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13/05/2011

Duékoué : "Le Nouvel Observateur" dénonce une "épuration ethnique" lancée par les forces pro-Ouattara

C'est un reportage publié dans l'hebdomadaire "Le Nouvel Observateur", dans son édition du 12 mai 2011. C'est le premier article de la "grande presse" hexagonale qui évoque une expression que nous utilisons, pour notre part, depuis le 2 avril 2011, c'est-à-dire avant la capture de Laurent Gbagbo. Extraits d'un article qui devrait être envoyé à Nicolas Sarkozy, qui se prépare à aller faire une "méga-teuf" avec un homme dont les troupes se sont rendues coupables de crimes se rapprochant de plus en plus d'actes de génocide.

"1000, 2000 morts ? On ne sait pas. Mais la grande tuerie de Duékoué a duré toute une semaine, dans la ville, les villages, la brousse. Accusées : les Forces du Nord du président Ouattara qui ont lancé leurs supplétifs à l'assaut. Jean-Paul Mari a reconstitué sur place la mécanique d'une bataille qui a tourné à l'épuration ethnique".

"Dans l'église incendiée du quartier Carrefour, il faut marcher entre les cadavres encore frais d'hommes abattus à bout portant, découpés à la machette ou la gorge tranchée, à même le sol, mains liées dans le dos, comme des animaux de ferme. Il y avait un quartier, une population de 10 000 personnes, il ne subsiste plus grand-chose d'humain. Sinon l'église Jésus-Christ Sauveur, carbonisée, les maisons noircies, les allées défoncées en terre ocre, le sol noir couvert de gravats et de vêtements sales, dispersés."

"Tuer, tuer, tuer, la solution est toujours la même. La solution à quoi ? D'abord à un conflit politique. Entre les Forces du Nord, ex-rebelles devenus l'armée du nouveau président Ouattara, et les Forces du Sud, l'armée de l'ancien président déchu Laurent Gbagbo. Une solution aussi au conflit ethnique qui oppose les Malinkés ou Dioulas du Nord et les Guérés du Sud. Une solution, enfin et surtout, au conflit foncier, la terre pour la terre, la guerre dans la guerre, pour un village, une ferme, un champ de cacao. Tuer l'autre, le grand propriétaire, le fermier, c'est laisser la terre vide, comme un cimetière fertile, à prendre là, maintenant. Un conflit politico-militaire et la revanche des métayers, cela suffit pour justifier le massacre des innocents. Cela s'appelle une épuration ethnique".

"Carrefour est le premier quartier sur leur chemin. Ils encerclent les maisons. Les hommes sont triés, leur carte d'identité examinée. Un nom malinké : la vie sauve. Une carte d'identité ivoirienne, un nom guéré : une balle dans la tête. Dehors les femmes sont à genoux. "Ils nous forçaient à chanter leur gloire, à répéter : "Guerriers ! Guerriers !", dit Julie, une habitante. Les assaillants se divisent en trois groupes : "Les tueurs, les pillers et les gâteurs... Les gâteurs, c'est ceux qui arrosaient nos maisons d'essence avant de mettre le feu." Un curé et ses enfants de choeur sont surpris devant l'église : "Quel est ton parti ? - Le parti de Jésus-Christ. - Jésus-Christ ? C'est pas un parti" Ils sont abattus. Au milieu des cris et des explosions, les assaillants insultent leurs victimes : "Vous avez voté Gbagbo ! Traîtres !" Et les anciens métayers exultent : "Vous nous avez pris pour des domestiques. Nous sommes revenus en maîtres. Nous prendrons vos femmes, vos terres, vos champs. Et vous mangerez de la boue !" Et ils tuent."

"A Bahé-B, à quelques kilomètres de Duékoué (...) au troisième jour des massacres, les tueurs ne trient plus leurs victimes. "Ma femme, Félène, mes jumeaux de 4 ans et demi, mon fils de 2 ans... Ils ont tué neuf personnes de ma famille", dit Denis. Couché dans les herbes hautes, paralysé, en sang, Denis entend l'appel au secours de sa nièce, sa fille adoptive, âgée de 13 ans : "Papa ! Au secours ! Ils sont en train de me violer!" Denis aperçoit plusieurs hommes autour de l'enfant, les cris durent uen éternité. Puis ils cessent. Et Denis découvrira le corps de sa nièce, abattue d'une décharge dans la poitrine."

"Parfois, même le père Cyprien sent le courage lui manquer. Surtout dans la nuit noire, quand il entend les rôdeurs assassins continuer à hurler des menaces sous le nez des survivants : "On vous tuera jusqu'au dernier". Oui, le père Cyprien tremble lui aussi."

11/05/2011

Des cadres du FPI enlevés par les FRCI

Certains de ses proches nous avaient annoncé que Jean-Baptiste Gomon Diagou, maire de Cocody appartenant au parti de Laurent Gbagbo, avait été enlevé le 9 mai 2011 dans son complexe hôtelier, situé dans son village de Blockhauss, dans la commune de Cocody à Abidjan. En réalité, la descente des FRCI ne s'est pas soldée par son arrestation, mais par des actes de vol. Les assaillants ont été identifiés comme des membres des Forces républicaines de Côte d'Ivoire (FRCI) pro-Ouattara. Rappelons que Vincent Libi Koïta, directeur général de la SICOGI, pro-Gbagbo lui aussi, a été capturé à son bureau par "des hommes en armes", le 4 mai dernier. Le directeur général de l'AGEF, Kéty Lansiné Soumahoro, cadre du FPI très actif à Cocody, a été lui aussi kidnappé selon le même procédé.

Ajout : Selon une source d'information fiable, Libi Koïta et Kéty Lansiné se trouvent en "résidence surveillée" à l'hôtel Pergola.

La recolonisation de l'Afrique, le cas de la Côte d'Ivoire

La vidéo qui suit est un compte-rendu de la dédicace, début 2007, du livre "La Recolonisation de l'Afrique - le cas de la Côte d'Ivoire" que j'ai écrit en 2006. Et que je croyais (naïveté !) moins pertinent après la signature des accords de Ouagadougou. La remise au goût du jour de cette vidéo me permet d'annoncer à tous que je prépare une réédition de ce livre malheureusement épuisé aujourd'hui.


