque que les premiers à avoir acheté des armes pour mener une guerre en Côte d’Ivoire sont les financiers occultes des ex-Forces nouvelles. Qui, selon des rapports non démentis des experts de l’ONU, ont continué à en acquérir après la signature de l’Accord de Ouagadougou. On en oublierait presque qu’en matière de bonne gestion, la zone gouvernementale était un paradis par rapport à la “zone CNO” où les soldats n’ont jamais été payés, où les taxes vont toujours directement dans les poches des “Comzones” ou dans les caisses d’une structure ad hoc qui ne doit de comptes à personne : la “Centrale”. On en oublierait également que le Premier ministre du régime “démoniaque” stigmatisé par Morou a été, pendant trois ans et neuf mois, Guillaume Soro, visage officiel de l’ex-rébellion. Quand on a été pendant de longues années un “commandant” des Forces Nouvelles, on ne peut pas jouer les “indignados” de la vingt-cinquième heure. A moins d’avoir été contaminé par la grande névrose de la mémoire disséminée dans le corps social ivoirien par un certain nombre d’idéologues véreux…

Une autre chose frappe celui qui regarde attentivement la vidéo mettant en scène l’épreuve de torture morale imposée aux “otages” de Bouna. Dès que Morou a terminé son “sermon” et énoncé la sentence punitive – “pompez” –, ses nervis dirigent leurs caméras vers les “réprouvés” pour filmer leur humiliation. Des images qui seront très vite assez diffusées pour que des officiels de l’ONUCI puis le grand public les voient. « Comment ces gens s’arrangent-ils pour que ces images qui les accablent pourtant soient sur Internet ? », s’interrogent les observateurs un peu trop rationnels. Ils ne réalisent pas que cette “pornographie de l’humiliation” répond à un désir d’assouvissement de pulsions sadiques collectives encouragé – assez curieusement – par le sommet de la pyramide.

Cette culture du voyeurisme mortifère n’a-t-elle pas été, d’une certaine manière, “officialisée” le 11 avril à l’Hôtel du Golf, siège provisoire de la présidence Ouattara, où les images d’humiliation de Laurent, Simone et – déjà – Michel Gbagbo ont été diffusées dans l’urgence et la jubilation sur TCI puis, dans ses aspects les plus trash, sur Internet ? Il n’y a qu’Eugène Dié Kacou, patron désormais zélé du Conseil National de la Presse (CNP) qui, voulant sauver le nouveau pouvoir de lui-même, met toute son énergie à censurer ces images insupportables certes, mais criardes de vérité…

Enfants de la télé, fils naturels du numérique et de la poudre à canon, les compagnons de route de Guillaume Soro ont pris, depuis 2002, l’habitude de laisser une trace digitale signalant leurs “exploits”. Qui se souvient de “Kass”, chef rebelle pro-IB emblématique, dont les performances sexuelles filmées se sont retrouvées sur des VCD vendus comme des petits pains à la “Sorbonne”, et dont le corps endolori a été exhibé selon le même procédé après son assassinat par ses petits camarades de la tendance rivale ?

Il faut aller assez loin dans la sémiologie politique pour comprendre cette obsession de l’image violente. Simone Gbagbo jetée par terre et tenue par les cheveux par des combattants aux yeux injectés de sang, des jeunes patriotes embastillés improvisant sur le court de tennis de l’Hôtel du Golf improvisant un chant de zouglou en l’honneur de la “solution”, les photos des corps sans vie d’Ibrahim Coulibaly dit “IB” ou de “Maguy le Tocard”… Tous ces clichés visent à faire comprendre à notre inconscient collectif que nous sommes entrés dans l’ère de la terreur. Tu te plies ou on t’achève ! Ainsi va la vie dans “nouvelle Côte d’Ivoire”.

 

05/07/2011

Psychanalyse d'un pouvoir inquiétant (paru dans Le Nouveau Courrier du 4 juillet 2011

« Ces névrosés qui veulent nous gouverner ». Ce titre provocateur barre la “Une” de la dernière édition de l’hebdomadaire français Marianne. Le newsmagazine part du postulat que la psychanalyse est une grille de lecture pertinente, permettant de connaître les motivations cachées des puissants, leurs ressorts secrets et, au final, leur nature profonde. Une chose est sûre : quand on passe les actuels gouvernants de la Côte d’Ivoire au scanner de la discipline de Sigmund Freud, le résultat est ravageur. Il est surtout criant de vérité. Il permet de connecter le passé et le présent, et de ne pas se faire trop d’illusions sur l’avenir.

