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05/09/2011

Albert Bourgi à Ouattara : «Sarkozy ne sera pas là éternellement» (partie 2)

A vous entendre, il y a une sorte d’impasse politique en Côte d’Ivoire. Comment en sortir?

Ouattara doit avoir le courage de voir la situation telle qu’elle est. Et non telle qu’il voudrait qu’elle se présente, ou que ses partisans voudraient qu’elle soit. C’est-à-dire une situation trouble. Si sa volonté de normaliser la situation, de réconcilier les Ivoiriens, après une période dont la violence restera dans les annales de l’histoire de l’Afrique subsaharienne, est réelle, s’il veut vraiment tourner la page, c’est sa responsabilité de trouver des solutions politiques, et pas seulement des solutions judiciaires, juridictionnelles, tournées vers des menaces de traduction devant telle ou telle juridiction, des inculpations farfelues – il faut le dire.

Ouattara devrait avoir le courage de se dire : «Voyons avec celui qu’on a arrêté quelles peuvent être les conditions d’installation d’un climat politique tout autre, d’une esquisse de réconciliation nationale». Il n’y aura pas de paix et de normalisation en Côte d’Ivoire sans solution politique. Il faut qu’il ait le courage de dire à ses partisans qu’il est nécessaire d’aller vers celui qui représente toujours quelque chose pour des millions d’Ivoiriens, et sans qui il ne peut y avoir de paix des braves…

Cela nous emène à vous demander s’il peut y avoir une réconciliation en Côte d’Ivoire sans Laurent Gbagbo…

Il ne peut pas y avoir de réconciliation en dehors de Laurent Gbagbo. C’est une farce ! Voilà un homme qui a marqué la vie politique ivoirienne pendant vingt ans. Je voudrais faire remarquer à Alassane Ouattara que sa légitimité politique en Côte d’Ivoire, il la doit en partie à Gbagbo. Laurent Gbagbo est un ami, je connais Ouattara depuis longtemps… Sans le soutien politique que Gbagbo lui a apporté depuis 1995, Ouattara n’aurait jamais pu faire de carrière politique. C’est lui qui a légitimé d’une certaine manière le positionnement politique et partisan de Ouattara, et qui a même conforté le RDR. Il ne faut jamais l’oublier : le mandat d’arrêt international lancé par Bédié contre Ouattara aurait eu toute sa force si Gbagbo s’était mis du côté de Bédié. Or il s’est précisément opposé à ce mandat d’arrêt international…

Ouattara doit avoir du courage politique. Il se laisse griser – or, il ne devrait pas – par un entourage comme il y en a toujours autour des chefs d’Etat. Un entourage plutôt enclin à l’isoler. Il faut accepter les réalités politiques en Côte d’Ivoire. Gbagbo n’a pas eu 1%, 2%, 5% des suffrages… Un Ivoirien sur deux se reconnaît en lui !

Mais la France de Nicolas Sarkozy n’encourage-t-elle pas Ouattara dans une perception dépassée de la politique africaine, marquée par la politique du gros bâton? Autement dit, tant que tu es fort, profites-en…

Sarkozy peut dire ça à Ouattara… mais la politique du bâton ne marche pas chez lui-même, puisqu’il est en ce moment minoritaire. Vous savez, la politique va et vient. Sarkozy ne sera pas là éternellement. La politique du bâton a ses limites. On ne gouverne plus en Afrique aujourd’hui comme hier : la répression, la politique du bâton, l’autoritarisme, le chef qui décide et tout le monde se tait. Aujourd’hui, vous avez des formes de démocratie directe à travers les réseaux sociaux, Internet, les nouveaux modes de communication. Il suffit de voir autour de nous. Tout a commencé sur Facebook. Et le régime de Ben Ali qui était plus solide et plus solidement allié à la France que l’est celui de Ouattara a sauté ! Le couvercle a sauté ! Regardez en Egypte !

Vous pensez que Ouattara a plus à craindre d’une révolution que d’une rébellion?

Gbagbo n’a jamais été pour les rébellions. Il s’est toujours opposé à la lutte armée pour le pouvoir. Ce n’est pas aujourd’hui qu’il va proposer à son camp un retour au pouvoir par une rébellion… Lorsque la Côte d’Ivoire d’Houphouët-Boigny participait au lancement de la rébellion de Taylor, sous l’initiative du gouvernement français de l’époque, le seul à s’opposer à cette initiative c’était Laurent Gbagbo. Gbagbo n’est jamais sorti de la légalité…

En revanche, à force de serrer l’étreinte, de verrouiller, Ouattara créera des frustrations, des tentations de contestation civile ou armée. Une révolution, ça arrive vite ! Cinq mille personnes descendent dans la rue, bravent l’autorité, y compris les FRCI, les hommes de tous les dangers. Comment faire à ce moment ? Mater la révolte ? Avoir des morts et des réactions à travers le monde? Ouattara doit savoir qu’il a bénéficié d’une espèce de complicité active de l’extérieur, activement soutenue par Sarkozy. Mais il ne bénéficiera pas toujours de l’indulgence. Et on commence à le voir aujourd’hui… Il est au pouvoir. Et quand on est au pouvoir, on est inévitablement l’objet de toutes les critiques. Les responsabilités ne pèsent pas sur les épaules de l’opposition, mais sur celles du pouvoir en place. Les accusations aussi.