VTS_01 par nadytch

10/05/2011

Le journal de Guillaume Soro se réjouit du musellement de la presse d'opposition

NordSud_1760.jpgC'est une preuve de plus que le régime d'Alassane Ouattara est bien décidé à installer la Côte d'Ivoire dans la pensée unique la plus stérile et refuse de toutes ses forces le pluralisme médiatique. Nord-Sud, le quotidien contrôlé par Guillaume Soro, Premier ministre, ministre de la Défense et chef quasi opérationnel des FRCI, forces armées pro-Ouattara, dans son édition de ce 10 mai 2011, lance une campagne virulente contre César Etou, directeur de publication du quotidien Notre Voie, contrôlé par le FPI, parti de Laurent Gbagbo. Pourquoi ? César Etou a commis le "crime" d'écrire une lettre à des organisations de défense des droits de l'Homme pour les alerter sur des allégations de mauvais traitements sur Simone Gbagbo, épouse de Laurent Gbagbo. Des allégations a priori crédibles quand on sait que le 11 avril dernier, elle a vu ses vêtements déchirés et ses cheveux arrachés avant d'être contrainte de poser dans des positions humiliantes avec des combattants FRCI aux mines patibulaires. Des allégations entretenues par le fait que Simone Gbagbo n'a eu aucun contact physique ou téléphonique avec l'un de ses proches depuis le 11 avril dernier, jour de son arrestation.

Nord-Sud "incendie" Etou, dont la photo est placée à la "Une" du journal.

"Les dignitaires et autres cadres du Front populaire ivoirien (Fpi) sont-ils vraiment prêts à aller à la paix avec les Ivoiriens ? Pas si sûr pourrait-on dire si on en juge le fait qu’ils rament à contre-courant de leur profession de foi dans laquelle, ils clament leur disposition d’esprit à tourner la page des jours sombres que le pays vient de connaître par leur fait. Au nombre des frontistes encore loin de s’être repentis, figure César Etou, journaliste au quotidien ‘’Notre Voie’’, le porte-voix officiel du Fpi.
Dans un courrier adressé à plusieurs organisations de défense des droits de l’Homme, il a choisi d’attiser le feu grâce à un tissu de mensonges
tricoté autour de l’assignation à résidence surveillée de Simone Gbagbo. « Selon des informations précises, les rebelles de Ouattara
font payer 200 F Cfa aux femmes pour aller regarder la première dame, Simone Gbagbo, par les fenêtres de sa résidence de détention.

Le spectacle ressemble à ceux qu’on offre au public enflammé pour observer une bête de foire », soutient César Etou qui ne se fait pas prier pour accuser les soldats de l’Onuci, de complicité et de ‘’mauvais traitement’’ sur la personne de l’épouse de Laurent Gbagbo."

"Balivernes et mensonges !", hurle Nord-Sud, qui n'a pas enquêté sur place. Avant de menacer de manière très claire et de se réjouir des entraves à la liberté de la presse en Côte d'Ivoire:

"D’où le pyromane de César Etou tient-il donc ces informations, lui qui n’a jamais eu le courage de dépasser le périmètre de son domicile, de peur de répondre de ses écrits incendiaires devant ses concitoyens. Surtout qu’il se permet d’écrire qu’il tient son scoop de sources précises. Tout le monde peut comprendre que c’est ce type de journalisme que lui (de surcroît directeur de publication) et ses journalistes ont pratiqué depuis octobre 2000 et qui a conduit le pays dans le gouffre. Et, c’est au moment où le pays leur offre l’occasion de se racheter, qu’il se livre à cette dérive, à tragédie morale. Fort heureusement que les journaux ‘’bleus’’ sont dans l’impossibilité de paraître. Sinon…"

Rappelons-le : Nord-Sud est le journal contrôlé par le Premier ministre Guillaume Soro, dont on a vu les méthodes expéditives face à son rival Ibrahim Coulibaly dit "IB". Ses prises de position sont à rapprocher de celles d'Hamed Bakayoko, ministre de l'Intérieur, ministre de la Communication par intérim, qui contrôle Le Patriote, quotidien qui n'a pas toujours fait dans la dentelle. Des positions critiquées par Reporters sans frontières dans un communiqué, qui s'indigne du fait que la rédaction de Notre Voie soit "depuis quelques temps occupée par des soldats des Forces républicaines de Côte d’Ivoire (FRCI) qui interdisent l’accès des lieux aux journalistes"... Extraits.

"Dans un discours prononcé au Conseil national de la presse, le 3 mai 2011, à l’occasion de la vingtième Journée internationale de la liberté de la presse, le ministre de l’Intérieur et de la Communication, Hamed Bakayoko, a eu des mots peu rassurants vis-à-vis des médias. Sa déclaration s’apparentait plutôt à une mise en garde. "La liberté oui, mais elle a ses limites. La liberté a une certaine frontière. On ne parle plus de liberté quand elle transcende certaines valeurs. Des gens avaient pensé que l’impunité était sans limite. Il faut qu’ils réalisent que ce n’est plus possible. On ne peut pas déstabiliser le tissu social simplement parce qu’on est journaliste. Nous n’allons pas accepter que la presse enfonce la Côte d’Ivoire. La presse porte une responsabilité importante dans cette crise. Les journaux et les journalistes ont voulu être aux avant-postes des politiques, ils ont voulu aller plus loin que les politiques", a-t-il déclaré."

Un autre exemple de ces messages très clairs envoyés par les médias pro-Ouattara et de ce double langage (l'un à destination de l'international, l'autre à vocation interne) est donné par le Comité pour la protection des journalistes (CPJ) dans une lettre ouverte à Alassane Ouattara.

