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06/09/2011

Se faire coloniser… avec son propre argent !

Editorial publié dans Le Nouveau Courrier du 5 septembre 2011.

Certes, quelques lecteurs pourraient s’agacer de ce qui peut apparaître chez l’auteur de ces lignes comme une obsession tournant autour du thème de la recolonisation de l’Afrique, désormais évoqué de manière quasi-hebdomadaire dans le cadre de cette rubrique éditoriale. Pour ma défense, j’aimerais dire qu’il y a toujours, pour les analystes de l’actualité, d’une part des thématiques centrales, incontournables, structurantes. Et d’autre part, des faits et phénomènes qui en découlent ou se nouent de manière plus ou moins autonome autour du «tronc fondamental».

Pouvait-on reprocher à un éditorialiste français du début des années 40 de parler encore et toujours du nazisme et de la guerre ? Peut-on reprocher à un analyste irakien d’aujourd’hui d’évoquer quotidiennement l’occupation américaine ? A un chroniqueur de Tel-Aviv ou de Ramallah de gloser à l’infini sur le «processus de paix» israélo-arabe ? La réalité géopolitique centrale de notre temps, pour les Africains, c’est la recolonisation de leur continent. Il faut pouvoir imposer cette vérité, face aux adeptes de la théorie de la diversion, dont les numéros de prestidigitation continueront à faire de l’effet tant que personne n’en dévoilera les misérables ficelles.

L’Afrique est en cours de recolonisation. Pour s’en convaincre, il faut analyser avec froideur la chorégraphie des sangsues exécutée lors de la «Conférence de soutien à la Libye nouvelle» tenue à l’Elysée jeudi dernier. Il faut lire, par exemple, entre les lignes des doctes articles de l’édition du quotidien français Le Monde datée de samedi. En particulier à propos du «dégel» des avoirs libyens se trouvant principalement dans les pays occidentaux. Rappelons-nous que pour empêcher Kadhafi de «massacrer son propre peuple», le Conseil de sécurité de l’ONU avait ordonné aux pays où les fonds de la Jamahiriya sont investis ou gardés, d’interdire à leur propriétaire – l’Etat libyen – d’en faire usage d’une manière ou d’une autre. Kadhafi désormais «benladinisé», Tripoli étant entre les mains des «démocrates» du Conseil national de transition (CNT), reconnus par quasiment toutes les chancelleries, que devient donc ce pactole ? «Les dizaines de milliards de dollars libyens gelés dans des banques étrangères en vertu des sanctions internationales contre le régime Kadhafi devraient être prochainement débloqués : c’est un atout considérable pour les nouveaux dirigeants libyens. Ils n’auront pas à aller mendier auprès de laborieuses conférences de donateurs. La nouvelle Libye financera elle-même sa reconstruction», nous apprend le prestigieux quotidien parisien du soir.

On respire… Mais pas pour longtemps. «La communauté internationale n’en a pas moins un rôle important à jouer. D’abord, en subordonnant le déblocage de ces fonds au bon déroulement de la transition démocratique. (…) Il est de la responsabilité des pays qui ont très concrètement appuyé l’insurrection libyenne d’être vigilants sur ce point. C’est sans doute Hillary Clinton, la secrétaire d’Etat américaine, qui a formulé cette exigence le plus clairement en mentionnant notamment les droits des femmes», écrit Le Monde. Cela s’appelle se faire coloniser avec son propre argent…

La Libye est tombée ! Tombée comme «cacao de Côte d’Ivoire». Hier nation liquide, dont le fonds souverain allait sauver Unicredit, première banque italienne, de la banqueroute, le pays de Simon de Cyrène, qui a aidé le Christ à porter sa croix sur le chemin du Calvaire, est aujourd’hui un Etat mendiant paradoxal, qui supplie des Etats quasiment en faillite de lui rétrocéder un peu de son argent. La Libye est sous curatelle occidentale. Et ses tuteurs sont sadiques : ayant créé eux-mêmes les conditions de son «irresponsabilité», ils comptent désormais bien la lui reprocher pour conserver entre leurs mains son fabuleux trésor, et le soumettre à tous types de chantages. L’Occident a armé des combattants islamistes et se scandalisera demain, avec des arrière-pensées bassement lucratives, qu’ils fassent avancer la cause de la charia. Un long reportage du Monde s’émeut désormais du «calvaire des Africains noirs de Tripoli, brutalisés par les révolutionnaires libyens». Répétez après moi un principe très simple présidant à l’encodage du logiciel du nouveau colonialisme : avoir, en toute occasion, le beau rôle, et s’ériger en arbitre vertueux ! Il y aura sans doute un peu d’eau dans le gaz – c’est le cas de le dire, au vu des fabuleuses richesses énergétiques du pays. La Russie, la Chine et l’Afrique du Sud, plus ou moins pro-Kadhafi lors des hostilités, feront un petit «chantage dans le chantage» pour ne pas être trop marginalisées. Leurs diplomates chipoteront un peu sur la question du dégel avant de rentrer dans le rang, avec des (petits) paquets-cadeaux sous le coude.

Le cas libyen est caricatural, mais la Côte d’Ivoire n’est-elle pas aujourd’hui colonisée avec son propre argent elle aussi ? De nombreux économistes sérieux ont démontré qu’en 2000, l’Afrique avait déjà payé trois à quatre fois le montant de sa dette, mais se retrouvait piégée dans l’engrenage des intérêts exorbitants, les pays occidentaux et les organisations multilatérales campant ici le rôle immoral de l’usurier ou – on le dira en français d’Abidjan – du «margouillat». C’est au moment où la dénonciation de cette escroquerie internationale devenait la plus argumentée que les programmes Pays pauvres très endettés (PPTE) ont vu le jour. Les bailleurs de fonds, affectant la magnanimité, ont dit en substance : «Puisque vous pleurez, continuez à nous payer ce que nous disons que vous nous devez, et nous vous redonnerons cet argent si vous investissez… à nos conditions !» Curieusement, alors que la Côte d’Ivoire devait boucler son dossier le 23 septembre 2002, elle a été attaquée par une rébellion qui a été considérée comme tellement légitime que la «transformation» de sa dette a été ajournée. Cela fait neuf ans que ça dure… et que le pays d’Houphouët-Boigny transfère des centaines de milliards de FCFA en Occident au nom de la dette et du service de la dette, ce que quasiment plus aucun Etat africain ne fait.

