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29/02/2008

Emeutes au Cameroun : le temps des analyses (2)

Comme promis, mon analyse de la situation camerounaise de ces derniers jours.
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La langue française est riche de plusieurs mots pour qualifier les événements tragiques qui se sont déroulés - ou se déroulent, c'est selon - depuis samedi dernier au Cameroun. On pourrait évoquer la réalité la plus tangible et parler d'émeutes. On peut aussi parler d'actes de vandalisme et de vandales, comme le fait abondamment le pouvoir Biya et ses porte-voix pour tenter de tracer arbitrairement une frontière du Bien et du Mal, et se placer opportunément du côté du Bien. On peut être dur envers le clan qui gouverne le Cameroun, et déplorer ses énièmes actes de "juvénocide", car cela fait quelques années que ce pouvoir immole des jeunes Camerounais dès le moindre début de contestation et fait gicler des litres de sang destinées à agréer on ne sait quelle ordre ésotérique maléfique.

Mais s'il est un mot qui résume le mieux ce que nous avons observé, l'âme stupéfiée et le regard incrédule, c'est bien celui de "tournant". Les jours qui viennent de se passer ont changé le visage du Cameroun contemporain, et pour longtemps. Les adeptes de la méthode Coué qui déambulent entre le Palais d'Etoudi et les immeubles ministériels du Centre administratif de Yaoundé ne doivent pas se faire d'illusions. Le pays a changé de face. Et une ère pleine d'incertitudes s'ouvre.

En réalité, ce n'est pas la grève contre la "vie chère" qui a été déterminante. Ce ne sont pas les émeutes de la faim en elles-mêmes qu'il faut retenir. Il faut prendre en compte toute la richesse de la photographie impitoyable du Cameroun que ce moment fort nous offre. C'est une véritable révolution du regard que nous sommes obligés d'opérer.

Jusqu'à présent, une majorité d'observateurs s'accordaient sur un certain nombre de certitudes concernant le Cameroun. Le pays était certes dirigé depuis plus de vingt-cinq ans par un roi fainéant à la légitimité plus que relative, mais ses opposants étaient tout aussi taiseux et amorphes que lui, ce qui établissait un certain équilibre fondé sur une mollesse politique généralisée. Le pays était certes très mal dirigé, les classes créatives étaient houspillées par une administration fiscale en guerre permanente contre les entrepreneurs pour de basses raisons tribales, la méritocratie avait foutu le camp et la "reproduction des élites" battait son plein avec insolence. Mais la bourgeoisie camerounaise, veule et corrompue, ne représentait un grand danger pour personne. La jeunesse désoeuvrée et frustrée était nombreuse, mais les campus et les quartiers n'arriveraient jamais à organiser une contestation structurée. Bref, les endimanchés de l'oligarchie locale pouvaient encore, jusqu'à la mort de Paul Biya, se persuader que l'expression "la fin de l'Histoire", rendue célèbre par Francis Fukuyama, s'appliquait à leur pays - quand bien même cette "fin de l'Histoire" n'avait pas été le fruit des progrès de la démocratie et du libéralisme. Le Cameroun était un pays stable, et c'était bien suffisant.

Le mythe du loyalisme de Yaoundé est tombé

Et puis... paf ! Le pays s'est réveillé avec la gueule de bois, tétanisé. Malgré la faiblesse de l'opposition, l'atonie de la société civile, l'absence de voix estudiantines fortes, quelque chose s'est passé.
L'opposition et la société civile ont certes été neutralisées, mais pour mieux laisser place à une armée de "sans-culottes" au ventre vide, à une légion d'adolescents dont on sent qu'ils peuvent facilement se transformer en "kadogos" et en "small soldiers" à la solde d'un mouvement, de tout le monde ou de personne. On s'est rendu compte que quand l'Histoire est fatiguée de bégayer, elle invente des figures de style inquiétantes mais bien réelles, qui peuvent couper le souffle à un homme qui, il y a peu, nous donnait rendez-vous dans vingt ans et se préparait à modifier la Constitution pour mourir au pouvoir et laisser à ses compatriotes le soin d'arranger ce qu'il a mis des décennies à gâter.
Les yeux écarquillés, l'on a vu disparaître le mythe du "loyalisme" de Yaoundé. Voilà une ville qui n'a pas cédé aux sirènes des "villes mortes" il y a quinze ans, maintenant ainsi le chef au pouvoir. Aujourd'hui, elle se "normalise" pour mieux inquiéter le même chef.
L'âme triste, l'on s'est convaincu définitivement que Paul Biya, qui a pris la parole mercredi dernier, dans une désinvolture mémorable, n'est pas un homme d'Etat. Un homme d'Etat parlant à l'occasion d'émeutes de la faim aurait forcément eu des mots de compassion, d'encouragement et de recadrage pour convaincre son peuple, voire la branche la moins politisée des manifestants, de lui donner l'opportunité de s'attaquer en profondeur aux défis de la "vie chère". Un patriote aurait regardé son peuple dans les yeux, et lui aurait, avec pédagogie, expliqué un contexte régional belliqueux, une situation internationale explosive et des cours mondiaux du pétrole qui prennent l'ascenseur pour mieux appeler à l'union sacrée au chevet de la "mère-patrie". Après cela, sa charge contre les "apprents-sorciers" aurait fait douter d'éventuels comploteurs.