"Nous sommes troublés par les propos de Jean Soro, animateur à la Radio Côte d'Ivoire, contrôlée par votre administration, au cours d'une émission interactive le 17 avril. Après qu'un auditeur a souligné que Le Nouveau Courrier était un exemple de  journal pro-Gbagbo qui aurait prétendument incité à la haine, Jean Soro a déclaré à l'antenne que le compte de tous ceux qui sympathisaient avec Gbagbo serait réglé, selon des journalistes locaux. De tels propos contredisent vos propres déclarations publiques incitant vos partisans à ne pas chercher à se venger."

Quel type de démocratie l'Occident est-il donc venu installer "au bazooka" en Côte d'Ivoire ?

 

Gregory Protche parle du traitement médiatique de la crise ivoirienne en France


Grégory Protche du Gri gri International sur le... par enquete-debat

Côte d'Ivoire : l'ère des menteurs

L'article est du quotidien L'Intelligent d'Abidjan, daté du 9 mai 2011, et raconte ce qui tient lieu d'opération de réconciliation à Anokoua Kouté, village ébrié faisant partie de la commune d'Abobo. Le titre ? "Les Ebrié d’Anokoi demandent pardon aux FRCI et aux populations". Pourquoi s'humilient-ils ainsi ? Pour avoir le droit de retourner dans leur village. Qu'ont-ils donc fait, ces Ebrié, pour battre ainsi leur coulpe ? Extraits de l'article.

"Ceux-ci avaient fui leur village à la suite des affrontements avec des hommes armés basés à PK 18. Il était reproché aux habitants d’Anokoi d’avoir commis des exactions sur des populations notamment celles dont les noms sont à consonance nordiste. Face à la réplique, les habitants de ce village n’ont eu d’autre solution que de fuir leur village. Depuis lors, personne n’ose y remettre les pieds, par peur de représailles de la part de certains habitants de PK 18 dont beaucoup ont perdu des proches. Ayant pesé l’ampleur des actes commis par certains habitants d’Anokoi, la chefferie traditionnelle des villages Ebrié, aidée par l’ancien maire central du district d’Abidjan, N’koumo Mobio, a fini par réaliser qu’il faut revenir vers leurs anciens voisins et leur présenter des excuses. C’est dans cette optique que M. Koné Famoussa (responsable local de la coalition pro-Ouattara) a entrepris de sensibiliser ses frères et sœurs, notamment les militaires. Pour lui, il faut accepter le pardon. Quel que soit ce qui s’est passé. «Nous devons demeurer toujours des frères et des sœurs, comme l’a recommandé le président Alassane Ouattara», a-t-il insisté. «Acceptez vos frères Ebrié. Je vous demande pardon», a-t-il plaidé. Et, ce en présence de chefs militaires tels que le commandant Konaté Fré".

Ce récit totalement biaisé et d'un cynisme effroyable traduit bien la perception que le nouveau pouvoir ivoirien a de la "réconciliation" en Côte d'Ivoire. En réalité, il s'agit d'un révisionnisme permanent et d'une réécriture à marche forcée de l'Histoire, consistant à transformer les partisans de Ouattara en doux agneaux et les autres Ivoiriens en monstres bons à "rééduquer". Là où ce récit est emblématique, c'est qu'il fait passer les victimes d'un crime contre l'humanité caractérisé pour des bourreaux. Que s'est-il passé à Anokoi ? Extraits d'un rapport de Human Rights Watch, ONG généralement considérée comme très compréhensive vis-à-vis du camp Ouattara.

"Aux environs de 2 h du matin le 7 mars, plus de 60 combattants pro-Ouattara ont attaqué le village d'Anonkoua-Kouté, situé tout près de leur fief militaire d'Abobo à Abidjan. Anonkoua est un village habité principalement par des membres de l'ethnie Ébrié, qui soutiennent largement Gbagbo. La veille, il y avait eu des affrontements dans cette zone entre forces armées des deux camps. Des victimes de l'attaque du 7 mars ainsi qu'un combattant appartenant au camp Ouattara ont expliqué à Human Rights Watch que les forces pro-Ouattara pensaient que des armes avaient été laissées dans le village. Toutefois, les assaillants semblent avoir tué des civils au hasard et ont incendié une grande partie du village.

Human Rights Watch a interrogé quatre victimes d'Anonkoua-Kouté et a pu confirmer la mort de neuf civils, dont deux femmes qui ont été brûlées."

Ce sont donc les personnes dont le village a été incendié, qui ont été contraintes à l'exil interne, qui sont contraintes de demander pardon aux auteurs, je le répète, d'un authentique crime contre l'humanité. Quand les criminels sont dans le camp du "bien" proclamé par la communauté internationale, et les victimes du côté du "mal", il suffit, visiblement, de subvertir le mal en bien. Cette imposture morale n'est possible que parce qu'elle a été en réalité conceptualisée par la "communauté internationale", qui a imposé depuis plus de dix ans une fable simplificatrice campant le "bon" ADO face aux "mauvais" Bédié, Guei puis Gbagbo. Une "communauté internationale" qui, avec la presse qui lui est soumise, a diabolisé un camp et angélisé un autre... dont elle camoufle les méfaits aujourd'hui pour protéger ses propres forfaitures.

C'est ce qu'on est tenté d'appeler "la logique d'Anokoi" qui pousse les "communicants" d'Alassane Ouattara, à diffuser sur Internet, des images de prétendus "miliciens" pro-Gbagbo (parmi lesquels se trouvent plusieurs jeunes dont le seul tort est de déplaire à leurs voisins pro-RHDP ou dont ils ont piqué la copine), kidnappés depuis près d'un mois et parqués sur le terrain de tennis de l'Hôtel du Golf, à chanter les louanges du nouveau chef de l'Etat, une sorte de "bienfaiteur universel". Quand la logique de "l'allégeance" est poussée à l'extrême à ce point, l'on n'est pas loin des camps de redressements staliniens. La vidéo, pour ceux qui ne l'ont pas vue, où l'on voit un garde-chiourme battre la cadence avec son fouet très original.