Détruite par une guerre soutenue par l’ancien bloc «capitaliste», au bout de laquelle leur favori a pris le pouvoir, la Côte d’Ivoire va elle aussi financer une reconstruction profitant quasi uniquement aux entreprises occidentales, par le biais de programmes comme le Contrat désendettement développement (C2D), au nom duquel les entreprises ivoiriennes paieront leurs impôts… pour que le fruit de leur collecte se retrouvent dans la poche des multinationales françaises qui leur font la concurrence, et qui seront désormais prioritaires dans les attributions de marchés publics. Au nom de la transformation de la dette en investissements. Toujours avoir le beau rôle, on vous dit !

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05/09/2011

Albert Bourgi : "Wade a atteint un niveau d'impopularité jamais connue au Sénégal"

Peut-on dire aujourd’hui, après la prise de Tripoli par les rebelles, que la question libyenne est réglée?

En Libye, il y a toujours eu, même sous le roi Idriss, des pouvoirs locaux autonomes. Même s’ils se reconnaissaient à travers la monarchie. Et Kadhafi l’avait compris. C’est pour cela qu’arrivé au pouvoir sans grande résistance, il a plaqué sur la société libyenne des comités populaires qui avaient infiltré des pouvoirs locaux. Des pouvoirs locaux au-dessus desquels trônait un Guide omnipotent…

Aujourd’hui, la question fondamentale en Libye est celle des dividendes de l’intervention militaire de l’OTAN. Qui sera sans doute remboursée par les dizaines de milliards de dollars d’avoirs libyens gelés et qui dorment dans les banques occidentales. C’est aussi le paradoxe des dictateurs africains. Leur argent est placé ailleurs. Et un jour ou l’autre, il tombe dans l’escarcelle des pouvoirs occidentaux. Bien entendu, personne ne surveillera l’usage qui sera fait de ces avoirs gelés. Il y aura également des dividendes en contrats pétroliers et gaziers. Du reste, Sarkozy ne s’en cache pas…

Au Sénégal, des élections auront lieu en février prochain, dans un contexte assez particulier. Wade peut-il survivre?

Politiquement, non. Wade a atteint un niveau d’impopularité qu’on n’a jamais connue au Sénégal. Même en 2000, lors de la sanction électorale historique qui a permis l’alternance et l’arrivée au pouvoir de Wade. Il y a aujourd’hui un rejet de Wade qui n’est pas d’ailleurs toujours rationnel. Au-delà de son bilan, c’est sa personnalité qui est rejetée. Et sa famille aussi. Cette forme de rejet personnalisé, qui vise le président et sa famille, est finalement assez rare.

Wade, qui est quelqu’un de rusé, sait que ce rejet existe. Et il ne cesse de chercher des parades clientélistes, d’arroser des «grands électeurs», en particulier dans les zones rurales. Il ne se passe pas un jour sans qu’il y ait un défilé de clients électoraux qui viennent prendre leurs prébendes et font miroiter à Abdoulaye Wade des milliers de voix à la présidentielle. Mais je crois que cela n’aboutira nulle part. L’histoire électorale du Sénégal est très ancienne. Les Sénégalais, lorsqu’ils votent, le font en connaissance de cause. Ils l’ont montré en 2000. Et les élections qui viennent s’annoncent comme une sanction de l’ère Wade. Un Wade dont la candidature n’est de toute façon pas fondée juridiquement. Je ne sais pas quelle parade il trouvera. Toujours est-il que le futur président de la République ne sera ni Wade ni quelqu’un de son écurie.

 

Albert Bourgi à Ouattara : «Sarkozy ne sera pas là éternellement» (partie 2)

A vous entendre, il y a une sorte d’impasse politique en Côte d’Ivoire. Comment en sortir?

Ouattara doit avoir le courage de voir la situation telle qu’elle est. Et non telle qu’il voudrait qu’elle se présente, ou que ses partisans voudraient qu’elle soit. C’est-à-dire une situation trouble. Si sa volonté de normaliser la situation, de réconcilier les Ivoiriens, après une période dont la violence restera dans les annales de l’histoire de l’Afrique subsaharienne, est réelle, s’il veut vraiment tourner la page, c’est sa responsabilité de trouver des solutions politiques, et pas seulement des solutions judiciaires, juridictionnelles, tournées vers des menaces de traduction devant telle ou telle juridiction, des inculpations farfelues – il faut le dire.

