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21/09/2011

Economie politique du dénigrement

Publié dans Le Nouveau Courrier du 19 septembre 2011.

Où va l’économie ivoirienne ? Est-elle prête à rebondir pour le plus grand bien des populations, épuisées par plus de dix années d’une crise politique centrée autour des ambitions d’Alassane Ouattara, et qui a survécu à trois chefs d’Etat – Henri Konan Bédié, Robert Guei et Laurent Gbagbo ? En 2012, y aura-t-il plus d’emplois, plus de croissance partagée, plus d’épanouissement pour la « génération sacrifiée » ? A l’observation de la manière dont gouverne l’actuel exécutif, il est permis d’en douter. Et il est très clair pour ceux qui savent lire entre les lignes que la dernière mission du Fonds monétaire international (FMI) est retournée à Washington assez perplexe sur un certain nombre de sujets, notamment la capacité des actuelles autorités à rétablir durablement la sécurité. Pour la première fois, les anciens « collègues » d’Alassane Ouattara ont semblé formuler une conditionnalité politique à la conclusion du fameux programme Pays pauvres très endettés (PPTE) après lequel nous courons depuis une bonne douzaine d’années. Les législatives doivent se dérouler, et bien se dérouler. On n’en en est pas encore au point d’infléchissement, mais il y a quelques légers frémissements. Pourquoi ?

En un mot comme en cent, le régime du « super-économiste » Ouattara ne rassure pas tout à fait les milieux économiques sérieux, malgré leurs débordements d’affection au départ et leur évidente « solidarité de classe ». Pourquoi ? Parce qu’il semble sans boussole, peu désireux d’attaquer les vrais problèmes structurels de fond, obsédé par ce que nous appelons volontiers « l’économie politique du dénigrement ». Le régime Ouattara, dans une sorte de narcissisme contre-productif, poursuit la guerre qui s’est achevée ( ?) le 11 avril 2011 par d’autres moyens, et accorde de l’importance à des actions d’éclat, coûteuses et mal ficelées, qui n’ont pas tant pour objectif de gagner « la bataille des cœurs » mais de dénigrer en permanence le prédécesseur, comme pour briser à jamais un mythe qui demeure en dépit de tout.

L’exemple-type de ces manœuvres de conditionnement idéologiques dont l’unique horizon est le court terme immédiat est la fameuse opération « pays propre ». Elle est partie d’une simplification manichéenne facile à faire gober à une partie du peuple, mais pas très sérieuse dans le fond. Abidjan était sale sous Gbagbo et à cause de Gbagbo, Abidjan sera propre sous Ouattara et grâce à Ouattara. Abstraction est faite, de manière volontaire, de la lente dégradation du cadre de vie en Côte d’Ivoire liée à des facteurs structurels qui sont allés en s’aggravant : la grande crise qui a commencé dans les années 1980 et ne s’est plus arrêtée, la déstabilisation du système de collecte d’ordures enclenchée avec la disparition de la société « H » et son non-remplacement par quelque chose de cohérent, l’exode massif vers Abidjan dès le 19 septembre 2002, date de début de la guerre qu’on nous vend aujourd’hui comme « nécessaire », la difficulté de l’Etat à payer sa dette intérieure, qui a découragé les sociétés de nettoyage traditionnelles. Les palabres homériques sous fond de divisions partisanes et de refus de partager le pouvoir entre District, mairies et administrations centrales n’ont fait qu’envenimer le tout.

Qu’a fait le pouvoir Ouattara pour sortir de manière républicaine de ce nœud de contradictions ? Un projet de loi clarifiant les attributions des différents acteurs ? Un « effort spécial » pour trouver un accord avec les sociétés de nettoyage en vue de l’étalement de leur dette ? Un appel d’offres pour choisir un opérateur sérieux, après quelques semaines de nécessaire informel ? Un impôt juste pour augmenter la participation de ceux qui salissent la ville à son nettoyage, en vue d’assurer un système pérenne ? Rien de tout cela. On a mobilisé, dans l’informel absolu et souvent sur des bases ethniques, des milliers de « petites mains » qu’on n’a jamais payé depuis cinq mois et qui sont poussées à la mendicité. On a coopté des intermédiaires plus ou moins véreux, qui ne représentent aucune entreprise légalement constituée, pour recruter notre armée de balayeuses. Solution cosmétique, pratique irresponsable !