 

Autre exemple de réécriture à marche forcée de l'Histoire. Sur la chaîne TCI, le porte-parole de Guillaume Soro, Léon Allah Kouakou a émis une drôle d'accusation. Il a affirmé que "la criminalité a atteint une proportion inquiétante avec la libération de tous les bandits et autres criminels de la MACA par l’ex-Président, Laurent Gbagbo". Pourtant, Ibrahim Coulibaly dit "IB", patron du commando invisible pro-Ouattara tué par ses alliés, avait, avant sa mort, dans un entretien à Jeune Afrique, assumé cette opération pour le moins irresponsable. Il a "libéré des prisonniers" parce qu'il devait "récupérer deux de mes hommes emprisonnés depuis plusieurs années", selon ses propres termes. Par ailleurs, dans une vidéo, le chef d'état-major adjoint d'Alassane Ouattara, Issiaka Ouattara dit "Wattao", reconnaît que des anciens prisonniers se trouvent parmi ses hommes et que ses hommes se livrent à des pillages dès qu'ils ne sont pas "cadrés" par les soldats français de l'opération Licorne. La vidéo.

Comment comprendre ces "médiamensonges" qui auraient été faciles à démonter si la liberté de la presse existait encore en Côte d'Ivoire ? Leur justification politique me semble claire. Désorganisé, incapable de prendre les choses en main, handicapé par son mode de prise de pouvoir - l'instrumentalisation, depuis 2002, d'hommes en armes quasiment analphabètes,  Ouattara a bien l'intention de rejeter au maximum tous les problèmes du pays sur son prédécesseur. Histoire, sans doute, de continuer à souder le Rassemblement des houphouétistes pour la démocratie et la paix (RHDP), ancien conglomérat de l'opposition dont le seul point commun était la détestation sans nuances du prisonnier de Korhogo.

05/05/2011

Pourquoi il ne faut pas brûler Paul Yao N'Dré

 

ado ndré.jpgCe jeudi 5 mai 2011, le président du Conseil constitutionnel ivoirien, Paul Yao N'Dré, a déclaré officiellement Alassane Ouattara président de la République de Côte d'Ivoire. Cinq mois après avoir investi son rival Laurent Gbagbo. A peine l'information annoncée, le célèbre professeur de droit public fait l'objet d'un certain nombre de commentaires. Quasiment tous désobligeants. Les pro-Ouattara considèrent que Yao N'Dré a enfin accepté d'entériner "la vérité des urnes" après des milliers de morts, tandis que les pro-Gbagbo tancent un "Judas", qui s'est dédit.

Mon analyse est que Paul Yao N'Dré ne s'est pas dédit, qu'il a produit un arrêt "politique" (comme cela arrive souvent aux juridictions suprêmes quand la réalité offre des situations institutionnelles inédites), et qu'il a tenté d'opérer une remise en selle de son institution.

Yao N'Dré n'a pas remis en cause son arbitrage du 3 décembre dernier, qui donnait Laurent Gbagbo vainqueur de la présidentielle après prise en compte de ses réclamations, concernant des irrégularités observées dans le nord contrôlée par la rébellion  pro-Ouattara. Yao N'Dré ne dit pas que Ouattara a gagné, mais qu'il doit être investi au nom de ce qu'il faut bien appeler un diktat international. L'Histoire le retiendra. Extraits d'une dépêche de l'AFP.

"Le Conseil constitutionnel a proclamé M. Ouattara président après avoir "fait siennes" les décisions "contraignantes" prises par l`Union africaine (UA) qui avait reconnu M. Ouattara comme nouveau président et pressait M. Gbagbo de partir, a déclaré M. Yao N`Dré, en lisant la décision du Conseil.

Dans sa décision, le Conseil précise également que la Côte d`Ivoire étant membre de l`UA, "les normes et dispositions internationales acceptées par les organes nationaux compétents ont une autorité supérieure à celles des lois et décisions juridictionnelles internes".

Yao N'Dré produit un arrêt politique, donc. Si l'on regarde la Constitution de près, cet arrêt devrait être validé par l'Assemblée nationale, qui doit le transformer en loi. Extraits de la Constitution ivoirienne.

"Article 85

Les Traités de paix, les Traités ou Accords relatifs à l'organisation internationale, ceux qui modifient les lois internes de l'État ne peuvent être ratifiés qu'à la suite d'une loi.


Article 86

Si le Conseil constitutionnel, saisi par le Président de la République, ou par le Président de l'Assemblée nationale ou par un quart au moins des députés, a déclaré qu'un engagement international comporte une clause contraire à la Constitution, l'autorisation de le ratifier ne peut intervenir qu'après la révision de la Constitution


Article 87

Les Traités ou Accords régulièrement ratifiés ont, dès leur publication, une autorité supérieure à celle des lois, sous réserve, pour chaque Traité ou Accord, de son application par l'autre partie."

A priori, si le Conseil constitutionnel va jusqu'au bout de sa logique, l'Assemblée nationale devrait endosser ce "traité international". CeLaurent-Gbagbo-serment.jpgquipermettra de la remettre en selle, elle aussi. Et surtout d'empêcher la mise en place d'une transition, d'un Etat d'exception permettant à Ouattara de poser les bases d'un Etat RDR, d'un simili parti unique comme ceux que l'on retrouve dans tous les pays phares de ce que l'on appelle, aujourd'hui encore, la Françafrique. Ce projet contre-révolutionnaire est partagé à la fois par Ouattara et par la France officielle, qui n'a pas chassé le nationalisme ivoirien par la porte (l'éviction brutale de Gbagbo) pour qu'il revienne par la fenêtre (les futures élections législatives, par exemple). Cette stratégie sera-t-elle efficace ? Possible, mais il est permis d'en douter ; tant la force brute des milices de Soro et le soutien inconditionnel de "la communauté internationale" donnent libre cours à "la volonté de puissance" de Ouattara.

La décision du Conseil constitutionnel appelle quelques questions. Si Ouattara devient officiellement président maintenant, que valent les décisions et actions qu'il a prises jusque là ? Et surtout, qui était président jusque là ? La réponse à cette question est forcément "Laurent Gbagbo", ce qui implique que les procédures judiciaires qui le touchent en ce moment sont nulles. Extraits de la Constitution, qui indiquent également que les ministres du gouvernement Gbagbo ne sauraient être poursuivis par des juridictions ordinaires.

