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20/07/2011

François Fillon : discours peu sérieux pour personnes peu sérieuses (Le Nouveau Courrier du 18 juillet 2011)

Ainsi donc, François Fillon a fini son « tour du propriétaire » en Côte d’Ivoire. Un séjour qu’on devrait qualifier d’historique : la première visite officielle d’un Premier ministre français en Côte d’Ivoire depuis… 1986. A l’époque, Jacques Chirac, chef d’une droite ayant tout juste obtenu la majorité lors des législatives et par conséquent le contrôle du gouvernement dans le cadre de la cohabitation, venait remercier son « papa » Félix Houphouët-Boigny de l’avoir aidé par ses « conseils », mais surtout par son argent, qui se confondait avec celui de son pays, durant la campagne électorale. C’était le temps de l’Afrique de papa, d’un néocolonialisme que pourfendait, à Ouagadougou, Thomas Sankara, avant d’être assassiné avec, disent certains historiens, la bénédiction de Paris et d’Abidjan.

Tout aurait, aujourd’hui, changé de face. Evoquer même encore le terme « Françafrique » reviendrait à se servir d’un « logiciel dépassé », si l’on en croit les propos du Premier ministre de Nicolas Sarkozy. Ce discours de François Fillon, disons le tout net, est peu sérieux, et ne sera considéré sérieusement que par des personnes peu sérieuses. Mal inspiré au Cameroun en mai 2009, quand il niait les crimes commis par l’armée française durant la guerre d’indépendance, à côté de la plaque quand il a évoqué le faible taux de « francité » d’Eva Joly, et ce – ironie ! – devant Alassane Ouattara, la « victime » de l’ivoirité, Fillon a été naturellement défaillant en essayant de donner un avis pertinent sur l’évolution des relations entre son pays et ses ex-colonies africaines.

Au fait, quand est-ce que la France officielle a-t-elle admis que le logiciel « Françafrique » était de saison, pour qu’elle puisse affirmer aujourd’hui qu’il est passé de mode ? Depuis que François-Xavier Verschave, ex-président de l’ONG Survie, a passé au tamis critique le néologisme créé par Félix Houphouët et l’a érigé en mot-repoussoir résumant l’ensemble des relations mafieuses et entachées de sang liant la France à son « pré carré », le concept a été contesté, moqué, ridiculisé. Verschave a été accusé de paranoïa complotiste. Aujourd’hui, on aurait parlé de « conspirationnisme »… D’hier à aujourd’hui, qu’est-ce qui a changé dans le sens de la souveraineté des pays d’Afrique dite francophone? En 1997, Paris soutenait les milices de Denis Sassou N’Guesso contre le président élu Pascal Lissouba dans le cadre de la reconquête de Brazzaville. En 2002, Paris soutenait les milices pro-Ouattara contre le président élu Laurent Gbagbo. En septembre 1979, les parachutistes français renversaient le Centrafricain Jean-Bedel Bokassa. En avril 2011, les forces spéciales françaises détruisaient la Résidence présidentielle ivoirienne afin de livrer Laurent Gbagbo à ses adversaires. Lors de la guerre du Biafra, entre 1967 et 1970, la France, alliée à l’Afrique du Sud raciste, convoyait des armes aux rebelles ibos. Aujourd’hui, la France largue des armes aux rebelles libyens, en partie islamistes. La seule différence entre les aventures militaires néocoloniales d’hier et celles d’aujourd’hui ? La force de la résistance populaire qui se construit lentement « oblige » légionnaires et hélicoptères à tuer des civils africains. Par centaines. A Abidjan, François Fillon a demandé que les crimes de tous les camps soient punis. Qui punira la France ?

La Françafrique, c’est une relation dans laquelle la France utilise sa présence militaire en Afrique pour y jouer un rôle politique, renverser et installer, soutenir et déstabiliser. C’est ce qui s’est passé et c’est ce qui se passe en Côte d’Ivoire. La Françafrique, c’est une relation économique du cheval et du cavalier, où Paris est le partenaire économique « de référence », vers qui les contrats se tournent prioritairement… sans que la réciproque soit vraie. On est en plein dedans. La Françafrique, ce sont les conseillers militaires et économiques dépêchés par l’Elysée et qui travaillent, au plus haut niveau de l’Etat africain vassal et de manière très officielle, pour le compte du pays donneur d’ordres. On y est retournés, pieds et poings liés. La Françafrique, c’est le jeu qui consiste pour la France à choisir ses interlocuteurs en Afrique, et à décider toute seule en donnant l’impression d’un dialogue avec « nos partenaires africains ».

La manière dont les autorités françaises communiquent sur le maintien – ou le retrait – des troupes hexagonales en Côte d’Ivoire illustre à la perfection le complexe de la marionnette et du ventriloque qui caractérise les relations diplomatiques entre nos pays. Alors que l’investiture d’Alassane Ouattara se tenait encore, Nicolas Sarkozy a affirmé devant ses compatriotes regroupés dans le camp militaire français de Port-Bouët – symbole ravageur ! – que son pays garderait une présence militaire « permanente » en Côte d’Ivoire. Pourtant, les accords de défense doivent être renégociés d’Etat à Etat, et ratifiés par l’Assemblée nationale. Si Sarkozy se risque à une telle affirmation, c’est parce qu’il sait qu’il contrôle le pouvoir exécutif ivoirien et qu’il contrôlera demain – notamment grâce à l’opération d’épuration politique en cours, sanctifiée par Paris – le pouvoir législatif, au terme des élections qui doivent se dérouler avant la fin de l’année.

François Fillon a raison : le logiciel « Françafrique » est dépassé. Il a été remplacé par un software d’écrasement des peuples africains qui est, paradoxalement, à la fois plus subtil et plus grossier. Et terriblement violent.

