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06/02/2013

La Côte d'Ivoire à l'ère de la recolonisation foncière

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Entre 100 000 et 200 000 hectares de terre, accordées au groupe Louis-Dreyfus ! C’est l’information principale qui est ressortie jeudi dernier, de l’audience accordée par Alassane Ouattara aux dirigeants de cette multinationale française spécialisée dans le négoce de matières premières. Dans un contexte d’opacité totale sur les clauses de l’accord qui octroie une aussi vaste portion du territoire ivoirien à des requins cités parmi les principaux acteurs d’une vaste entreprise d’accaparement des terres dans les pays en voie de développement, et qui semblent avoir choisi la Côte d’Ivoire pour nouvelle cible. En effet, au-delà de Louis-Dreyfus, le groupe français Mimran et la firme singapourienne Olam sont à un stade avancé dans les négociations avec le régime d’Abidjan. Quand on additionne les prétentions des différentes firmes qui convoitent les terres arables ivoiriennes, l’on s’approche assez vite du million d’hectares.

Ce qui est le plus préoccupant dans cette affaire, c’est l’atmosphère d’opacité dans laquelle se déroulent des transactions qui vont pourtant influencer de manière radicale le destin de dizaines de milliers de petits paysans, et qui vont modifier en profondeur la nature même de l’agriculture ivoirienne. L’Assemblée nationale, de toute façon totalement contrôlée par la coalition au pouvoir, et menacée par l’exécutif dès la moindre velléité d’indépendance, a été maintenue en dehors du coup. Aucune loi-cadre n’a été envisagée en amont du «grand mercato» sur les terres ivoiriennes. Le gouvernement attendrait l’année 2015, selon un document consulté par Le Nouveau Courrier, pour adopter un «Rural Land Act», c’est-à-dire une nouvelle loi sur le foncier rural, dont les contours restent mystérieux !

Louis-Dreyfus contrôlera l’espace occupé par 2000 exploitations agricoles françaises

Il faut pourtant tenir bien à distance la propagande officielle et poser les questions qui fâchent. En effet, l’on n’est pas ici face à des investissements «comme les autres». La superficie des vastes étendues de terre concédées à des firmes financièrement plus puissantes que plusieurs Etats africains réunis pose problème. En France, pays développé et pays agricole par excellence, une exploitation moyenne fait environ 55 hectares ! Louis-Dreyfus contrôlera donc, assez vite, l’espace occupé par près de 2 000 «plantations» hexagonales ! Dans ce contexte, et alors que la superficie moyenne d’une exploitation agricole ivoirienne est de 3,89 hectares, comment envisager la cohabitation, dans les zones ciblées, entre firmes étrangères et petits paysans autochtones ?

Passons en revue les difficultés à venir. Le groupe Louis-Dreyfus et les autres mettront sans doute en place des techniques destinées à «apprivoiser» l’eau, ce qui pourrait avoir un effet sur les nappes phréatiques. Dans quelle mesure de tels dispositifs pourront-ils handicaper les paysans qui resteront indépendants ? Ailleurs dans le monde, le groupe Louis-Dreyfus développe des cultures à base d’organismes génétiquement modifiés (OGM), dont certaines cohabitent difficilement avec l’agriculture biologique pratiquée traditionnellement. Dans les grandes nations agricoles, les entrepreneurs du secteur bénéficient de l’accès au crédit, aux intrants et aux machines destinées à améliorer le rendement de leurs terres ; ils disposent  bien souvent d’une formation adaptée ; ils sont organisés en coopératives puissantes. La Côte d’Ivoire se prépare à donner la clé de ses villages et de ses terroirs au capitalisme mondialisé alors qu’elle ne dispose même pas d’un marché du vivrier organisé, qu’un grand nombre de ses agriculteurs vit en dessous du seuil de pauvreté, et que sociologiquement la terre n’est pas encore considérée comme une marchandise comme les autres, ce qui rend possibles des conflits de fond difficilement gérables. Qu’espère-t-elle récolter en dehors de nouvelles spoliations ? Les agriculteurs ivoiriens ne seront-ils pas au final contraints à devenir des métayers au service des nouveaux maîtres de la terre ou à rejoindre la cohorte des miséreux vivant dans les quartiers précaires des grandes villes ?

Le «miracle économique» ivoirien n’était pas ultralibéral

Il est urgent qu’un débat le plus inclusif s’ouvre. Il doit porter sur les modalités des cessions foncières qui ont commencé pour ne plus s’arrêter – puisqu’elles s’inscrivent dans un plan d’ensemble soutenu par le G8, la France et l’Union européenne. Il doit aussi porter sur le «modèle économique» qui peut permettre à la Côte d’Ivoire post-ajustement structurel de renouer durablement avec une croissance partagée et socialement harmonieuse. L’ultralibéralisme le plus débridé semble en effet être le seul horizon des actuels dirigeants du pays qui ressassent à n’en plus finir le refrain du choix initial de la Côte d’Ivoire pour «l’économie de marché». Mais en réalité, le «miracle économique» relatif qu’a connu le pays des Eléphants durant la première partie du règne de Félix Houphouët-Boigny s’est fondé, d’abord et avant tout, sur un capitalisme d’Etat. La Côte d’Ivoire est devenue le premier producteur mondial de cacao alors que la filière était, en interne, quasiment gérée intégralement par un Etat fort qui investissait dans les pistes rurales, garantissait les prix aux producteurs, vendait les fèves sur le marché mondial. Les multinationales étaient tenues loin de la commercialisation locale. Elles n’avaient pas mis la main sur de vastes étendues de terre. L’Etat ivoirien ne s’était pas soumis à cette recolonisation foncière qui ne dit pas son nom.

On peut objecter à cet argument que ce capitalisme d’Etat s’est effondré dès le tournant des années 1980. Mais est-ce sa nature intrinsèque qui le condamnait ? La mauvaise gouvernance notamment liée à la faible surveillance citoyenne sur les dirigeants dans un contexte de parti unique n’était-elle pas la principale criminelle ? En Asie et en Amérique latine, ils sont nombreux les pays qui tirent leur épingle du jeu grâce à des recettes qui relèvent le plus souvent de ce capitalisme non dogmatique, essentiellement porté par un Etat visionnaire qui n’a pas renoncé à son rôle de chef d’orchestre de l’économie. Pendant ce temps, les pays africains comme la Côte d’Ivoire, dont les dirigeants se sont pliés par paresse intellectuelle et lâcheté quotidienne à la vulgate des institutions de Bretton Woods, ne cessent de péricliter. Ils ont vendu leurs entreprises publiques, y compris celles qui relèvent des secteurs stratégiques, à des multinationales uniquement centrées sur leurs plus-values et la satisfaction de leurs actionnaires. Ils ont abandonné leurs banques d’Etat, et ne disposent plus de leviers efficaces quand ils veulent soutenir les agriculteurs ou les jeunes entrepreneurs. Ils ont, pour certains, renoncé à leur souveraineté militaire. Et leurs armées sont à genoux dès les premiers coups de canon de rébellions téléguidées qui précèdent souvent des opérations de maintien de la paix qui finissent par s’éterniser. Désormais, ils dépouillent leurs paysans de leur patrimoine foncier ancestral et créent de véritables enclaves extra-territoriales au profit des «nouveaux prédateurs» de l’économie mondiale dont ils ne pourront pourtant pas contrôler l’appétit gargantuesque.

Théophile Kouamouo

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