La transgression permanente

La psychanalyse appelle “transgression” l’état, la situation ou l’action « dans lesquels une personne ou un groupe de personnes font courir à autrui ou aux biens un risque important de violence, de dommage ou de destruction ». Le personnage transgressif refuse les règles et les lois dont la société s’est dotée. Il les contourne, les ignore, voire les défie. Ces lois et ces règles sont à la fois d’ordre juridique, moral et formel.

Même pour l’observateur lambda, le caractère profondément transgressif de la pratique du pouvoir telle qu’elle se décline depuis bientôt trois mois en Côte d’Ivoire apparaît dans toute sa crudité. Le nouveau pouvoir ivoirien ne respecte rien d’autre que sa propre volonté de puissance. Il ne respecte pas la Constitution. Il ne respecte pas l’Accord Politique de Ouagadougou. Il brise le  pacte de coexistence pacifique entre Ivoiriens en assumant un revanchisme brutal et régressif. « Et puis ça fait quoi ? », répètent inlassablement, les yeux injectés de sang, les plus extrémistes du clan. « Faites ce que vous pouvez alors ! », assènent-ils dans un rire méchant. Ils sont ivres d’une force qui, et ils le savent très bien, n’est pas vraiment la leur.

Ils sont au stade du « ça ». Qu’est-ce que le « ça »« Conceptuellement, le ça représente la partie pulsionnelle de la psyché humaine, il ne connaît ni normes (interdits ou exigences), ni réalité (temps ou espace) et n’est régi que par le seul principe de plaisir, satisfaction immédiate et inconditionnelle de besoins biologiques. C’est donc le centre des pulsions, des envies qui constituent l’énergie psychique de l’individu. Le ça est une instance entièrement inconsciente. C’est l’instance dominante chez un nourrisson qui ne fait pas la part entre réel et imaginaire et a un sentiment de toute-puissance », nous explique l’encyclopédie en ligne Wikipedia. Figure emblématique de ce nouveau pouvoir, le soldat FRCI débraillé, insolent, qui joue au gendarme et au voleur en se méprenant sur sa place dans le jeu est le symbole d’une personnalité collective qui n’a pas encore atteint le stade du « surmoi »« la structure morale (conception du bien et du mal) et judiciaire (capacité de récompense ou de punition) de notre psychisme ».

En général, c’est la figure du père qui impose à l’enfant refusant de limiter ses caprices une autorité structurante et qui limite son « ça ». Il faut maintenant attendre que les Occidentaux, qui ont “accouché” de notre nouveau pouvoir, tracent pour lui les limites qui permettront à notre civilisation et à notre démocratie de ne pas mourir. Tout en se souvenant que l’actuel Chef de l’Etat a toujours été considéré par ses adversaires comme un homme qui, depuis son entrée dans le sérail politique ivoirien, a sacrifié à son ambition politique tous les tabous structurants… Et que la “communauté internationale”, en érigeant la satisfaction de son ambition en absolu politique indiscutable en Côte d’Ivoire, a accompagné ses transgressions.

Le complexe de Caïn

Dans un poème poignant intitulé « La Conscience », Victor Hugo a revisité l’histoire biblique de Caïn, fils d’Adam qui, après avoir tué son frère Abel, vécut tourmenté par le remords – un remords non exprimé qui se présentait sous la forme d’un oeil accusateur qui le suivait partout. L’oeil se dessinait dans le ciel. L’oeil transperçait les murs de bronze. Se moquait des inscriptions « Défense à Dieu d’entrer ».

Même quand Caïn décidait d’aller vivre sous la terre, « l’oeil était dans la tombe et regardait Caïn ». Parce qu’elles n’ont pas admis leur sentiment de culpabilité face à ce qu’ils ont fait endurer à la Côte d’Ivoire, mais aussi à Laurent Gbagbo, adversaire bien plus chevaleresque qu’elles ne sauraient l’être, les nouvelles autorités ont une manière bien spéciale de soigner leur malaise intérieur. Il faut faire disparaître « l’oeil ».

La destruction des monuments construits sous la Refondation traduit une angoisse métaphysique, une peur du Jugement, une impression insupportable que l’absent est toujours là, et peut toujours “frapper”. Il faut couper ses racines pour qu’il ne repousse pas. C’est cette angoisse diffuse qui a poussé les autorités ivoiriennes à accuser le Ghana, en dépit du bon sens, de faire aujourd’hui ce qu’un autre pays de la sous-région a fait hier pour leur plus grand profit.