Sylvie Kouamé

Commentaires

THEO,

Je suis d'accord avec toi.
Le combat pour la Liberté de l'Afrique doit continuer.
Ce combat ne doit pas se borner à constater le "décès du logiciel Françafrique" ; il doit se préoccuper de la guerre idéologique,que doivent mener les Africains et Africanistes, mais aussi de la lutte sous d'autres formes.
Désormais, il ne convient plus de parler en terme de particularisme et de particularité nationaux, mais en celui,au contraire, évident aujourd'hui, d'Africain : car l'Afrique ne se sortira pas de l'emprise occidentale,si on se cloisonne à une identité nationale particulière et particulariste.
À quelque chose,dit-on,malheur est bon : la crise ivoirienne a révélé la nécessité du combat collectif, parce que simplement l'Avenir du Continent se joue actuellement : c'est un enjeu de taille.

Merci Théo de tes excellentes contributions.

Écrit par : LE PRINCE | 20/07/2011

excellent article. Merci.
Je souhaite insister cependant sur la logique prédatrice : ce sont des prédateurs qui s'accordent, français et africains. Je suis citoyenne française et ce n'est pas pour moi que Messieurs Sarkozy et Bolloré and co roulent.
De même, je connais des entrepreneurs ivoiriens qui aimeraient bien venir en France pour de l'import-export et qui finalement font des affaires avec d'autres pays européens tellement ils sont zappés à l'ambassade de France : c'est un exemple qui prouve bien que des relations économiques saines qui s'appuieraient sur une histoire francophone n'intéressent absolument pas ces prédateurs.
Ce qu'ils veulent c'est s'accorder entre mafieux en se servant du vernis de la démocratie. Ces mots "prédateurs" et mafia", "oligarchie" pour parler de gens qui ont été élu par le peuple semblent violent, mais la violence se révèlent dans les évènements que vient de subir la côte d'Ivoire, totalement passés sous silence en France.

Écrit par : lou | 20/07/2011

Bonjour Theo,

Quelle belle analyse! Vraiment tres bien dit! Qui punira la France? Je partage l'avis de 'Prince' ci-dessus sur l'importance d'un combat collectif necessaire pour la bataille de l'Afrique, car ce n'est pas seulement de la bataille d'Abidjan dont il est question, mais de la bataille de l'Afrique. Tout se joue cette annee dans la majeure partie des pays africains. Ce n'est pas parce que nous avons ete surpris par la violence de l'agresseur que nous devons baisser les bras... C'est bien maintenant qu'il nous faut les relever et honorer ceux qui sont tombes par une lutte sur tous les fronts: ideologique (car les francais s'appuient sur des idees: nous faire oublier notre histoire, utiliser les medias pour effacer un camp ou vilipender l'autre), physique, economique (boycottons tout... travaillons la terre pour nous nourrir... et si les planteurs ivoiriens brulaient leurs champs de cacao et cafe qu'adviendrait-il des Armajaro et consort?), et mental (cultivons le patriotisme... et non le tribalisme. Quand les blancs nous attaquent c'est nous tous qui souffrons, car si mon frere est attaque je suis attaque. Quand la CI meurt, la sous-region s'enlise).
Merci pour ce bel article!

Écrit par : Dee | 21/07/2011

Le 1er Ministre Français,FRANCOIS FILLON a choisi délibérément d'aller en COTE D'iVOIRE le jour de LA FETE NATIONALE FRANCAISE pour célébrer comme il se doit avec le SOUS-PREFET de la FRANCE,ALLASSANE OUATTARA,la RECONQUETE de LA COTE D'IVOIRE par la FRANCE.ALLASSANE OUATTARA se soucie peu des Ivoiriens.Il n'a pas la capacité de rassembler l'ensemble du Peuple Ivoirien,toute ethnie,religions,Opinions Politiques confondues.Il fait encore à l'heure actuelle une distinction évidente entre ses Partisans et ceux de LAURENT GBAGBO.UN JOUR VIENDRA OU LES ELEPHANTS DE COTE D'IVOIRE FERONT LEUR REVELUTION

Écrit par : RitaFlower | 22/07/2011

BONJOUR THEO

Le voyage de François Fillon,le 14 juillet, en terre ivoirienne est significatif à plus d'un titre.

Il l'est au sens où cela vise à délivrer un message clair aux africains : en effet, dès lors que les intérêts de la France sont en jeu ou en péril,il est du devoir de ce pays de les faire prévaloir par rapport à d'autres considérations. Par exemple, par rapport à l'indépendance et la souveraineté d'un pays quelconque d'Afrique.

Ensuite,cela a pour objectif de mettre en garde quiconque voudra à l'avenir s'opposer à ces intérêts et les mettre en péril.

Enfin, dans la psychologie des Dirigeants français, peu importe ou importera leur bord politique, toute victoire militaire obtenue par la France, qui défend et préserve les intérêts de celle-ci, mérite célébration sur le lieu même de la confrontation.

Telles sont les sens ou les significations de ce voyage. N'est-ce pas la prévalence de la raison du plus fort sur le faible dont l'Afrique est objet de nos jours, et dont Laurent Gbagbo a fait connaître toute la réalité aujourd'hui ? Le Grand Mérite de ce Grand Homme, c'est d'avoir fait prendre conscience aux Africains du vrai danger qui menaçait sournoisement l'Afrique,dont il révèle maintenant toute la vérité : la recolonisation du Continent de l'homme Noir. Autant dire que le refus de reconnaître le droit à la liberté de l'Afrique trouve là son expression la plus complète et la plus évidente.

Écrit par : LE PRINCE | 23/07/2011

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