Article 108

La Haute Cour de Justice est composée de députés que l'Assemblée nationale élit en son sein, dès la première session de la législature. Elle est présidée par le Président de la Cour de Cassation.


Une loi organique détermine le nombre de ses membres, ses attributions et les règles de son fonctionnement ainsi que la procédure suivie devant elle.


Article 109

Le Président de la République n'est responsable des actes accomplis dans l'exercice de ses fonctions et traduit devant la Haute Cour de Justice qu'en cas de haute trahison.


Article 110

La Haute Cour de Justice est compétente pour juger les membres du Gouvernement à raison des faits qualifiés crimes ou délits commis dans l'exercice de leurs fonctions.


Article 111

La mise en accusation du Président de la République et des membres du Gouvernement est votée au scrutin secret, par l'Assemblée nationale à la majorité des 2/3 pour le Président de la République, et à la majorité absolue pour les membres du Gouvernement.


Article 112

La Haute Cour de Justice est liée par la définition des crimes et délits et par la détermination peines résultant des lois pénales en vigueur à l'époque des faits compris dans les poursuites.

Si l'on reste dans un cadre constitutionnel, Simone Gbagbo ne devrait pas non plus être mise aux arrêts, en raison de son immunité parlementaire. Extraits de la Constitution.

"Article 67

Aucun député ne peut être poursuivi, recherché, arrêté, détenu ou jugé à l'occasion des opinions ou des votes émis par lui dans l'exercice de ses fonctions.


Article 68

Aucun député ne peut, pendant la durée des sessions, être poursuivi ou arrêté en matière criminelle ou correctionnelle qu'avec l'autorisation de l'Assemblée nationale, sauf le cas de flagrant délit.


Aucun député ne peut, hors session, être arrêté qu'avec l'autorisation du Bureau de l'Assemblée nationale, sauf les cas de flagrant délit, de poursuites autorisées ou de condamnations définitives."

Au-delà de toutes ces considérations immédiates, l'arrêt de Yao N'Dré se pliant à une décision de l'Union africaine, après une défaite militaire de l'Etat de Côte d'Ivoire face à la France et à l'ONU, doit nous pousser à nous interroger sur la valeur de l'indépendance de ce pays, cinquante ans après les indépendances. Car il est évident que l'Union européenne ne peut imposer, ou aider à imposer, un président à un de ses Etats membres. Comment, à cause de qui, en raison de quelles faiblesses structurelles, la Côte d'Ivoire a-t-elle été progressivement dépouillée de tout ce qui faisait sa souveraineté ? Et comment peut-elle la retrouver ? Le débat est ouvert.

 

 

Comment le monde s’est trompé sur la Côte d’Ivoire

 

Une traduction intégrale de la tribune historique de Thabo Mbeki dans la revue Foreign Policy. Faite de manière collaborative avec Inès D., Julie Owono et Archippe Yepmou. Qu'ils soient remerciés.

Thabo_Mbeki.jpgLe second tour des élections présidentielles en Côte d’Ivoire, qui a lieu le 28 novembre 2010, a opposé deux adversaires politiques de longue date, Laurent Gbagbo et Alassane Ouattara. Pour cette raison, d’une importance stratégique, il était évident que cette élection déciderait de l’avenir du pays sur le long terme. Les personnes concernées auraient dû se poser cette question fondamentale : les élections de 2010 créeraient-elles les conditions permettant au peuple ivoirien de se projeter vers l’avenir ?

Cela n’a pas été fait.

En revanche, la communauté internationale a insisté sur le fait que pour mettre fin à la crise, la Côte d’ivoire devait tenir des élections démocratiques, quoique les conditions n’existaient pour aller à de telles élections. Bien qu’ils aient su que cette proposition était fondamentalement erronée, les Ivoiriens ne pouvaient pas résister à la pression internationale : ils devaient accepter d’organiser ces élections.

Cependant, la réalité objective est que les élections présidentielles ivoiriennes n’auraient dû se tenir au moment où elles se sont tenues. Il était parfaitement prévisible qu’elles renforceraient le conflit au lieu de l’éteindre.

La rébellion de 2002 en Cote d’ivoire a divisé le pays en deux parties, avec le nord dirigé par les Forces nouvelles, qui ont soutenu Alassane Ouattara, et le sud dans les mains du gouvernement dirigé par Gbagbo. Depuis lors, la Côte d'Ivoire a eu deux gouvernements, administrations armées et chefs « nationaux ».

Toute élection tenue dans ces circonstances renforcerait inévitablement les divisions et les animosités représentées et aggravées par la rébellion de 2002.

Les problématiques structurelles qui sont à la base de la rébellion de 2002 incluent des questions inflammables comme les tensions transnationales affectant particulièrement la Côte d’Ivoire et le Burkina Faso, les antagonismes ethniques et religieux ivoiriens, ld partage du pouvoir politique, et l’accès au pouvoir et aux opportunités économiques et sociales. A cet égard, la communauté internationale a assidument refusé de prendre en compte les perceptions des pro-Gbagbo, qu’elles soient fondées ou pas, dans le sud de la Côte d’Ivoire – et dans une bonne partie de l’Afrique francophone.

Pour beaucoup, Ouattara est un étranger né au Burkina Faso, responsable avec le président burkinabé Blaise Compaoré de la rébellion de 2002. Son arrivée au pouvoir aurait comme conséquence la prise du contrôle du pays par des étrangers Burkinabés. De plus, il a toujours été prêt à faire avancer la cause des intérêts français en Côte d’Ivoire.

C’est parce qu’elle a pris tout cela en considération que l’Union africaine a compris qu’une solution durable à la crise ivoirienne nécessitait un accord politique entre les deux factions ivoiriennes belligérantes, centralisé sur les questions interdépendantes de la démocratie, de la paix, de la réconciliation nationald et de l’unité.

