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14/01/2013

J'ai retrouvé mon premier édito, écrit en 1999, qui était une lettre ouverte à Kwame Nkrumah...

J’ai retrouvé mon premier texte à caractère éditorial, publié dans L’Autre Afrique du 1er au 9 septembre 1999. Il y a plus de treize ans donc. J’avais 22 ans, j’étais jeune journaliste et Jean-Baptiste Placca, mon patron, estimait que ma génération devait s’exprimer sur le rêve panafricain que Muammar Kadhafi était en train de ressusciter en inspirant la mise sur pied de l’Union africaine, qui  a succédé à l’Organisation de l’unité africaine. Même si le ton un peu "jeune con" du papier m'agace un peu rétrospectivement (lol), relire ce texte me réconforte parce que j’ai l’impression diffuse que je suis plus ou moins resté fidèle à mes convictions de «l’âge tendre», en dépit des «coups de la vie». Je pense même que je me suis «endurci»… Mais je suis par ailleurs profondément déprimé de me rendre compte que la création de l’UA n’a pas réussi à conjurer le «mauvais sort». Et que sur le front de l’intégration africaine, les choses n’en finissent pas de se dégrader… Le texte était une lettre ouverte à Kwame Nkrumah, l’auteur de «Africa Must Unite». Et le «jeune insolent» que je campais l’avait intitulé «Je ne vous appellerai pas Osagyefo»… Je le retranscris ici….


premier édito.jpg«Avant toute chose, je tiens à vous rassurer : où que vous soyez, sachez qu’ici, sur la terre, vous n’êtes pas tombé dans l’oubli. Certes, la mort a eu raison de vous en 1972, dans l’anonymat d’une chambre d’hôpital à Bucarest, la capitale roumaine. Certes, vous aviez été renversé, six ans plus tôt, par un coup d’Etat militaire, alors que vous étiez en voyage à l’étranger, et aviez été obligé d’aller en exil en Guinée. Mais dans le cœur et l’imagerie de beaucoup de jeunes Africains d’aujourd’hui, dont certains n’étaient même pas nés quand vous décédiez, votre nom a survécu.

 

Oh ! ce serait exagéré de dire que vous occupez toujours le devant de la scène, ou que vous mobilisez autant que Mandela, nouveau symbole de l’espérance africaine. Mais vous êtes toujours là, bien en place dans les mémoires. Comprenez : sevrés de modèles, au milieu de nos chefs d’Etat sans projet ni idéal, nous ne faisons pas les difficiles et aimons passionnément les rares figures qui peuvent nous inciter à l’optimisme. Des Sénégalais de Positive Black Soul aux Français d’origine congolaise de 2 Bal 2 Neg, plusieurs groupes de rap vous chantent, comment ils chantent Marcus Garvey et Thomas Sankara. Comme ils vilipendent leurs leaders actuels.

Mais, pour tout vous avouer, vous représentez plus un symbole du refus qu’une véritable alternative politique. Ma génération vous plébiscite plus par rejet de ce qu’elle connaît que par adhésion à ce que vous proposiez. Kwame Nkrumah, le panafricanisme, l’Afrique unie, fière, forte et conquérante : Si l’on en reste aux idées générales, c’est l’exact contraire de la situation actuelle. Sans trop y réfléchir, on se lève tous pour Nkrumah !

Ces prochains jours, on parlera abondamment de panafricanisme. Le numéro un libyen, Muammar Kadhafi, a initié un sommet extraordinaire de l’Union africaine (OUA), qui se tiendra à partir du 6 septembre. Ses pairs et lui plancheront sur un projet fort ambitieux : la création des Etats-Unis d’Afrique.

Evidemment, c’est un sujet que vous maîtrisez. Vous avez été l’un des premiers à énoncer cette idée, en 1963, dans un livre qui, aujourd’hui, est partie intégrante de votre légende : Africa must unite. L’Afrique doit s’unir.

Ce livre, tout le monde le reconnaît, est toujours d’actualité. Pour la bonne raison qu’aujourd’hui encore plus qu’à votre époque, notre continent est désespérément morcelé. Mais correspond-il encore aux aspirations de notre génération ? Je ne sais pas. Tout au plus puis-je parler pour moi, et pour la plupart de mes proches, qui ont aujourd’hui une vingtaine d’années. Qui n’étaient même pas nés à la création de l’OUA.

Dans Africa must unite, vous choisissez d’évoquer, en premier lieu le pssé africain, ainsi que les perversions du système colonial, que vous avez bien connu. C’est normal. La période était à l’affirmation de la «personnalité africaine», comme vous le dites si bien. Après avoir été soumis pendant des siècles, il fallait lever la tête. Rappeler certaines évidences comme l’égalité entre les hommes de toutes les races, et le droit à la liberté pour tous. Vous l’avez fait avec brio. Sauf qu’aujourd’hui, votre position ressemble quelque peu à du manichéisme : les colons sont forcément mauvais, les militants nationalistes inéluctablement meilleurs. C’est vrai, nous n’avons pas connu la colonisation. Mais franchement, l’indépendance, c’est très décevant. Par exemple, évoquant l’héritage des colons, vous expliquez, avec beaucoup de dureté, que vous avez trouvé, en arrivant au pouvoir, «des taudis et des immondices dans nos villes, des superstitions et des restes de paganisme dans nos villages», une agriculture peu développée des réseaux routiers et ferroviaires insuffisants. Cela fera bientôt quarante ans que la grande majorité de nos pays sont indépendants. Pas grand-chose n’a évolué. Le persécuteur a juste changé de couleur, même dans les pays dirigés par des «progressistes». Il n’y a juste qu’à regarder ce qu’a donné la «révolution globale et multiforme» d’Ahmed Sékou Touré. C’est la raison pour laquelle nous sommes encore plus sévères envers nos dirigeants qu’envers les colonisateurs. Pour cette même raisons, nous applaudissons quand Thabo Mbeki, le président sud-africain, parle avec véhémence de se rebeller «contre les tyrans et les dictateurs, ceux qui cherchent à corrompre nos sociétés». Désormais, les ennemis, ce sont eux.

