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05/09/2011

Albert Bourgi à Ouattara : «Sarkozy ne sera pas là éternellement» (partie 1)

 

Proche ami de Laurent Gbagbo dont il a épousé le rêve quand il était dans l’opposition, professeur de sciences politiques à l’université de Reims, Albert Bourgi connait Alassane Ouattara depuis longtemps. Fin analyste de la situation politique sur le continent, longtemps éditorialiste-vedette à Jeune Afrique, il livre une analyse pertinente et savoureuse.

Cela fait bientôt cinq mois que le président Laurent Gbagbo est prisonnier dans le nord de la Côte d’Ivoire et qu’Alassane Ouattara exerce de facto le pouvoir. Les cent premiers jours d’état de grâce “classique” passés, quel est le regard que vous portez sur les évolutions politiques de ces derniers mois en Côte d’Ivoire?

bourgi.jpgJ’ai envie de dire avant toute chose que lorsque l’on connaît les conditions d’organisation des élections de novembre 2010 en Côte d’Ivoire, on ne peut absolument pas parler d’état de grâce. Il faut plutôt parler de l’état d’adversité qui a découlé des résultats de ce scrutin tels qu’ils ont été proclamés par les Nations unies. Il est clair qu’on ne peut nier l’état de fait : Ouattara est aujourd’hui à la tête de la Côte d’Ivoire. Mais il est important de revenir sur ses conditions d’accession au pouvoir. Je travaille sur les questions électorales depuis un certain nombre d’années, mais je ne connais pas beaucoup de scrutins dont les résultats ont été proclamés dans des conditions comparables à ce qui s’est passé en Côte d’Ivoire.
Il y avait des institutions ivoiriennes : une Commission électorale indépendante (Cei), un Conseil constitutionnel… Au-delà des institutions ivoiriennes, il y avait bien évidemment les Nations unies, qui n’avaient pas le pouvoir d’organiser en tant que tel, mais qui étaient censées apporter une certification. Cette notion de certification n’avait jamais été appliquée par les Nations unies dans d’autres opérations de maintien de la paix en Afrique. Une notion complètement floue donc. Aussi floue que les résultats officiels du scrutin : ni vous ni moi ni nul autre observateur ou chercheur voulant travailler sur ces élections ne les connaît dans le détail. On ne connait pas les résultats bureau de vote par bureau de vote…
Le taux d’abstention est un mystère. Dès la clôture des bureaux de vote, des pourcentages au sujet de la participation des électeurs lors de ce scrutin ont été rendus publics par des responsables nationaux et internationaux. Des pourcentages qui n’ont absolument rien à voir avec ce qui a été dit au final par les Nations unies. Je reviens sur ces éléments pour dire qu’on ne peut parler d’état de grâce que lorsqu’il y a une élection qui se déroule dans la normalité institutionnelle, constitutionnelle et politique. Ce qui n’a bien évidemment pas été le cas en Côte d’Ivoire.
Il n’y a donc pas eu d’état de grâce. Ce que l’on peut dire en revanche, c’est qu’après plus de cent jours, Ouattara se cherche. Il est président de la République, mais dans une sorte de grand conglomérat partisan, tactique et institutionnel. Il y a certes le RHDP qui est censé avoir gagné en tant que coalitionde partis politiques. A côté de ces partis, il y a aussi des hommes politiques qui s’étaient présentés de manière indépendante. Il y a cette alliance de la carpe et du lapin, absolument contre-nature, entre Ouattara et Bédié, qui n’avait qu’un seul but politique : faire dégager Gbagbo avec l’aide de l’extérieur, et singulièrement du gouvernement français.
On assiste à une espèce de flou politique. Il y a un chef d’Etat, il y a des institutions. Mais plutôt que des expressions politiques, l’on assiste à des expressions judiciaires. Il n’y a pas un jour sans qu’il y ait un procureur, un vice-procureur ou un juge d’instruction qui parle d’inculpation de tel ou tel membre de l’ancien régime, histoire d’intimider l’opposition, si tant est que cette opposition puisse même s’exprimer. L’on est en face d’un grand magma politique qui explique cette atmosphère d’incertitudes. Tout le monde s’exprime dans la galaxie autour de Ouattara, mais on ne peut pas dire qu’il existe une vraie direction politique claire en Côte d’Ivoire.