Ouattara devrait avoir le courage de se dire : «Voyons avec celui qu’on a arrêté quelles peuvent être les conditions d’installation d’un climat politique tout autre, d’une esquisse de réconciliation nationale». Il n’y aura pas de paix et de normalisation en Côte d’Ivoire sans solution politique. Il faut qu’il ait le courage de dire à ses partisans qu’il est nécessaire d’aller vers celui qui représente toujours quelque chose pour des millions d’Ivoiriens, et sans qui il ne peut y avoir de paix des braves…

Cela nous emène à vous demander s’il peut y avoir une réconciliation en Côte d’Ivoire sans Laurent Gbagbo…

Il ne peut pas y avoir de réconciliation en dehors de Laurent Gbagbo. C’est une farce ! Voilà un homme qui a marqué la vie politique ivoirienne pendant vingt ans. Je voudrais faire remarquer à Alassane Ouattara que sa légitimité politique en Côte d’Ivoire, il la doit en partie à Gbagbo. Laurent Gbagbo est un ami, je connais Ouattara depuis longtemps… Sans le soutien politique que Gbagbo lui a apporté depuis 1995, Ouattara n’aurait jamais pu faire de carrière politique. C’est lui qui a légitimé d’une certaine manière le positionnement politique et partisan de Ouattara, et qui a même conforté le RDR. Il ne faut jamais l’oublier : le mandat d’arrêt international lancé par Bédié contre Ouattara aurait eu toute sa force si Gbagbo s’était mis du côté de Bédié. Or il s’est précisément opposé à ce mandat d’arrêt international…

Ouattara doit avoir du courage politique. Il se laisse griser – or, il ne devrait pas – par un entourage comme il y en a toujours autour des chefs d’Etat. Un entourage plutôt enclin à l’isoler. Il faut accepter les réalités politiques en Côte d’Ivoire. Gbagbo n’a pas eu 1%, 2%, 5% des suffrages… Un Ivoirien sur deux se reconnaît en lui !

Mais la France de Nicolas Sarkozy n’encourage-t-elle pas Ouattara dans une perception dépassée de la politique africaine, marquée par la politique du gros bâton? Autement dit, tant que tu es fort, profites-en…

Sarkozy peut dire ça à Ouattara… mais la politique du bâton ne marche pas chez lui-même, puisqu’il est en ce moment minoritaire. Vous savez, la politique va et vient. Sarkozy ne sera pas là éternellement. La politique du bâton a ses limites. On ne gouverne plus en Afrique aujourd’hui comme hier : la répression, la politique du bâton, l’autoritarisme, le chef qui décide et tout le monde se tait. Aujourd’hui, vous avez des formes de démocratie directe à travers les réseaux sociaux, Internet, les nouveaux modes de communication. Il suffit de voir autour de nous. Tout a commencé sur Facebook. Et le régime de Ben Ali qui était plus solide et plus solidement allié à la France que l’est celui de Ouattara a sauté ! Le couvercle a sauté ! Regardez en Egypte !

Vous pensez que Ouattara a plus à craindre d’une révolution que d’une rébellion?

Gbagbo n’a jamais été pour les rébellions. Il s’est toujours opposé à la lutte armée pour le pouvoir. Ce n’est pas aujourd’hui qu’il va proposer à son camp un retour au pouvoir par une rébellion… Lorsque la Côte d’Ivoire d’Houphouët-Boigny participait au lancement de la rébellion de Taylor, sous l’initiative du gouvernement français de l’époque, le seul à s’opposer à cette initiative c’était Laurent Gbagbo. Gbagbo n’est jamais sorti de la légalité…

En revanche, à force de serrer l’étreinte, de verrouiller, Ouattara créera des frustrations, des tentations de contestation civile ou armée. Une révolution, ça arrive vite ! Cinq mille personnes descendent dans la rue, bravent l’autorité, y compris les FRCI, les hommes de tous les dangers. Comment faire à ce moment ? Mater la révolte ? Avoir des morts et des réactions à travers le monde? Ouattara doit savoir qu’il a bénéficié d’une espèce de complicité active de l’extérieur, activement soutenue par Sarkozy. Mais il ne bénéficiera pas toujours de l’indulgence. Et on commence à le voir aujourd’hui… Il est au pouvoir. Et quand on est au pouvoir, on est inévitablement l’objet de toutes les critiques. Les responsabilités ne pèsent pas sur les épaules de l’opposition, mais sur celles du pouvoir en place. Les accusations aussi.

Les organisations de défense des droits de l’homme sont très dure envers Ouattara et son incapacité à rétablir la paix civile. Ses proches estiment que ce sont les “réseaux socialistes” de Gbagbo qui sont à l’œuvre. Qu’en pensez-vous?

Ce sont des fantasmes qui traduisent la peur qui s’est emparée du pouvoir en place. Parce que, précisément, il sait qu’il agit mal, qu’il enfreint toutes les règles de la légalité. Les organisations de défense des droits de l’homme n’ont fait que des constats. Si on alignait les chiffres des victimes des FRCI, des dozos et que sais-je encore, on serait étonné de voir que c’est plus élevé que les morts causés directement par la contestation postélectorale. Règlements de compte, exactions, charniers sont aujourd’hui visibles et une grande part de responsabilité est imputée aux forces ouattaristes… Ouattara doit avoir le courage d’affronter une situation qui est vouée à demeurer dans l’incertitude tant qu’il n’aura pas accepté de dialoguer.

Justement, il a nommé Charles Konan Banny comme président de la Commission dialogue , vérité et réconciliation. Mais il nous revient que ce dernier n’a absolument pas les moyens financiers et politiques de sa mission… S’il y a une volonté politique sérieuse – ce dont je doute aujourd’hui – de parvenir à cette réconciliation nationale, Charles Konan Banny doit impérativement être renforcé. Si Ouattara veut s’en sortir, il doit laisser une grande latitude à Banny et lui donner les moyens. C’est l’octroi de ces moyens qui constituera la preuve de sa volonté de ressouder la Côte d’Ivoire…

Au point de vue de la politique internationale, quelle sont les conséquences en Afrique de cette affaire ivoirienne?