Tout aussi irresponsable est la politique du « bulldozer » conduite par Anne Ouloto, ministre de la Salubrité du gouvernement Ouattara, qui s’attaque aux conséquences sans même se soucier des causes de phénomènes comme l’habitat précaire et le commerce de rue. Une fois de plus, c’est l’exode lié à la guerre de 2002 qui a accentué la bidonvillisation d’Abidjan, déjà grande en raison de la croissance démographique et de la stagnation économique qui persiste depuis une trentaine d’années. Quel incroyable absurdité que cette orgie de la destruction qui ne s’accompagne d’aucun plan de relogement, d’aucune politique de construction de marchés de quartier à trafic rapide, d’aucune politique de l’emploi destinée à absorber les informels du commerce de survie, d’aucun dispositif de retour à la terre et à la ruralité – comme l’a si justement proposé l’ancien ministre Eric Kahé !

Plus profondément, l’on observe, médusés, un gouvernement qui ne paie pas pendant cinq mois ses contractuels, qui peine à satisfaire les créanciers de l’Etat… mais qui dépense des milliards à transhumer massivement à Paris, moins d’un mois après son retour de vacances, pour se célébrer en prétendant glorifier Houphouët-Boigny… pour savourer « la revanche des héritiers », selon l’expression de L’Intelligent d’Abidjan. Et casser du Gbagbo, à longueur d’allocutions et d’interviews. Economie politique du dénigrement !

Ce qui est frappant est que les vraies priorités nationales sont traitées avec une déconcertante légèreté par le gouvernement Ouattara. Qui triche avec les réformes nécessaires en matière sécuritaire. Au lieu d’encaserner et de démobiliser de manière rationnelle les «forces négatives» dont l’ADN est fondamentalement prébendier, on les chouchoute, on caresse leurs chefs, on les recycle dans des domaines divers. Ou on les chasse sans ménagement, précipitant leur basculement dans la violence aveugle, ce dont témoigne la transformation de certains d’entre les soldats des FRCI en « coupeurs de route » sanguinaires. La question de la collecte juste de l’impôt et des factures d’électricité – ce dernier secteur inquiète profondément le FMI – n’est pas réglée. On dit que la Centrale, c’est fini. Puis que ça repart. La guerre est finie, ses rentiers continuent de se gaver. Sur le chantier de la réconciliation, bien entendu, l’heure du « grand compromis » qui pourrait dérider tous les Ivoiriens – et nous faire gagner au moins 2 points de croissance durant les prochaines années – n’est toujours pas arrivée. Plus que jamais, les Ivoiriens ont aujourd’hui besoin d’un vrai, d’un grand politique, pour retrouver le goût de l’aventure nationale. Pour reprendre confiance en l’avenir, et investir.

Commentaires

Belle analyse Théo!! le fait est que Wattra n'a aucun programme de gouvernement, il suffisait de l'écouter pendant la campagne présidentielle pour s'en rendre compte... Le thaumaturge distributeur de milliards n'est qu'un tonneau vide qui navigue à vue et qui conduit la CI directement dans le mur!!

Écrit par : Sehanne | 21/09/2011

Plus grave,à force de vouloir faire croire aux naifs qu'il fera mieux que Gbagbo,il finira par detruire le peu qu'Houphouet a construit et que Gbagbo par fond propre entretenait.

Ha,si le ridicule pouvait tuer,je parie que bientot on aurait assister sans violence à sa fin.

Écrit par : Degrange | 21/09/2011

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