Dans les négociations qui ont lieu à partir de 2002, les Ivoiriens ont convenu que les élections présidentielles ne devaient pas se tenir jusqu'à ce que diverses conditions aient été remplies. Parmi celles-ci, la réunification du pays, la restauration de l’administration nationale sur tout le territoire national, et le désarmement des rebelles et de toutes les milices et leur intégration dans la machine de sécurité nationale, avec le dernier processus complété au moins deux mois avant les élections présidentielles. Malgré le fait qu’aucune de ces conditions n’ait été mise en place, on a permis que les élections se tiennent.

mbeki ouattara.jpgEn fin de compte, Ouattara a été installé comme président de la Côte d’ivoire. Gbagbo et son épouse ont été humiliés et emprisonnés. Beaucoup d’Ivoiriens sont morts et ont été déplacés, beaucoup d’infrastructures ont été détruites, et des animosités historiques ont été aggravées par cette situation.

Beaucoup de choses se sont radicalement mal passées.

Le consensus au sujet de ce qui aurait dû être fait pour créer les conditions pour des élections libres et justes a été ignoré obstinément et avec mépris. Le Conseil constitutionnel Ivoirien (CC) est le seul corps constitutionnellement autorisé à déterminer le gagnant dans n’importe quelle élection présidentielle et pour installer le président. La Commision électorale, la CEI, a obligation d’expédier les résultats provisoires au CC.

Cependant, les personnes qui insistent sur la sacralité de l’Etat de droit, fondamentale pour toute pratique démocratique, ont choisi de reconnaître illégalement les résultats provisoires annoncés par le président de la CEI de sa propre initiative, comme les résultats authentiques de l’élection présidentielle.

Comme la loi le prévoit, Gbagbo a contesté la régularité des élections dans certaines parties du pays, surtout dans le nord. Le CC, à tort ou à raison, a accepté la majorité des plaintes déposées par Gbagbo, a identifié d'autres irrégularités, annulé les votes dans certains districts, et déclaré Gbagbo vainqueur. Le président de la CEI n'a pas pris ces supposées irrégularités en compte et a décidé que Ouattara avait gagné.

L'envoyé du Secrétaire général de l’ONU Ban Ki-moon, son compatriote coréen Young-jin Choi, a également déterminé que Ouattara avait gagné, mais sur la base des moins de voix que celles annoncées par la CEI, après avoir déterminé que certains des plaintes déposées par Gbagbo étaient légitimes. Au sujet des suffrages exprimés en faveur des deux candidats, la CEI, le CC, et le Représentant spécial de l'ONU ont eu trois évaluations différentes.
Gbagbo a proposé que pour résoudre cette question, qui porte sur l'importante question de la volonté du peuple ivoirien, une commission internationale soit établie pour vérifier les résultats des élections, avec la condition préalable importante que lui et Ouattara reconnaissent la décision de la Commission. 
Cette proposition a été rejetée par la communauté internationale - en dépit du fait qu'elle aurait réglé le contentieux électoral, sans recourir à la guerre, et malgré le fait que certains observateurs électoraux aient mis en doute l'équité des élections, en particulier dans le nord de la Côte d'Ivoire. 
Par exemple, dans leurs rapports sur les élections dans le Nord, la mission d'observation électorale de l'Union africaine dirigée par Joseph Kokou Kofigoh, ancien Premier ministre du Togo, la mission indépendante de la société civile africaine pour la Démocratie et l'assistance électorale dirigée par Seynabou Indieguene de Sénégal, et la coordination des experts électoraux en Afrique (CAEE) du Cameroun, Sénégal, Bénin, Mali, Maroc, Gabon, Togo et dirigée par Jean-Marie Gondjibanganté du Cameroun, tous ont sonné l'alarme au sujet des élections dans le Nord. 
Par exemple, le CAEE a déclaré: «Après partage d'informations avec d'autres observateurs électoraux nationaux et internationaux, nous vous informons que le second tour de l'élection présidentielle en Côte d'Ivoire a eu lieu au milieu de problèmes majeurs dans différentes régions du Nord ». 
"Ces problèmes sont le vol des urnes, l'arrestation des représentants des candidats, les votes multiples, le refus d'admettre des observateurs internationaux pour assister au comptage des bulletins de vote, et l'assassinat des représentants des candidats. A cet effet, nous déclarons que le second tour de scrutin n'a pas été libre, juste et transparent dans ces localités (nord). » 
Pour sa part, à ce jour, la mission d'observation électorale de la CEDEAO n'a pas publié son rapport sur le deuxième tour de l'élection présidentielle ! Pourquoi? 
Il apparaît clairement que la Commission internationale indépendante proposée par Laurent Gbagbo aurait pu être établie et habilitée à prendre une décision définitive et contraignante sur ce qui s'était passé. Le temps nous dira pourquoi cela n'a pas été fait! 
En outre, le Représentant spécial de l'ONU a pris la décision extraordinaire d’outrepasser son mandat en déclarant qui avait remporté l'élection présidentielle, contrairement à ses tâches comme indiqué par le Conseil de sécurité. La position de la Mission des Nations Unies en Côte d'Ivoire (ONUCI) dans le conflit ivoirien s’est avérée partisane, alors qu’on attendait d’elle qu’elle soit un artisan de la paix neutre, à égale distance des parties belligérantes. 
Ce choix fait, l'ONUCI n’avait pas d'autre possibilité que de travailler activement pour l'installation de Ouattara en tant que président du pays et la mise à l’écart de Gbagbo. En fin de compte, elle a utilisé de manière flagrante ses capacités militaires pour ouvrir la voie aux Forces nouvelles dans l’objectif de vaincre les forces de Gbagbo et de capturer Gbagbo, sous le prétexte indécent d’agir pour protéger les civils. 

Quoique liée par son mandat de maintien de la paix qui lui imposait de s’interposer entre les forces belligérantes, l'ONUCI n'a rien fait pour arrêter la descente des Forces Nouvelles du Nord vers le Sud, jusqu'à Abidjan. Pas plus l'ONUCI que les forces françaises Licorne n’ont su respecter leur mandat des Nations Unies en agissant pour protéger les civils dans la région de Duékoué où, de toute évidence, des massacres de masse ont été perpétrés ! Ceci rappelle également la faillite et l’incapacité de l'Organisation des Nations Unies dans sa mission de mettre fin aux abus et meurtres les plus affligeants, commis sur des civils à l'est de la République démocratique du Congo !