L’action militaire violente de la France, qui a non seulement consisté à installer quelqu’un au pouvoir mais aussi à humilier son adversaire, n’est que l’aboutissement d’une politique mise en oeuvre à partir de 2002 ! On ne peut pas comprendre tout cela sans revenir en arrière. Et observer comment la France a, à travers le cas ivoirien, inauguré une nouvelle forme d’interventionnisme. On fait ce qu’on faisait avant mais en s’abritant derrière les dispositifs internationaux de règlement des conflits. On s’abrite derrière la légalité internationale pour, au fond, arriver à des objectifs de politique nationale. Cela aura des incidences plutôt négatives pour la diplomatie française. Si la crainte d’une action de la France existe partout, il y a une atmosphère de suspicion qui entoure la politique française. Certains croient en France que l’activisme de Nicolas Sarkozy va renforcer l’influence de la France et de ses entreprises. Mais je pense plutôt que cela est en train de provoquer une espèce de méfiance généralisée envers la politique française et le gouvernement français. Il suffit d’observer l’attentisme, le regard méfiant qui est jeté sur ce qui se passe en Libye. Il y a quelque chose qui est en train de bouger. A force de vouloir montrer que la France a les moyens d’orienter les politiques nationales et de faire élire tel ou tel, il peut y avoir, un jour ou l’autre, un retour de bâton…

Le spectre de la Cour pénale internationale est aujourd’hui agité par les adversaires de Laurent Gbagbo. La menace est-elle sérieuse?

Elle fait en tout cas partie des méthodes d’intimidation utilisées. C’est une forme d’épouvantail. Quand on parle de Cour pénale, c’est le grand effroi. Or la CPI ne peut pas être saisie dans n’importe quelle condition. Il aurait fallu qu’il y ait une enquête. Il n’y en a pas eu. Il y a eu simplement un contact entre certaines autorités ivoiriennes et des responsables de la Cour pénale internationale. Et on oublie de dire que la CPI a ses propres moyens d’investigation. Et qu’elle s’appuie notamment sur des rapports. Qui, dans le cas d’espèce, sont accablants pour les proches de Ouattara. Si l’on veut lancer une enquête sur des faits imputés à Gbagbo, il faudra également le faire pour Ouattara et ses proches. Duékoué, Abidjan, Yopougon… N’oublions pas que des enquêtes ont été menées après 2002 et ont été gelées, en quelque sorte. La CPI a donc une mémoire instructive. Et le jour où elle se lancera, elle n’en aura pas seulement après Gbagbo. Il y a d’autres acteurs politiques éminents : le chef de l’Etat actuel, le Premier ministre, des chefs de guerre dont celui qui a la charge de Gbagbo à Korhogo, etc.

Albert Bourgi à Ouattara : «Sarkozy ne sera pas là éternellement» (partie 1)

 

Proche ami de Laurent Gbagbo dont il a épousé le rêve quand il était dans l’opposition, professeur de sciences politiques à l’université de Reims, Albert Bourgi connait Alassane Ouattara depuis longtemps. Fin analyste de la situation politique sur le continent, longtemps éditorialiste-vedette à Jeune Afrique, il livre une analyse pertinente et savoureuse.

Cela fait bientôt cinq mois que le président Laurent Gbagbo est prisonnier dans le nord de la Côte d’Ivoire et qu’Alassane Ouattara exerce de facto le pouvoir. Les cent premiers jours d’état de grâce “classique” passés, quel est le regard que vous portez sur les évolutions politiques de ces derniers mois en Côte d’Ivoire?

bourgi.jpgJ’ai envie de dire avant toute chose que lorsque l’on connaît les conditions d’organisation des élections de novembre 2010 en Côte d’Ivoire, on ne peut absolument pas parler d’état de grâce. Il faut plutôt parler de l’état d’adversité qui a découlé des résultats de ce scrutin tels qu’ils ont été proclamés par les Nations unies. Il est clair qu’on ne peut nier l’état de fait : Ouattara est aujourd’hui à la tête de la Côte d’Ivoire. Mais il est important de revenir sur ses conditions d’accession au pouvoir. Je travaille sur les questions électorales depuis un certain nombre d’années, mais je ne connais pas beaucoup de scrutins dont les résultats ont été proclamés dans des conditions comparables à ce qui s’est passé en Côte d’Ivoire.
Il y avait des institutions ivoiriennes : une Commission électorale indépendante (Cei), un Conseil constitutionnel… Au-delà des institutions ivoiriennes, il y avait bien évidemment les Nations unies, qui n’avaient pas le pouvoir d’organiser en tant que tel, mais qui étaient censées apporter une certification. Cette notion de certification n’avait jamais été appliquée par les Nations unies dans d’autres opérations de maintien de la paix en Afrique. Une notion complètement floue donc. Aussi floue que les résultats officiels du scrutin : ni vous ni moi ni nul autre observateur ou chercheur voulant travailler sur ces élections ne les connaît dans le détail. On ne connait pas les résultats bureau de vote par bureau de vote…
Le taux d’abstention est un mystère. Dès la clôture des bureaux de vote, des pourcentages au sujet de la participation des électeurs lors de ce scrutin ont été rendus publics par des responsables nationaux et internationaux. Des pourcentages qui n’ont absolument rien à voir avec ce qui a été dit au final par les Nations unies. Je reviens sur ces éléments pour dire qu’on ne peut parler d’état de grâce que lorsqu’il y a une élection qui se déroule dans la normalité institutionnelle, constitutionnelle et politique. Ce qui n’a bien évidemment pas été le cas en Côte d’Ivoire.
Il n’y a donc pas eu d’état de grâce. Ce que l’on peut dire en revanche, c’est qu’après plus de cent jours, Ouattara se cherche. Il est président de la République, mais dans une sorte de grand conglomérat partisan, tactique et institutionnel. Il y a certes le RHDP qui est censé avoir gagné en tant que coalitionde partis politiques. A côté de ces partis, il y a aussi des hommes politiques qui s’étaient présentés de manière indépendante. Il y a cette alliance de la carpe et du lapin, absolument contre-nature, entre Ouattara et Bédié, qui n’avait qu’un seul but politique : faire dégager Gbagbo avec l’aide de l’extérieur, et singulièrement du gouvernement français.
On assiste à une espèce de flou politique. Il y a un chef d’Etat, il y a des institutions. Mais plutôt que des expressions politiques, l’on assiste à des expressions judiciaires. Il n’y a pas un jour sans qu’il y ait un procureur, un vice-procureur ou un juge d’instruction qui parle d’inculpation de tel ou tel membre de l’ancien régime, histoire d’intimider l’opposition, si tant est que cette opposition puisse même s’exprimer. L’on est en face d’un grand magma politique qui explique cette atmosphère d’incertitudes. Tout le monde s’exprime dans la galaxie autour de Ouattara, mais on ne peut pas dire qu’il existe une vraie direction politique claire en Côte d’Ivoire.