L'urgence d'une alternative crédible

Biya n'a pas fait cela. En révoltant le peuple, il a donné une occasion en or à une nouvelle opposition d'émerger.
Il ne faut pas se leurrer. La fin des manifestations ne sera que le commencement des douleurs si - comme cela est prévisible - Biya refuse de renoncer à un énième mandat et de créer les conditions d'une démocratisation véritable de son pays.
Les émeutes du Cameroun auront un effet psychologique certain. Le pays peinait déjà à attirer les investisseurs étrangers. Il devra faire face à un désinvestissement brutal. Qui osera acheter une entreprise publique ou investir des capitaux privés dans un pays sans perspectives où la réalité du malaise politique et social explose de manière aussi brutale, entre des jeunes qui n'ont plus peur et un pouvoir qui n'a jamais eu peur de tuer ? Sans investissements massifs, comment répondre au défi énergétique, par exemple ?
Paul Biya ne pourra plus dire aux partenaires extérieurs du Cameroun qu'il veut modifier la Constitution parce que son bon peuple lui demande pardon à genoux.
Le roi est nu.
La dictature molle se durcit.
Les années qui viennent seront difficiles. Le Cameroun ne fera pas l'économie d'un passage par le feu. Mais il sera moins difficile si dès aujourd'hui et en toute urgence, des forces patriotiques et alternatives ont assez de courage et de sens politique pour canaliser les mécontentements légitimes des Camerounais, structurer leurs revendications, construire, au-delà de la politique, un mouvement civique puissant et respecté.
Car il faut bien traiter le symptôme le plus grave de ces derniers jours : la crise de la représentation.
Le pouvoir n'est pas légitime et n'est pas écouté.
L'opposition est discréditée et n'est pas écoutée.
La société civile est émiéttée et n'est pas écoutée.
C'est bien là le scandale central.

Emeutes au Cameroun : le temps des analyses (1)

f613009fe64725277d1943d21ea83f00.jpgAlors que la situation insurrectionnelle au Cameroun semble plus ou moins se calmer (pour se dégrader rapidement ?), place à l'analyse. Demain, je vous livrerai mes réflexions sur le sujet. Mais avant, je vous propose celle, très pertinente - comme d'habitude - de notre doyen Pius Njawé, publiée dans Le Messager et sur Rue 89. Un petit extrait, et deux liens.

"Une nouvelle génération de contestataires se forme. Une armée d'enfants.

En tout cas, cette répression sauvage qu’on oppose à l’ardent désir du peuple à s’exprimer à sa manière (pacifique) sur une question aussi essentielle que la modification de la Loi fondamentale de notre pays, est de nature à faire exploser des frustrations longtemps accumulées.

Et le spectacle de ces enfants de 8 à 12 ans faufilant dans les quartiers pour ravitailler en pierres, gourdins et autres morceaux de bois leurs aînés du “front” montre bien comment une nouvelle génération de contestataires est en train de se former sous nos yeux; une véritable armée d’enfants soldats que nous risquons d’avoir du mal à contrôler demain, alors que nous les aurons préparés à cela en utilisant nos armes pour réduire au silence leurs parents aux mains nues.

Autant rappeler à tous ceux qui, dans ce pays, continuent à penser que la force brutale et la répression aveugle sont les seuls arguments à opposer à ceux qui veulent s’exprimer sur certaines questions de la vie nationale, que s’ils ne se trompent pas de pays, ils se trompent sûrement d’époque et d’adversaires."

L'article de Pius Njawé en entier dans Le Messager, et un peu "coupé" sur Rue 89.