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02/02/2013

Crise malienne, relation infantile entre la France et ses anciennes colonies : les vérités d'Achille Mbembé

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Il les a prononcées dans le cadre d'une interview accordée au journal sénégalais Sud Quotidien. Extraits.

Les Africains anglophones, plus émancipés que les Francophones ?

"[Les Africains anglophones] savent, mieux que les Africains francophones, faire réseau et investir les espaces-tiers. Ils n’ont guère, à l’égard de l’ex-pays colonisateur, la même attitude infantile que la plupart des francophones cultivent à l’égard de la France. Ils ont, en outre, l’avantage de s’appuyer sur une langue dominante qui elle-même constitue une ressource de poids sur les scènes de la mondialisation.  Sur place en Afrique, ils dirigent la très grande majorité des organisations continentales. Ils sont également à la tête de presque toutes les fondations américaines implantées en Afrique.

Les Africains francophones, par contre, ne savent pas faire masse. Ils dépendent presqu’entièrement de la France pour leur survie symbolique. Or, la France est une puissance en voie de déclassement et rongée, comme d’ailleurs le reste de l’Europe,  par un extraordinaire désir d’Apartheid. Ayant décolonisé sans s’auto-décoloniser, elle peine à échapper à la triple impasse du racisme, du mercantilisme et du paternalisme. Du coup, elle est devenue une souricière pour beaucoup d’intellectuels, d’artistes et de créateurs africains francophones."

"Sur un plan théorique, ma position a toujours été claire. C’est aux Africains de régler eux-mêmes leurs différends. Je suis donc, par principe, opposé aux interventions militaires étrangères en Afrique, surtout si ces interventions sont décidées unilatéralement. Cette position de principe repose sur la conviction selon laquelle, c’est aux Africains et à eux seuls de dire le cours qu’ils veulent imprimer à leur destin. Tout comme les luttes des Africains doivent être définies et menées par les Africains d’abord, c’est à eux d’abord de régler leurs différends. Et s’il y a un prix à payer, ils doivent s’en acquitter les premiers. C’est à cette condition qu’ils seront  maîtres et propriétaires d’eux-mêmes, créateurs et ayant-droits, et non point des pions dans les schémas des Autres.

Voilà le principe. Viennent ensuite les implications, ou encore la position de responsabilité. Car dire que l’on est opposé aux interventions militaires étrangères en Afrique ne suffit point. Il s’en suit nécessairement  que nous nous dotions, à l’échelle continentale, de moyens militaires communs pour régler les cas qui nécessiteraient le recours à la force légitime, dans un cadre juridique que nous nous serions, au préalable, librement donnés.

Et donc les Africains ne peuvent pas applaudir les troupes françaises en partance pour le Nord du Mali sans, dans le même mouvement, reconnaître que l’intervention française consacre leur impuissance et met à nu leur incapacité à s’auto-déterminer. Et si, de fait, ils sont incapables de s’auto-déterminer, alors pourquoi sont-ils indépendants ? Pourquoi ne pas, simplement, les remettre sous tutelle ?"

La menace islamiste est-elle le danger ultime pour l'Afrique ?

"Le grand danger qui menace l’ensemble du Continent, c’est le vide hégémonique. C’est la mollesse des institutions continentales dans un contexte d’affaiblissement des formes nationales de la souveraineté, d’intensification de l’économie d’extraction,  d’émergence d’une classe de sans-travail notamment parmi les cadets sociaux, de multiplication des guerres de prédation qui mêlent acteurs internes et externes, de déterritorialisation relative des ensembles hérités de la colonisation et d’émergence de nouvelles formes de luttes pour la survie.

Le grand danger, c’est également l’absence d’un noyau d’États-phares ou d’États-locomotives qui, de concert, travailleraient pour juguler les tendances au morcellement et à la balkanisation, pour accroître nos marges d’auto-détermination, pour négocier avantageusement avec le reste du monde.

Car, en plus des formations religieuses de la violence, d’autres dangers pointent, - la montée du mercantilisme chinois en Afrique, le regain de l’interventionnisme occidental dans les conflits régionaux ou nationaux ; la recrudescence du militarisme américain et la transformation progressive de régions entières du Continent en champs potentiels d’intervention ou en bases militaires pour les forces américaines - , la nouvelle course pour le contrôle des ressources du sol et du sous-sol africain. Les risques d’une « afghanistanisation » de pans entiers du Continent sont réels et ne se limitent point, loin s’en faut,  au Sahara."

A quand l'âge d'or africain ?

"Le temps de l’Afrique viendra. Ce ne sera peut-être pas de notre vivant. Mais il viendra. Le rôle de l’écriture et de la création imaginaire, artistique et culturelle est d’en préparer l’avènement. Pour le reste, il n’y aura ni miracle, ni Messie. Les Africains n’ont qu’un seul choix, celui de la responsabilité propre. Ils paieront le prix de leur affranchissement ou alors ils demeureront des objets de pitié du monde et les sujets de son mépris, puisque les deux, toujours,  vont ensemble.

Pour l’heure,  les forces sociales désireuses de provoquer une transformation des rapports de pouvoir sont faibles, mal organisées, fragmentées, ou encore manquent simplement à l’appel. Pour toutes sortes de raisons, elles ne parviennent pas à faire masse, à faire chair dans des pratiques réelles, coordonnées et décisives. 

Cette incapacité à faire corps et chair n’est pas de l’ordre de la fatalité. Mais elle est structurelle. Pour faire corps et chair et renverser les satrapies existantes, il faudra inventer un autre type d’intelligence sociale et d’imagination culturelle."

L'intégralité de l'interview ici.

 

 

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