Quand vous parlez, il y a un mot qui vient à l’esprit: légitimité. Est-ce que toutes ces incertitudes, cette absence de direction claire ne sont pas liées à la question de légitimité? Ouattara n’a-t-il pas, aujourd’hui, un problème de légitimité?

Mais il a un gros problème de légitimité ! Censée être fournie par le suffrage universel, cette légitimité a été pour le moins tronquée. Ce qui fait que quoi qu’il fasse, quoi qu’il dise, Ouattara souffrira toujours d’être perçu comme quelqu’un qui est arrivé au pouvoir dans les fourgons de l’armée française. Et même pas dans les fourgons de ce qu’on appelle la communauté internationale.  N’oublions jamais que la force Licorne était attenante à l’ONUCI, elle n’était pas intégrée à l’ONUCI. Elle était chargée de soutenir l’action de l’ONUCI, qui n’était pas une action militaire, qui n’était pas tournée vers l’usage de la force. Le principe des opérations de maintien de la paix des Nations unies, c’est de ne pas recourir à l’usage de la force, sauf cas exceptionnel, sauf cas de légitime défense. Ce qui n’était pas le cas évidemment lorsqu’il s’est agi d’assiéger la résidence dans laquelle se trouvait Laurent Gbagbo et de le capturer. Disons que l’armée française l’a donné comme en offrande à ses adversaires de dix ans, c’est-à-dire aux rebelles. On assistait ainsi à une évolution bizarroïde en Côte d’Ivoire : Gbagbo a surmonté un coup d’Etat militaire qui n’a pas réussi et une rébellion armée. Il a réussi à vaincre tous les obstacles militaires et politiques mis sur son chemin. Jusqu’à ce qu’on lui tende le piège de cette fameuse élection. Et ce qui est vrai est que le piège électoral s’est refermé sur lui. Ma conviction est qu’il n’aurait jamais dû accepter la tenue des élections dans des conditions pareilles… Je parle de piège électoral parce que le désarmement n’était pas terminé. Toutes les conditions qui devaient prévaloir pour que le scrutin se tienne n’étaient pas réunies du point de vue de la réinsertion des rebelles, de la libre circulation. Une bonne partie du territoire n’était pas accessible ! C’est de notoriété publique ! Ce n’est pas moi qui le dis, ce sont tout simplement les rapports qui ont été établis par de grandes organisations non gouvernementales. Si l’on va dans le détail de ces rapports, on voit bien que bien souvent, il est question de contraintes qui pesaient sur les électeurs et surtout de méthodes de dissuasion des électeurs considérés comme favorables à l’un des deux candidats.

Qui a tendu le piège électoral à Gbagbo?

Ceux qui étaient en charge de cette élection ! Ce piège avait plusieurs auteurs. Certains sur le plan national, sur le plan régional – à travers la médiation –, sur le plan international… Je pense, et je le dis de la manière la plus directe, que Gbagbo a trop fait confiance à tous ceux qui lui promettaient la tenue d’une élection propre et régulière… Et c’est pour cela que le piège s’est refermé. Sur Gbagbo, et peut-être aussi sur les Ivoiriens !

Un des avocats de Laurent Gbagbo a parlé de lui en disant qu’il était un “otage maltraité”. Est-ce qu’il est allé trop loin?

Sans parler d’otage, il est évident que l’enfermement de Laurent Gbagbo est instrumentalisé. On l’enferme, on le ferre, lui et ses compagnons, histoire d’intimider les Ivoiriens qui lui sont favorables et de les dissuader de réagir, de se révolter. Cet enfermement de Gbagbo et de ses compagnons dans des régions réputées favorables à Ouattara est une sorte de provocation. Il s’agit de créer un climat de terreur de nature à empêcher quiconque de bouger.

Mais les techniques de ce type ne fonctionnent qu’un moment ! L’armée française ne sera pas toujours en Côte d’Ivoire. Les choses peuvent changer politiquement en France. Déjà, des candidats disent que dès les élections, il faudra que les militaires reviennent. L’armée française n’a pas vocation à protéger un régime qui, en principe, est déjà légitimé par le suffrage universel. Si cette élection a eu lieu de manière démocratique, qu’on laisse donc les institutions ivoiriennes protéger cette fameuse légitimité. Pourquoi recourir uniquement à des forces extérieures ?

 

03/09/2011

Ouattara a honte des FRCI

 

 

FRCI-Grand-Bassam.png

Quelle est cette armée qui change de nom comme de chemise ? C’est la question que vont se poser de nombreux Ivoiriens à l’annonce du changement de dénomination des troupes officielles de la Côte d’Ivoire. En effet, le «rebranding» (comme le disent les experts en marketing) est venu moins de six mois après le «baptême» du 17 mars dernier, où Alassane Ouattara a sorti le nom FRCI de son chapeau.