Les organisations de défense des droits de l’homme sont très dure envers Ouattara et son incapacité à rétablir la paix civile. Ses proches estiment que ce sont les “réseaux socialistes” de Gbagbo qui sont à l’œuvre. Qu’en pensez-vous?

Ce sont des fantasmes qui traduisent la peur qui s’est emparée du pouvoir en place. Parce que, précisément, il sait qu’il agit mal, qu’il enfreint toutes les règles de la légalité. Les organisations de défense des droits de l’homme n’ont fait que des constats. Si on alignait les chiffres des victimes des FRCI, des dozos et que sais-je encore, on serait étonné de voir que c’est plus élevé que les morts causés directement par la contestation postélectorale. Règlements de compte, exactions, charniers sont aujourd’hui visibles et une grande part de responsabilité est imputée aux forces ouattaristes… Ouattara doit avoir le courage d’affronter une situation qui est vouée à demeurer dans l’incertitude tant qu’il n’aura pas accepté de dialoguer.

Justement, il a nommé Charles Konan Banny comme président de la Commission dialogue , vérité et réconciliation. Mais il nous revient que ce dernier n’a absolument pas les moyens financiers et politiques de sa mission… S’il y a une volonté politique sérieuse – ce dont je doute aujourd’hui – de parvenir à cette réconciliation nationale, Charles Konan Banny doit impérativement être renforcé. Si Ouattara veut s’en sortir, il doit laisser une grande latitude à Banny et lui donner les moyens. C’est l’octroi de ces moyens qui constituera la preuve de sa volonté de ressouder la Côte d’Ivoire…

Au point de vue de la politique internationale, quelle sont les conséquences en Afrique de cette affaire ivoirienne?

L’action militaire violente de la France, qui a non seulement consisté à installer quelqu’un au pouvoir mais aussi à humilier son adversaire, n’est que l’aboutissement d’une politique mise en oeuvre à partir de 2002 ! On ne peut pas comprendre tout cela sans revenir en arrière. Et observer comment la France a, à travers le cas ivoirien, inauguré une nouvelle forme d’interventionnisme. On fait ce qu’on faisait avant mais en s’abritant derrière les dispositifs internationaux de règlement des conflits. On s’abrite derrière la légalité internationale pour, au fond, arriver à des objectifs de politique nationale. Cela aura des incidences plutôt négatives pour la diplomatie française. Si la crainte d’une action de la France existe partout, il y a une atmosphère de suspicion qui entoure la politique française. Certains croient en France que l’activisme de Nicolas Sarkozy va renforcer l’influence de la France et de ses entreprises. Mais je pense plutôt que cela est en train de provoquer une espèce de méfiance généralisée envers la politique française et le gouvernement français. Il suffit d’observer l’attentisme, le regard méfiant qui est jeté sur ce qui se passe en Libye. Il y a quelque chose qui est en train de bouger. A force de vouloir montrer que la France a les moyens d’orienter les politiques nationales et de faire élire tel ou tel, il peut y avoir, un jour ou l’autre, un retour de bâton…

Le spectre de la Cour pénale internationale est aujourd’hui agité par les adversaires de Laurent Gbagbo. La menace est-elle sérieuse?

Elle fait en tout cas partie des méthodes d’intimidation utilisées. C’est une forme d’épouvantail. Quand on parle de Cour pénale, c’est le grand effroi. Or la CPI ne peut pas être saisie dans n’importe quelle condition. Il aurait fallu qu’il y ait une enquête. Il n’y en a pas eu. Il y a eu simplement un contact entre certaines autorités ivoiriennes et des responsables de la Cour pénale internationale. Et on oublie de dire que la CPI a ses propres moyens d’investigation. Et qu’elle s’appuie notamment sur des rapports. Qui, dans le cas d’espèce, sont accablants pour les proches de Ouattara. Si l’on veut lancer une enquête sur des faits imputés à Gbagbo, il faudra également le faire pour Ouattara et ses proches. Duékoué, Abidjan, Yopougon… N’oublions pas que des enquêtes ont été menées après 2002 et ont été gelées, en quelque sorte. La CPI a donc une mémoire instructive. Et le jour où elle se lancera, elle n’en aura pas seulement après Gbagbo. Il y a d’autres acteurs politiques éminents : le chef de l’Etat actuel, le Premier ministre, des chefs de guerre dont celui qui a la charge de Gbagbo à Korhogo, etc.

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