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22/07/2012

Monseigneur Tonye Bakot et le faux problème Bamiléké du Cameroun

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Avez-vous entendu parler de la dernière sombre affaire qui hystérise le Cameroun ? Je vous la résume. C’est l’histoire d’un prélat, l’archevêque de Yaoundé, Mgr Tonye Bakot, par ailleurs grand chancelier de l’Université catholique d’Afrique centrale (UCAC), qui écrit au Père Martin Birba, doyen de la Faculté de sciences sociales et de gestion de l’Université en question. L’objet du courrier, «Statistiques», n’a rien à voir à un quelconque cours relevant de cette discipline. Mgr Tonye Bakot évoque plutôt de sinistres considérations relevant de la comptabilité ethnique. En gros, que dit la lettre?

-Que 48% des enseignants associés viennent de la seule province de l’Ouest-Cameroun.

-Que 31,5% des enseignants permanents viennent de la seule province de l’Ouest-Cameroun.

-Que plus de 60% des étudiants de la Faculté viennent de la seule province de l’Ouest-Cameroun.

Pour Mgr Tonye Bakot, ces statistiques révèlent un «problème». Qu’il faut corriger par une forme de discrimination (positive ou négative, selon les intérêts ou les opinions de chacun). «A valeur égale sur le plan intellectuel», il faut privilégier les enseignants des autres régions, nous apprend l’Eminence. «Outre les corrections anonymisées» qui existent visiblement déjà, ce qui pousse le vieux curé indigne à relayer des rumeurs non prouvées de signaux secrets inscrits par les étudiants de l’Ouest à l’usage des enseignants de l’Ouest à l’occasion des concours, il faut diversifier le plus possible les profils ethniques des correcteurs. 

Ce billet n’a pas pour objectif premier de démontrer que la démarche de Mgr Tonye est ethniciste, tribaliste, etc… Mais il a pour ambition de prouver qu’elle est intellectuellement mal construite, malhonnête voire profondément stupide, et qu’elle est caractéristique de ces raisonnements erronés qui conduisent le Cameroun – et l’Afrique – à poser des faux problèmes auxquels il sera forcément apporté de fausses solutions. Relevons au passage que la logique totalement ahurissante du prélat conforte à la fois les tribalistes anti-Bamilékés et les tribalistes Bamiléké. Parce que, si l’on ne rejette que les soupçons de fraude aux concours évoqués, l’on finit par admettre que les ressortissants de l’Ouest-Cameroun sont «forts», plus «forts» que les autres. Ce qui est grotesque.

Je n’ai jamais fait le moindre certificat de statistiques, mais comme tout honnête homme je connais un des concepts-clés de cette discipline scientifique : l’échantillon. 60% des étudiants de la Faculté sont originaires de la seule province de l’Ouest-Cameroun. Quel était leur pourcentage parmi les candidats au concours ? Quel était leur pourcentage parmi les bacheliers de leur promotion ? Mgr Tonye Bakot ne le dit pas. Le sait-il seulement ? S’en soucie-t-il ?

Quel est le pourcentage des «ressortissants de l’Ouest» au Cameroun ? Le recensement général de la population de 2005, dont les résultats ont mis cinq années à être rendus disponibles, ne le dit pas. A quoi peut donc ressembler un «équilibre ethnique» pertinent au Cameroun ? Si nous avons, au hasard 35% de la population générale qui «vient» d’une province A, 20% d’une province B, et 8% d’une région C…, l’équilibre veut-il que, parce qu’il y a 10 provinces, chaque province apporte au pot commun 10% des fonctionnaires, des étudiants des établissements publics et privés, des joueurs de l’équipe nationale, des Miss Cameroun et de leurs dauphines ? Si la réponse à cette question est oui, l’on créera forcément  un déséquilibre structurel qui ne pourra être résolu que par une épuration – génocide, émigration forcée, etc… Est-ce vraiment cela que les Camerounais veulent ?