 

Pourquoi changer ? Tout simplement parce que le chef de l’Etat et ses conseillers savent pertinemment que leur «produit» ne marche pas. Le sigle FRCI rappelle les massacres de Duékoué, les pires de l’histoire de la Côte d’Ivoire, le racket, la violence, les brimades, l’analphabétisme et l’incompétence. Surtout, tout le monde sait que quand on dit «FRCI», on pense «rebelles», «ex-rebelles» ou «apprentis de gbaka transformés en drôles de militaires». Le clip de l’humoriste «Le Magnifique» est à cet égard évocateur…

Ouattara a honte des FRCI. Et son pouvoir répond comme d’habitude à un vrai problème par une réforme cosmétique. Il change le nom mais n’a aucune intention de changer ou d’améliorer le produit. On revient à l’ancien sigle pour «faire comme si». Mais on ne peut pas contraindre l’Ivoirien lambda à penser de la «nouvelle armée» autre chose que ce qui lui vient à l’esprit quand il sort dans la rue. Si on veut vraiment que ce «retour à la case FANCI» soit pris au sérieux, il faut expurger l’armée de tous les combattants à peine alphabétisés qui créent l’insécurité là où ils doivent apporter la paix. Il faut aussi qu’on ait l’impression qu’il n’y a pas une superposition soupçonneuse entre les forces venues du Nord qui ont le droit de porter des armes et les «corps habillés» traditionnels qui sont là pour faire joli, mais qui sont littéralement émasculés.

Benjamin Silué

 

29/08/2011

Ce n’est pas «une affaire de Kadhafi»…

Ainsi donc, nous devrions nous réjouir ! Pour ne pas être excommuniés du «cercle de la raison», nous devrions applaudir l’expédition de l’OTAN en Libye, glorifier la «benladinisation» de Muammar Kadhafi depuis la prise de Tripoli par les forces supplétives de la «communauté internationale» pro-occidentale, saluer ce prétendu dénouement qui relancera la dynamique des révolutions arabes, jouer les autruches face au chaos qui s’annonce… Mais voilà ! Nous préférons être minoritaires plutôt que de bêler avec le troupeau face à une des plus grosses mystifications de l’histoire contemporaine.

Ce qui se passe en Libye est inquiétant. Il ne s’agit pas d’une «guerre pour la démocratie». Qui a consulté le peuple libyen pour savoir s’il était prêt à accepter de voir son pays et ses acquis détruits pour pouvoir jouir d’hypothétiques libertés demain ? Il ne s’agit pas du dernier épisode du «printemps arabe», que les chaînes de télévision Al-Jazira, CNN et France 24, pour une fois d’accord, nous «vendent» comme elles le feraient pour la dernière telenovela à la mode. Comparer la révolte de la rue tunisienne aux manipulations de Benghazi reviendrait à mettre côte à côte Martin Luther King – apôtre du progressisme non-violent – et tous les théoriciens du chaos libérateur dont le siècle dernier a été fécond.

Ce qui se déroule en Libye n’est rien d’autre qu’une guerre illégale de l’Occident. Et la situation historique qui s’en rapproche le plus est la campagne d’Irak. L’évolution d’un certain nombre de gouvernements et d’opinions publiques est monstrueusement fascinante. Qui se souvient de Dominique de Villepin acclamé dans son pays et dans le monde arabe parce qu’il défendait, contre George W. Bush et le nouvel impérialisme américain, les principes de la légalité internationale ? Qui peut prétendre – sans rire ou emprunter le regard vitreux des porte-paroles officiels payés pour mentir en dépit des évidences – que c’est au nom de la résolution 1973 des Nations unies censée protéger les civils et créer une zone d’exclusion aérienne que les soldats des services spéciaux américains, français et britanniques combattent désormais au sol aux côtés des «insurgés» ? La ruse de l’OTAN, qui a enrobé son forfait dans un beau paquet cadeau onusien, rajoute au gangstérisme international une détestable malhonnêteté intellectuelle.

Les propagandistes «otaniens» pourront toujours dire qu’ils ont violé la Charte des Nations unies pour «sauver des vies», selon leur rhétorique habituelle. Seulement, l’expérience irakienne nous montre que le type de chaos qui vient est gourmand en sang humain… Il faut de toute urgence revenir aux fondamentaux et se demander quel monde nous prépare-t-on quand le droit international cesse d’être un référent admis par toutes les nations. Pour l’instant, l’OTAN ne fait face à aucune coalition résolue à mettre en échec ses visées. Mais demain ? La rage contenue des Chinois et – surtout ! – des Russes a de quoi inquiéter pour l’avenir.

Pour parler à l’ivoirienne, on dira que «ce n’est pas une affaire de Kadhafi». Il s’agit ici du destin de la Libye et de l’Afrique, malmenées au gré des caprices de véritables apprentis-sorciers. Depuis le 11 septembre 2011, les Etats-Unis ont remué la planète entière au nom de la lutte contre le terrorisme islamiste. Maintenant que le CNT est quasiment sûr de l’emporter, tout ce que le monde compte de spécialistes de la Libye nous explique que les combattants qui sont en première ligne aux côtés de l’OTAN sont des… islamistes ! Devons-nous nous attendre à une «réplique» quelques mois après le «séisme», et à des règlements de compte meurtriers entre anciens alliés ? L’irresponsabilité des Occidentaux et leur volonté de faire des «coups» à très court terme au mépris de leurs conséquences nous confortent dans notre conviction : l’Afrique doit écrire elle-même sa propre histoire, et non se contenter d’être un jouet à la disposition des puissants.