C’est cette grande peur de la “finitude”, du retour des rivaux indécemment traités, qui explique l’épuisement judiciaire d’un pouvoir qui va jusqu’à geler les comptes de personnes qui n’en ont pas pour se prémunir de toute surprise. C’est cette incapacité à figer pour l’éternité le moment où l’Histoire semble leur sourire qui explique l’article incroyable d’un confrère paniquant à l’idée de la disparition soudaine du chef pour qui la terre ivoirienne tremble depuis plus d’une décennie.

La psychanalyse est décidément une bien belle grille de lecture...

Sylvie Kouamé

04/07/2011

Les avocats de Gbagbo écrivent au Conseil de sécurité de l'ONU

 

 

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Le courrier est signé de Lucie Bourthoumieux, de Roland Dumas, de Jacques Vergès et de Marcel Ceccaldi. Tous les quatre sont les avocats du président Laurent Gbagbo, et sont également impliqués dans la défense de ses proches incarcérés à l’hôtel Pergola, à Bouna, à Katiola, à Korhogo et à Odienné. Il est adressé aux membres du Conseil de sécurité de l’Organisation des Nations unies (ONU). Le Nouveau Courrier a pu en prendre connaissance. Accablant pour Young Jin Choi et pour Alassane Ouattara, il fera sans aucun doute jaser au sein de la Maison de Verre, notamment au sein des délégations qui désapprouvent l’interprétation « élargie » que les grandes puissances font des résolutions onusiennes, dans le but de mettre en place leurs politiques de puissance et leurs agendas cachés.

 

Le « mémorandum » des avocats de Gbagbo décrit « une situation politico-judiciaire préoccupante ». De manière méthodique. Il s’intéresse tout d’abord à l’actualité la plus immédiate, c’est-à-dire aux quinze compagnons du chef de l’Etat ivoirien incarcérés à l’Hôtel Pergola depuis plus de deux mois, et qui ont été « arbitrairement inculpés le 23 juin 2011 ». « Ces inculpations dont on nous dit que d’autres suivront sont dénuées de toute base légale et jettent une lumière crue sur le rôle de l’Opération des Nations unies en Côte d’Ivoire (ONUCI) et de la France », écrivent les hommes de droit. Pillées et menacées de mort, ces personnalités sont venues sont réfugier à l’hôtel Pergola avec l’accord de l’ONUCI. « Se croyant dès lors sous la protection des Nations-Unies conformément à la Résolution 1975, elles ont été informées oralement et de manière incidente, contre toute attente, de leur assignation à résidence », s’étonne le texte. Une violation de l’esprit du principe d’impartialité érigé par les membres du Conseil de sécurité « dans leur sagesse ». C’est au nom de ce principe, qui ouvre aux parties ivoiriennes le droit à la protection de l’ONU, que les Casques bleus ont créé un dispositif spécial pour sécuriser le quartier général de campagne d’Alassane Ouattara, dès le 28 novembre 2010, jour du second tour de la présidentielle ivoirienne. Avant toute publication de résultats ou de tendances, donc…

Le non-respect de l’esprit d’impartialité cher aux Nations unies a conduit la force Licorne et l’ONUCI à livrer le président Laurent Gbagbo et sa suite au camp de son adversaire « qui leur a fait subir humiliation et violences ». La même disposition d’esprit « place les personnalités du camp Gbagbo dans une situation arbitraire où les décisions à leur encontre sont prises au mépris à la fois du droit international et du droit ivoirien », dénoncent les avocats.

Pourquoi les forces onusiennes servent-elles de cerbères à Laurent Gbagbo ?