Quand vous parlez, il y a un mot qui vient à l’esprit: légitimité. Est-ce que toutes ces incertitudes, cette absence de direction claire ne sont pas liées à la question de légitimité? Ouattara n’a-t-il pas, aujourd’hui, un problème de légitimité?

Mais il a un gros problème de légitimité ! Censée être fournie par le suffrage universel, cette légitimité a été pour le moins tronquée. Ce qui fait que quoi qu’il fasse, quoi qu’il dise, Ouattara souffrira toujours d’être perçu comme quelqu’un qui est arrivé au pouvoir dans les fourgons de l’armée française. Et même pas dans les fourgons de ce qu’on appelle la communauté internationale.  N’oublions jamais que la force Licorne était attenante à l’ONUCI, elle n’était pas intégrée à l’ONUCI. Elle était chargée de soutenir l’action de l’ONUCI, qui n’était pas une action militaire, qui n’était pas tournée vers l’usage de la force. Le principe des opérations de maintien de la paix des Nations unies, c’est de ne pas recourir à l’usage de la force, sauf cas exceptionnel, sauf cas de légitime défense. Ce qui n’était pas le cas évidemment lorsqu’il s’est agi d’assiéger la résidence dans laquelle se trouvait Laurent Gbagbo et de le capturer. Disons que l’armée française l’a donné comme en offrande à ses adversaires de dix ans, c’est-à-dire aux rebelles. On assistait ainsi à une évolution bizarroïde en Côte d’Ivoire : Gbagbo a surmonté un coup d’Etat militaire qui n’a pas réussi et une rébellion armée. Il a réussi à vaincre tous les obstacles militaires et politiques mis sur son chemin. Jusqu’à ce qu’on lui tende le piège de cette fameuse élection. Et ce qui est vrai est que le piège électoral s’est refermé sur lui. Ma conviction est qu’il n’aurait jamais dû accepter la tenue des élections dans des conditions pareilles… Je parle de piège électoral parce que le désarmement n’était pas terminé. Toutes les conditions qui devaient prévaloir pour que le scrutin se tienne n’étaient pas réunies du point de vue de la réinsertion des rebelles, de la libre circulation. Une bonne partie du territoire n’était pas accessible ! C’est de notoriété publique ! Ce n’est pas moi qui le dis, ce sont tout simplement les rapports qui ont été établis par de grandes organisations non gouvernementales. Si l’on va dans le détail de ces rapports, on voit bien que bien souvent, il est question de contraintes qui pesaient sur les électeurs et surtout de méthodes de dissuasion des électeurs considérés comme favorables à l’un des deux candidats.

Qui a tendu le piège électoral à Gbagbo?

Ceux qui étaient en charge de cette élection ! Ce piège avait plusieurs auteurs. Certains sur le plan national, sur le plan régional – à travers la médiation –, sur le plan international… Je pense, et je le dis de la manière la plus directe, que Gbagbo a trop fait confiance à tous ceux qui lui promettaient la tenue d’une élection propre et régulière… Et c’est pour cela que le piège s’est refermé. Sur Gbagbo, et peut-être aussi sur les Ivoiriens !

Un des avocats de Laurent Gbagbo a parlé de lui en disant qu’il était un “otage maltraité”. Est-ce qu’il est allé trop loin?

Sans parler d’otage, il est évident que l’enfermement de Laurent Gbagbo est instrumentalisé. On l’enferme, on le ferre, lui et ses compagnons, histoire d’intimider les Ivoiriens qui lui sont favorables et de les dissuader de réagir, de se révolter. Cet enfermement de Gbagbo et de ses compagnons dans des régions réputées favorables à Ouattara est une sorte de provocation. Il s’agit de créer un climat de terreur de nature à empêcher quiconque de bouger.

Mais les techniques de ce type ne fonctionnent qu’un moment ! L’armée française ne sera pas toujours en Côte d’Ivoire. Les choses peuvent changer politiquement en France. Déjà, des candidats disent que dès les élections, il faudra que les militaires reviennent. L’armée française n’a pas vocation à protéger un régime qui, en principe, est déjà légitimé par le suffrage universel. Si cette élection a eu lieu de manière démocratique, qu’on laisse donc les institutions ivoiriennes protéger cette fameuse légitimité. Pourquoi recourir uniquement à des forces extérieures ?

 

Commentaires

Bien d

Écrit par : Kabod | 12/09/2011

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