En Côte d’Ivoire, le pouvoir Ouattara, installé par la «communauté internationale» au prix de milliers de morts, se réjouit du trépas de Kadhafi parce qu’il constitue un message subliminal à destination d’une potentielle opposition musclée. «Voyez comme nos protecteurs sont forts, comme ils sont fous, comme ils sont déterminés et tremblez» : tel est, en substance, ce que nos nouveaux maîtres voudraient laisser entendre. Le plus grotesque dans les articles de leur presse est qu’ils se plaisent à tancer le «dictateur» Kadhafi, assimilé sans nuances à Laurent Gbagbo et à Charles Taylor. Ils le font en trichant une fois de plus avec l’histoire récente de la Côte d’Ivoire. En effet, si Alassane Ouattara est aujourd’hui au pouvoir, c’est en partie grâce à Charles Taylor, qui a créé de toutes pièces le MPIGO et le MJP, avec la participation de Blaise Compaoré – selon la très sérieuse ONG britannique Global Witness. En septembre 2002, la presse française ne glosait-elle pas sur le soutien supposé du Guide libyen à la toute nouvelle rébellion ivoirienne ? L’on se souvient également de la jubilation avec laquelle Le Patriote, quotidien fondé par Hamed Bakayoko, prêtait ces propos à Kadhafi, au cours de la crise postélectorale : «Allez-y bombarder son Palais, lui et ses soldats, tuez-le s'il le faut. Mais ne laissez plus Gbagbo au pouvoir. Y en a marre. Je ferai face à la facture de la reconstruction».

Les alliances politiques se font et se défont au gré des intérêts des acteurs, c’est une évidence. Aujourd’hui, un certain camp en Côte d’Ivoire se réjouit d’être sous le parapluie occidental. Il ne faudrait pas que ses animateurs, dont certains sont assez jeunes pour voir l’Histoire se retourner, considèrent ce soutien comme une donnée permanente. Au-delà des calculs à courte vue, il est plus qu’urgent que le continent, militairement indigent et extrêmement riche de ses matières premières, plaide d’une seule voix pour le respect du droit international, notamment des chartes de l’ONU et de l’Union africaine. Et pour cause : si une deuxième guerre froide ou une troisième guerre mondiale commence, ce qui est aujourd’hui plus que probable, ses enfants seront les premiers à en mourir. Par dizaines de milliers.

27/08/2011

Reconnaissance des rebelles libyens : Ouattara s’invite à la ‘‘soupe populaire’’

Comme bien d’autres pays, la Côte d’Ivoire vient de reconnaître les rebelles libyens regroupés au sein du Conseil national de transition (Cnt). Dans l’ordre normal des choses.

 

Le bal des vainqueurs est à son climax. Et il ne fait pas bon de se tenir à l’écart quand on sait d’où on vient et grâce à qui on est là où on est. Les grandes capitales du monde, qui ont porté à bout de bras les rebelles libyens, saluent la «chute» du Guide libyen Mouammar Kadhafi. Certains pays comme la France, rappellent à qui veut l’entendre qu’ils ont été les premiers à reconnaître les rebelles. Ce n’est pas fortuit, le partage du gâteau est pour bientôt. Le chef des rebelles a dans ce sens promis récompenser, lors de la reconstruction du pays, les Etats ayant aidé les rebelles en ‘‘ fonction du soutien’’. Il n’en fallait pas plus pour déclencher la course à la reconnaissance du CNT. Ainsi du gouvernement ivoirien qui, par la voix du ministre des Affaires étrangères Daniel Kablan Duncan, «décide en conséquence de reconnaitre le CNT comme seul représentant légitime du peuple libyen pour conduire une transition politique en Libye». En clair, la Côte d’Ivoire, pays de démocratie, reconnait la prise de pouvoir de rebelles. Doit-on s’en étonner ou s’en offusquer ? Certainement pas. Pour qui connaît les méthodes et le pedigree des nouveaux hommes forts d’Abidjan, c’est dans l’ordre normal des choses. Point besoin de rappeler qui a pris les armes contre la mère patrie en 2002, ou encore qui a financé la rébellion – de l’aveu d’un des commandants de la nouvelle armée qui a récemment donné des cours de «babiè» à des dames en détresse – pour s’en convaincre.

Pour justifier cette décision qui s’apparente à du suivisme, le régime Ouattara invoque entre autres, «la justesse et la pertinence du CNT dans la défense des intérêts du peuple libyen et dans sa quête du soutien de la Communauté internationale et du gouvernement ivoirien» ; «les massacres des populations civiles, les atteintes massives aux droits de l’homme». Des maux qu’on retrouve dans la Côte d’Ivoire d’après crise post-électorale, censée écrire une page blanche. Des maux dénoncés dans les deux pays par les organisations de défense des droits de l’homme comme Human Rights Watch et Amnesty international. C’est connu, les oiseaux de même plumage volent ensemble. Les Ivoiriens ne sont ne sont pas dupes.

Gérard Koné

 

24/08/2011

Le Nouveau Courrier 300 du 24 août 2011

 

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23/08/2011

Est-ce que ce monde est sérieux ?

Les taureaux qui sont «sacrifiés» au cours des moments de sadisme collectif que sont les corridas philosophent-ils au moment de s’éteindre ? Oui, l’on en croit un texte de Francis Cabrel, qui s’est mis pour les besoins de la cause poétique, dans la peau de l’un d’entre eux. Subissant la folie des hommes, qu’il entend rire lorsqu’il «râle», danser lorsqu’il «succombe», s’amuser «autour d’une tombe», il s’interroge, au sujet de la civilisation violente qui le met à mort : «Est-ce que ce monde est sérieux ?»

Ces derniers mois, alors que l’actualité internationale s’emballe et que la recolonisation violente de larges pans de la planète se masque derrière un storytelling qui abêtit une opinion occidentale encore plus anesthésiée en cette période estivale, les Africains devraient-ils avoir honte de s’identifier à des bovins ployant sous les lances d’impitoyables toreros ? A bien y réfléchir, pas forcément. En tout cas, il est légitime, en observant les différents épisodes de la guerre «au nom de la démocratie» lancée par un Occident quasi-ruiné en Afrique et dans le monde arabe, de se poser mille et une fois la question : est-ce que ce monde est sérieux ?