La réalité ivoirienne conduit ainsi à de nombreuses conclusions irréfutables.

Les conditions d’un consensus politique pour la tenue d'élections démocratiques en Côte d'Ivoire n’avaient pas été créées. En dépit d’allégations de fortes fraudes électorales, la communauté internationale a décidé de ne mener aucune vérification du processus et des résultats annoncés. Cela a laissé sans réponse la question cruciale: qui en réalité a gagné ces élections, que Ouattara a pu gagner ?

L'Organisation des Nations Unies a décidé d'abandonner sa neutralité en tant qu’arbitre pour le maintien de la paix et est devenue une belligérante partisane dans le conflit ivoirien.

La France a utilisé sa place privilégiée au sein du Conseil de sécurité et s’est positionnée pour jouer un rôle important dans la détermination de l'avenir de la Côte d'Ivoire, son ancienne colonie dans laquelle, entre autres, elle a d'importants intérêts économiques. Elle a rejoint la position de l'Organisation des Nations Unies pour veiller à ce que Ouattara émerge en tant que vainqueur dans le conflit ivoirien.

Cette initiative répond à des intérêts nationaux de la France, conformément à sa Politique Françafricaine, dont le but est de perpétuer une relation particulière avec ses anciennes colonies africaines. Cela est conforme aux observations faites par l'ancien président François Mitterrand qui disait: « Sans l'Afrique, il n'y aura pas d'histoire de France au XXIe siècle », et celles de l'ancien ministre français de la coopération Jacques Godfrain qui confirma la maxime: "Un petit pays [ la France ], avec une petite quantité de force, nous pouvons déplacer une planète grâce à nos relations avec 15 ou 20 pays d'Afrique ... "

L'Union Africaine n'est pas non plus exempte de reproche, elle n'a pas pu s'affirmer pour convaincre tout le monde de travailler pour parvenir à la réconciliation entre les Ivoiriens, et donc pour une paix durable. Malheureusement, les résultats obtenus en Côte d'Ivoire ont approfondi le conflit endémique dans ce pays. C'est parce qu'elle a placé dans les mains exclusives de la rébellion de 2002 la capacité de déterminer l'avenir du pays, alors que la situation objective exigeait que le peuple de Côte d'Ivoire puisse déterminer sur une base égale les conditions de sa destinée commune.

Au cours de la décennie où il a été président de la Côte d'Ivoire, Laurent Gbagbo n’avait aucune possibilité d'agir de son propre chef pour réunifier le pays et réaliser la réconciliation entre ses diverses populations, malgré l'existence d'accords négociés à cet égard. En tant qu’actuel président du pays, Ouattara ne réussira pas à réaliser ces objectifs, en agissant en son nom propre et en faisant fi d’un accord honnête avec les parties de la population ivoirienne représentées par Gbagbo.

Ce qui est advenu avait été prévu par l'ambassadeur des États-Unis en Côte d'Ivoire, Wanda L. Nesbitt. En Juillet 2009, elle informait le gouvernement des États-Unis:

"Il semble à présent que l'accord de Ouaga IV, [le quatrième accord de l'accord politique de Ouagadougou, qui prescrivait que le désarmement doit précéder les élections], est fondamentalement un accord entre Blaise Compaoré [Président du Burkina Faso] et Laurent Gbagbo qui vise au partage du contrôle du nord jusque après l'élection présidentielle, en dépit du fait que le texte appelle les Forces Nouvelles à rendre le contrôle du Nord au gouvernement et au désarmement complet deux mois avant les élections …

"Mais les 5.000 soldats des Forces Nouvelles qui doivent être «désarmés», et regroupés dans des casernes dans quatre grandes villes du Nord et l'Ouest jusqu'à ce qu'une nouvelle armée nationale soit créée, représentent une capacité militaire sérieuse que les FAFN [Forces Nouvelles] ont l'intention de garder en alerte et en réserve jusqu'à après l'élection. La remise du pouvoir administratif des FAFN aux autorités gouvernement civil est un pré-requis pour les élections mais, comme des voyageurs vers le nord (y compris des personnels des ambassades) l’ont confirmé: Les FAFN conservent le contrôle de facto de la région, en particulier lorsqu’il s'agit de questions de finances. "

L'incapacité à résoudre les "pré-requis pour les élections" a prédéterminé leurs résultats. Le «contrôle» du Nord par les Rebelles, selon lambeki gbagbo.jpgcitation de l'Ambassadeur Nesbitt, a prédit le résultat de l'élection présidentielle de 2010. De même, c'était la "capacité militaire" de la rébellion, mentionnée par l'Ambassadeur Nesbitt, qui a été utilisée pour s'assurer que Ouattara devienne président de la Côte d'Ivoire.

Il n'est pas étonnant qu'alors que la crise post-électorale s'aggravait, Laurent Gbagbo ait crié : j'ai été trahi!

À la fin de tout cela, il ya de nombreuses victimes.

L'une d'elles est l'Union africaine. Les événements tragiques en Côte d'Ivoire ont confirmé la marginalisation de l'Union dans sa capacité à résoudre les défis les plus importants de l’Afrique.

Au lieu de cela, l'UA a affirmé la capacité des grandes puissances d'intervenir pour résoudre ces problèmes en utilisant leurs différentes capacités pour légitimer leurs actions en persuadant l'Organisation des Nations Unies d'autoriser leurs interventions égoïstes.

Les Nations Unies sont encore une autre victime. L'organisation a gravement compromis son acceptabilité comme une force neutre dans la résolution des conflits internes, comme celui de Côte d'Ivoire. Il sera désormais difficile pour l'Organisation des Nations Unies de convaincre l'Afrique et le reste du monde en développement qu'elle n'est pas un simple instrument entre les mains des grandes puissances. Cela a confirmé l'urgence de la nécessité de restructurer l'organisation, basée sur l'idée selon laquelle dans sa structure actuelle elle n'a pas la capacité d'agir en tant que représentant véritablement démocratique de ses Etats membres.