Des avocats de Laurent Gbagbo ont pu lui rendre visite à Korhogo, où il a été transporté « sous escorte de l’ONUCI ». « Le président Laurent Gbagbo nous a reçus à la Résidence présidentielle de Korhogo où il nous a été donné de constater que depuis le 11 avril, il est privé de toute communication avec l’extérieur ainsi que de tout droit de visite, le dépossédant ainsi des droits humains les plus fondamentaux », peut-on lire dans leur texte. Les militaires présents à l’intérieur et à l’extérieur de la Résidence présidentielle de Korhogo portaient l’uniforme de l’ONUCI, avec à leurs côtés le com’zone de Korhogo Fofié Kouakou et ses éléments. Si la présence de l’ONUCI se justifie par la résolution 1975, elle ne permet ni sa remise entre les mains de ses adversaires, ni le fait qu’il soit privé de ses droits fondamentaux. Les avocats du président renversé s’interrogent sur la « justification juridique » de la présence de Fofié Kouakou et de ses hommes dans le dispositif onusien. Un Fofié Kouakou qui, rappellent-ils, est l’objet de sanctions onusiennes pour des faits graves, notamment le recrutement d’enfants-soldats, la pratique de sévices sexuels sur des femmes et les exécutions extrajudiciaires. Un Fofié Kouakou qui s’est « volontairement soustrait aux lois de la République » en participant à la tentative de coup d’Etat du 19 septembre 2002 et en faisant de Korhogo une zone de non-droit.

Aucun décret de mise en résidence surveillée pour Gbagbo

 

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Les avocats du chef de l’Etat renversé révèlent qu’aucun décret officiel n’autorise la mise en résidence surveillée de Laurent Gbagbo. La loi du 17 janvier 1963 sur laquelle se base Alassane Ouattara pour justifier la détention de ses adversaires n’est pas respectée, si l’on en croit le mémorandum. « Cette loi prévoit en effet un décret de mise en œuvre de cette mesure avec pour but de permettre à la personne concernée de faire valoir ses droits ». Ni Laurent Gbagbo ni ses avocats n’ont eu connaissance de ce décret qui, par conséquent, « n’existe pas ». Du coup, le plus célèbre captif de l’histoire de Korhogo « se retrouve par conséquent avec l’aval tacite de l’ONUCI et le soutien actif de la force française Licorne, victime d’un enlèvement, d’une séquestration et d’une détention arbitraire ». Selon ses avocats, il doit donc être libéré « sans délai ni condition ». Ou, à tout le moins, pouvoir choisir lui-même, ainsi que ses collaborateurs, son lieu de mise en résidence surveillée, comme le veulent les usages internationaux.

 

Un flou juridique qui met en danger la sécurité des collaborateurs de Gbagbo

Le mémorandum des avocats du président renversé donne un certain nombre d’informations qui finissent de camper une situation ubuesque. Au nom de quoi, s’interrogent-ils, Aboudrahmane Sangaré, Narcisse Kuyo Téa, Geneviève Bro Grébé et d’autres, arrêtés avec Gbagbo donc sous l’empire de la résolution 1975, bénéficiant à ce titre de la protection de l’ONUCI, ont-ils été livrés à « l’armée privée » de Ouattara, transférés au Golf, « avant d’être déplacées à Katiola sans explication et sans justificatif ». « Nous avons pu constater lors de notre visite qu’aucun agent de l’ONUCI ne faisait partie des éléments en charge de leur sécurité, ni à l’extérieur ni dans l’enceinte de leur lieu de résidence. Ces personnalités sont sous la garde de personnes armées, dont il est difficile de déterminer la compétence, et sont retenues contre leur gré dans des pièces au rez-de-chaussée dotées de fenêtres sans vitres ni barreaux, par conséquent accessibles de l’extérieur et à une hauteur permettant de les mettre en joue ».

Les personnalités se trouvant à Bouna – dont Affi N’Guessan, pris à l’hôtel Pergola sans bénéficier de la protection de l’ONUCI, ce que dénoncent le collectif ­d’avocats – ont été traités avec une violence physique et psychique préoccupante, si l’on en croit le mémorandum. Ainsi, les « otages » de Bouna y sont arrivés à 4 heures du matin, après avoir quitté Abidjan à 13 h la veille – après 17 heures de voyage donc. Après « un détour injustifié par Yamoussoukro ». La Première Dame Simone Ehivet Gbagbo a été enlevée durant la nuit pour Odienné, ses ravisseurs ne se donnant pas la peine de lui indiquer son lieu de destination. Après l’avoir privé de toute communication avec l’extérieur et de recevoir la moindre nouvelle de ses proches, lors de son séjour à l’hôtel du Golf, présidence provisoire d’Alassane Ouattara.

Après avoir lu le communiqué des avocats de Gbagbo et de ses collaborateurs et proches, l’on s’interroge lourdement sur la nature de la « démocratie » que les grandes puissances disent être venues installer en Côte d’Ivoire, plus que jamais terre de non-droit et de violence politique.