Dans sa lettre, Mgr Tonye Bakot note que 50% des enseignants permanents de la faculté qu’il dissèque sont originaires du Centre et du Littoral tandis que 31,5% sont originaires de l’Ouest. Pourquoi agglomère-t-il le Centre et le Littoral ? Pourquoi agglomère-t-il, dans son «recensement» des enseignants non permanents, le Centre, le Sud et le Littoral ? Pourquoi ne donne-t-il pas le pourcentage du seul Centre, c’est-à-dire 37,9% ? Quand on regarde froidement ses données, l’on se rend compte que seules quatre des dix régions du Cameroun sont représentées dans le corps enseignant... S’il ne cachait pas certaines données, l’on se rendrait compte que l’Ouest n’est pas la seule région «sur-représentée» dans le corps enseignant, même si l’on se plie à son prisme déformant. En réalité, le raisonnement de Tonye Bakot part d’un étrange prérequis selon lequel il y a un problème «de l’Ouest», et que c’est ce seul problème que les politiques d’équilibrage doivent régler. Il trahit la sujétion de Tonye Bakot à une vision coloniale du Cameroun, traduite dans la fameuse phrase du colonel Jean Lamberton, qui a été un des officiers français qui a réprimé violemment le mouvement indépendantiste camerounais : «Le Cameroun s’engage sur le chemin de l’indépendance avec, dans sa chaussure, un caillou bien gênant. Ce caillou c’est la présence d’une minorité ethnique : les Bamiléké, en proie à des convulsions dont l’origine ni les causes ne sont claires pour personne. (…) Sans doute le Cameroun est-il désormais libre de suivre une politique à sa guise et les problèmes bamiléké sont du ressort de son gouvernement. Mais la France ne saurait s’en désintéresser : ne s’est-elle pas engagée à guider les premiers pas du jeune Etat, et ces problèmes, ne les lui a-t-elle pas légués non résolus ? (…) En fait, les Bamiléké forment un peuple. Il suffit pour s’en convaincre de considérer leur nombre, leur histoire, leur structure sociale et leur dynamisme. Qu’un groupe homogène de populations nègres réunisse tant de facteurs de puissance et de cohésion n’est pas si banal en Afrique Centrale ; au Cameroun, du moins, le phénomène bamiléké est sans équivalent (…) L’histoire obscure des Bamiléké n’aurait d’autre intérêt qu’anecdotique si elle ne révélait à quel point ce peuple est étranger au Cameroun.» On ne peut comprendre les dérapages de Mgr Tonye Bakot que si l’on prend en compte le fait que le logiciel colonial continue de coloniser son cerveau, comme celui de tous ceux qui prétendent qu’il y a un problème bamiléké au Cameroun – les Bamilékés qui se vantent de leurs qualités supposées, et les tribalistes anti-Bamilékés qui s’en inquiètent. Mgr Tonye Bakot n’est donc pas un patriote camerounais. Il s’oppose à la construction nationale. En effet, peut-on parler de nation camerounaise si les droits de chaque citoyen sont subordonnés à l’endroit où son grand-père, voire son arrière-grand-père paternel est né ?

Au-delà du défi national, les intégrismes ethniques camerounais escamotent une des questions les plus importantes du pays. Au lieu de traquer les origines ethniques de ses étudiants, le grand chancelier de l’Université catholique serait bien inspiré d’enquêter sur les origines sociales de «ses» étudiants, et d’élargir son étude – qu’il pourrait faire réaliser par ses étudiants en sciences sociales, toutes ethnies confondues – sur les chances qu’un fils de pauvre a de s’en sortir autrement que par le banditisme dans un pays gangrené par la corruption et le refus de la méritocratie. Combien y a-t-il de fils d’ouvriers, de modestes paysans, de sans-emploi, dans son établissement où la scolarité représente près de trois années de SMIC au Cameroun ? Au fond, qu’est-ce que cela peut bien faire à un fils de paysan de l’Adamaoua qu’il y ait plus de fils de ministres vivant à Santa Barbara dont les grands-parents viennent de l’Ouest que de fils de ministres vivant à Santa Barbara dont les grands-parents viennent de l’Adamaoua… dans une université où il a très peu de chances d’étudier ? Et si l’échauffement ethnique était le consensus minimal des différentes coteries bourgeoises du Cameroun, qui, avant d’aller à l’assaut du pouvoir, prennent chacune en otage une armée de nécessiteux aveuglés par les illusions identitaires ? 

 

 

Commentaires

svp j aimerais avoir un peu plus de detail sur le probleme bamileke

Écrit par : narcisse | 22/07/2012

Merci pour ton analyse Théo
la fameuse règle de l'"équilibre régional" a montré depuis bien longtemps ses limites et je suis effaré par les "statistiques du Prélat, qui bafoue les règles élémentaires de la science statistique...on est curieux de savoir si son échantillonnage (Etudiants et enseignants)provient du lieu de naissance ou de la consonance des patronymes???!!
c'est effarant

Écrit par : ves | 30/07/2012

Les commentaires sont fermés.