Ainsi, de diverses manières, les événements en Côte d'Ivoire pourraient servir de moment déterminant en termes de l'urgente nécessité de restructurer le système des relations internationales. Ils ont mis en évidence la réalité de l'équilibre mondial et l'abus de pouvoir dans l'ère post-guerre froide, et mis fin à la fiction selon laquelle les grandes puissances respectent la primauté du droit dans la conduite des relations internationales, même telle que définie par la Charte des Nations Unies, et selon laquelle, en tant que nations démocratiques, elles respectent les opinions des peuples du monde.

Nous ne pouvons qu'espérer que Laurent et Simone Gbagbo ainsi que le peuple ivoirien ne continuent pas à souffrir comme des victimes maltraitées et humiliées d'un système mondial qui, tout en se réclamant des droits universels de l'homme, ne cherche qu'à perpétuer la domination du plus grand nombre par quelques-uns qui disposent du prépondérant pouvoir politique, économique, militaire et médiatique.

Les procédés pervers et toxiques utilisés en Côte d'Ivoire nous amènent à nous poser cette question urgente : Combien d’abus de pouvoir flagrants devront encore subir l'Afrique et le reste des pays en développement avant que la vision d'un système démocratique de la gouvernance mondiale ne devienne réelle ?

 

04/05/2011

"Ce sont les Français qui ont pris Gbagbo" (un employé de la Résidence

 

Ce sont des soldats français, des « Blancs », qui ont enlevé le président ivoirien renversé, explique, dans cette interview, un employé civil de la présidence ivoirienne, qui était à la Résidence de Cocody durant tout le temps où elle était assiégée. C’est le premier témoignage direct d’un témoin qui n’est ni un officiel français, ni un officiel du camp Ouattara. Les images de fumée diffusées par Arte, une chaîne de télévision française (à partir de la treizième minute), dans le sous-sol de la Résidence, à proximité du tunnel, accréditent fortement le récit ci-dessous.

En France, il y a une polémique sur la manière dont le président Gbagbo a été pris. Les officiels et les médias affirment que ce sont les FRCI d’Alassane Ouattara qui l’ont pris, tandis que certains de ses collaborateurs vivant en France disent qu’il s’agit des Forces spéciales françaises. Vous qui étiez sur place, pouvez-vous nous raconter ce qui s’est passé ?

Nous étions nombreux dans le sous-sol. On a entendu un très grand bruit. On s’est vite rendu compte que les Français avaient dynamité le mur de béton [érigé par le président Gbagbo après l’attaque de sa Résidence par l’armée française le 6 novembre 2004] obstruant le tunnel reliant le domicile officiel de l’ambassadeur de France et celui du président de la République. On a entendu un grand bruit, il y avait des éclats de béton partout, beaucoup de fumée, tout le monde courait dans tous les sens, toussait. C’était le désordre ! On a vu malgré tout beaucoup de Blancs qui entraient dans la pièce. Je ne peux pas vous dire combien exactement, puisqu’il y avait beaucoup de fumée et du chaos, mais j’en ai identifié au moins trois. J’ai vu ces Blancs faire monter le président au rez-de-chaussée après l’avoir pris dans le sous-sol. Le président était le premier à monter les escaliers. Ils l’ont aidé à monter. Après, ce qui s’est passé, je ne peux pas le dire. L’ont-ils remis aux rebelles ? L’ont-ils envoyé directement au Golf ? Je ne sais pas.

Pouvez-vous nous raconter les journées que vous avez passées là-bas, les bombardements ?

Les gens descendaient au sous-sol quand il y avait les bombardements. Sinon, on se trouvait généralement au rez-de-chaussée. Le président était régulièrement dans son bureau, et nous dans le salon.

Y a-t-il eu des morts à la Résidence ? Comment sont-ils morts ?

Il y en a eu beaucoup, je ne peux pas compter. Ceux qui sont sortis le 11 avril, beaucoup se sont vu tirer dessus. Lors du bombardement aérien qui a eu lieu dans la nuit du 10 au 11 avril, une partie de la Résidence a pris feu. Des vitres et des éclats de béton sont tombés avec beaucoup de force sur des gens. Des escaliers se sont effondrés sur d’autres personnes. On a vu beaucoup de sang. Après ce bombardement, nous sommes restés dans le sous-sol. Il n’y avait plus d’électricité, il faisait très chaud, nous étions asphyxiés, et les éclats de béton qui ont été projetés lors du dynamitage du mur bouchant le tunnel ont aggravé les dégâts.

Avez-vous été conduit à l'Hôtel du Golf avec le président Gbagbo et sa suite ?

Non. Je ne suis pas allé là-bas. Je me suis caché derrière un escalier en colimaçon. Dans la fumée, on a pensé que tout le monde était monté. Or, je n'étais pas monté. Je me suis enfui deux heures environ après.

Avez-vous des nouvelles des autres employés de la Résidence ?

Non. Aucun.

Avez-vous parlé à des médias en Côte d’Ivoire ?

Non. C’est difficile. Nous ne sommes pas en sécurité. Nos vies sont en danger. Nous souffrons beaucoup.

 

03/05/2011

Témoignages sur le racket des FRCI pro-Ouattara

Si, en dehors de Yopougon, les combats ont cessé dans le district d'Abidjan, les pillages et les cambriolages perpétrés par les FRCI d'Alassane Ouattara se poursuivent. Désormais, le racket s'y ajoute et entrave la libre circulation donc le retour à la normalité. Par exemple, les populations dans la zone de Memni sur la route d'Alépé sont victimes de racket de la part d'éléments FRCI de la zone, elles ne peuvent donc pas se déplacer jusqu'à Abidjan, pourtant proche...

Par ailleurs, de nombreux fonctionnaires qui ont perçu leur salaire la semaine dernière ont été fouillés et dépouillés de leur argent. Les FRCI prennent comme argument les fouilles nécessaires pour rechercher des armes et débusquer des improbables "miliciens de Gbagbo". La discipline n'est toujours pas le fort de la "nouvelle armée ivoirienne" dont certains soldats dépenaillés patrouillent dans des pick-ups tout en buvant au goulot des liqueurs et du gin, la kalach à la main...