Votre obsession du politique par rapport à l’économie peut aussi agacer aujourd’hui. «Recherchez premièrement le royaume politique», préconisiez-vous. C’est ce qu’ils ont fait, aux soleils des indépendances. Nous abreuvant de discours, et considérant au mieux les actes comme de banales affaires d’intendance. Résultat : un continent ruiné et obligé de se soumettre à l’ajustement structurel dicté par les «impérialistes» que vous abhorriez. Nous avons pris acte, et désormais, nous sommes d’indécrottables pragmatiques.

Pragmatique, vous ne l’avez pas toujours été. Etait-il vraiment nécessaire de distribuer des exemplaires de Africa must unite au sommet de l’OUA qui se tenait le 15 mai 1963 à Addis-Abeba, et où il fallait choisir la forme à donner à l’union des Etats africains ? Vous preniez ainsi le risque de passer pour présomptueux. Etait-il vraiment si urgent d’accoucher des Etats-Unis d’Afrique ? N’aurait-il pas été plus pratique de s’investir dans l’intégration sous-régionale, et de fédérer de grands ensembles ? On peut avoir l’impression, avec le recul, que vous teniez plus aux idées qu’aux réalités.

Une Afrique pauvre et désunie                                                      

nkrumah.jpg

Mais, au moins, des idées, vous en aviez. Et, à la lecture de Africa must unite, l’on est pétrifié par votre vision, prophétique à bien des égards. «Je ne vois pas comment les Etats d’Afrique seraient en sécurité si leurs chefs, dont nous-mêmes, n’avons pas la conviction profonde que le salut de l’Afrique est dans l’unité (…), car l’union fait la force, et je le constate, les Etats africains doivent s’unir, ou alors se vendre aux impérialistes et aux colonialistes pour une assiette de soupe, ou encore se désintégrer individuellement.»

Comme vous aviez raison ! Hélas ! cette conviction dont vous parliez n’existe pas. La balkanisation que vous craigniez est effective. Nous sommes séparés entre francophones, anglophones et lusophones. Les sommets France-Afrique sont plus courus que ceux de l’OUA, qui ont du mal à être autre chose que des grandes foires à paroles. La situation dans les Grands Lacs, et la difficulté qu’on a la démêler, illustre bien le drame de cette Afrique désunie contre laquelle vous nous préveniez. Elles sûrement troubler votre repos éternel, toutes ces victimes du génocide rwandais, ou du drame sierra-léonais, mortes sans que personne n’ait essayé de les sauver, parce que cette dernière n’a aucun dispositif crédible et autonome de maintien de la paix.

Vous insistiez sur la nécessité de présenter un front uni au niveau économique. Pour négocier avec les bailleurs de fonds, pour financer des infrastructures lourdes, pour faire des routes transcontinentales. Monsieur Nkrumah, si vous saviez… Le FMI et la Banque mondiale font de nous ce qu’ils veulent, la France dévalue quand il lui chante la monnaie dont elle a gratifié ses anciennes colonies. Pour aller, par la route, de Douala à Libreville ou à Ndjamena, c’est la croix et la bannière : les récoltes qu’on pouvait acheminer dans les pays voisins pourrissent sur pied. Chaque nation veut avoir sa petite compagnie aérienne, et Air Afrique a bien du mal. Chaque pays gère individuellement son lot de misère. Désespérément pauvres, désespérément divisés.

Pour toutes ces raisons, nous vous regrettons, sans vous avoir jamais connu. Et notre espérance trouve de quoi se nourrir dans votre lucidité. Seulement, nous sommes vigilants, et demandons à voir. Nous baillerons impoliment si, prochainement en Libye, on ne sort pas de la déclaration d’intention pour parler de choses concrètes comme (au hasard) l’achat en commun de médicaments génériques contre le sida, l’autoroute Le Caire-Le Cap, la mise en commun des ressources hydroélectriques (les coupures d’électricité sont légion, à l’ouest du continent). Nous serons attentifs au fondement de la fédération d’Etats qui, visiblement, sera en projet. Et, à part la démocratie et le multipartisme, rien ne nous soulève vraiment. Une dictature à l’échelle continentale, non merci !

Voilà comment certains d’entre nous voyons les choses. Pour résumer, nous sommes toujours panafricanistes, mais moins idéologues. Toujours passionnés, mais notre attente est plus suspicieuse. Du temps s’est écoulé, certaines de vos idées ont fait long feu. Mais le cœur reste le même.

Pour finir, je ne vous appellerai pas Osagyefo [ndlr : le rédempteur, éloge fait à Nkrumah par ses partisans]. Et pour cause : en toute circonstance, nous avons choisi le devoir d’insolence.»

Théophile Kouamouo

 

 

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