La démocratie, ça signifie que le parti au pouvoir organise des élections où il est juge et partie

De manière générale, les observateurs africains et occidentaux ont considéré, au fil du processus de démocratisation, que les administrations nationales étaient trop liées aux pouvoirs en place sur le continent et étaient disqualifiées pour organiser des élections. On a donc conçu les Commissions électorales indépendantes (CEI) pour en finir avec l’emprise de régimes tricheurs «par nature». En Côte d’Ivoire, une CEI mêlant représentants de l’administration, de la société civile, du gouvernement et des partis politiques existait avant les accords de Linas-Marcoussis. La « très très démocratique » communauté internationale a estimé qu’elle n’était pas assez équilibrée. L’opposition et son bras armé, soutenus par leurs alliés internationaux, ont exigé le contrôle de cette institution, notamment à travers une farce qui a consisté à créer trois sigles, donc trois «organisations», pour désigner un seul et même mouvement rebelle. Il n’était pas bon, disait-on, que le président d’alors – un vrai boulanger, n’est-ce pas ? – ait la haute main sur le processus électoral.

Au Cameroun, les Etats-Unis mettent la pression sur ELECAM, l’instance chargée des élections, et exigent la mise en place d’un «organe vraiment indépendant ». Matthew Miller, ambassadeur des Etats-Unis, a refusé d’honorer de sa présence la cérémonie de prestation de serment des membres d’ELECAM. «Nous sommes déçus par la composition de ELECAM. Elle n’est pas représentative de la société camerounaise dans son ensemble », a-t-il affirmé. Pendant ce temps, son «collègue» en service en Côte d’Ivoire, Philip Carter III, apporte son soutien enthousiaste à une CEI totalement monopolisée, aujourd’hui, par les partis et les mouvements rebelles faisant partie de la coalition qui a porté Alassane Ouattara au pouvoir. Ni l’opposition, ni la société civile n’y ont le moindre pouvoir décisionnel. En «dictature», c’est l’administration «corrompue» qui organise les élections. Après la «guerre pour l’installation de la démocratie» en Côte d’Ivoire, c’est la coalition au pouvoir, qui présentera bien entendu des candidats, qui est appelée à arbitrer entre ses poulains et «le reste du monde». Formidable, non ?

Déstabilisation des Etats faibles : la doctrine d’Abidjan appliquée en Libye et en Syrie

Les officiers français ont toujours aimé théoriser, modéliser, expérimenter des schémas de belligérance susceptibles d’être mis en œuvre sur plusieurs fronts, en sacrifiant à quelques adaptations locales. C’est ainsi que la théorie de la «guerre révolutionnaire», conçue en Indochine, va être «exportée» (pour le pire) en Algérie, en Amérique latine et au Rwanda.

A bien y réfléchir, un «logiciel» d’un nouveau type n’a-t-il pas été expérimenté au cours de ces dernières années en Côte d’Ivoire ? En tout cas, en Libye comme en Syrie, le début des événements s’apparentent en certains points au 19 septembre 2002 d’Abidjan. Les concepts de rébellion armée et de révolution populaire sont ainsi amalgamés au profit des guerilleros pro-occidentaux, dont la cause improbable est «vendue» par les médias dominants, qui passent relativement sous silence les sources de leur approvisionnement militaire. Qui font comme si une «colère» plus ou moins partagée est capable «d’accoucher» toute seule d’armes provenant d’opportunes base-arrières, de camions de transport de troupes…

Les parallèles sont plus que troublants. En Libye, le CNT utilise des techniques expérimentées en Côte d’Ivoire pour saper les bases de l’Etat et créer ce que le philosophe Léo Strauss appelait avec cynisme «le chaos constructeur». En 2002 à Bouaké et en 2011 à Abidjan, les combattants pro-occidentaux ont ouvert les portes des prisons dans leur avancée, enrôlé les occupants des lieux et accentué l’insécurité. Les rebelles libyens ont fait de même à la prison de Maya, à 25 kilomètres de Tripoli. Les reporters qui font des analyses alternatives à celles des médias dominants expliquent également que des armes ont été larguées depuis plusieurs jours à Tripoli, à des membres de «cellules dormantes» de la rébellion et à des commandos des Forces spéciales étrangères infiltrés dans la capitale libyenne. On voit que les méthodes de la rébellion et du «commando invisible» d’Ibrahim Coulibaly, assassiné à la grande satisfaction des services spéciaux étrangers qui l’ont aidé à faire ce qu’il a fait d’Abobo avant d’y mourir, ont été reproduites de manière quasiment parfaite. Après-demain, la «doctrine d’Abidjan» sera étudiée dans les écoles de guerre !

De qui le Bahreïn se moque-t-il ?

Avez-vous, vous aussi, ri aux éclats après avoir lu ou entendu que le Bahreïn, aux côtés de l’Arabie saoudite et du Koweit, a rappelé son ambassadeur en Syrie pour «protester» contre la «répression» du mouvement de contestation du régime de Bachar El-Assad ? Avez-vous voulu rappeler au rédacteur de la dépêche évoquant la question ou au présentateur du bulletin d’information annonçant la nouvelle que le Bahreïn lui-même avait violemment maté ses contestataires, avec l’appui militaire de l’Arabie saoudite et la complicité des Occidentaux, qui se sont gardé de demander «le départ immédiat» d’un régime «ami» ? Etre ami des pays les plus puissants du monde est-il un brevet de sainteté ? En tout cas, il y a mille et une raisons de se poser la question du taureau de Cabrel: «Est-ce que ce monde est sérieux ?»