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05/04/2011

"Comment j'ai vécu la prise de Daloa"

Je publie ici le témoignage d'un habitant de la ville de Daloa, qui raconte dans un style assez romanesque la prise de la ville par les troupes pro-Ouattara. S'il ne relate pas des violations des droits de l'homme très graves, il témoigne d'une réalité : les FRCI sont en majorité des troupes analphabètes et ethniquement homogènes. Cet article témoigne aussi de la déchirure inter-ivoirienne.


Je m’appelle Jean, j’habite la cité des antilopes.

Comme tous les habitants de Daloa, plusieurs semaines avant l’arrivée des rebelles, la rumeur couvrait toutes les rues, les lieux de travail, les habitations et les maquis de la ville. Elles étaient souvent susurrées, souvent bruyantes et braillardes. La ville pendant ce temps était plongée dans une grande psychose. Les bruits de bottes à Vavoua et Duékoué, deux villes voisines enflaient la rumeur et la psychose. A tout cela s’ajoutaient les manifestations souvent dramatiques d’élèves qui se découpaient souvent à la machette et se blessaient à coups de pierres.

Le jour même de leur arrivée, dans la journée, une terrible panique s’est emparée de la ville. En un laps de temps, tous les bureaux et magasins ont fermé, les travailleurs sont rentrés précipitamment chez eux par les moyens dont ils disposaient. De ce fait, les rues se sont vidées de leur ambiance et monde habituels. Les taxis sont eux aussi entrés dans la danse en garant purement et simplement sans penser à la recette quotidienne que leurs différents employeurs pourraient leur exiger. Chacun y allait de ses récits et de ses informations qu’il détenait de « sources sûres » : les combats feraient rage à Duékoué, ils s’étaient intensifiés sur l’axe Daloa-Vavoua ; nos troupes seraient en situation délicates et les rebelles seraient aux portes de Daloa qu’ils prendraient dans quelques minutes. Caché ou assis à la maison ou au maquis, chacun attendait la suite des événements. Les appels téléphoniques se multipliaient et tout cela rendait bien évidemment l’ambiance extrêmement morose et fort tendue. Tout le reste de la journée fit vécu dans cette triste et lourde ambiance et cette peur et psychose généralisées.

A 23h30 de ce lundi 28 mars 2011, la première détonation se fit entendre. Elle était puissante, abasourdissante qui a remué toute la ville et les maisons. Les quelques noctambules incorrigibles ont dû ramper pour entrer dans leur cachette. Assis à mon bureau de travail à la maison, j’étais en train de surfer sur le net pour avoir les dernières informations et envoyer quelques mails à des amis qui voulaient avoir des informations de source quand moi aussi j’entendis cette terrible déflagration. La peur au ventre, je m’allongeai sans chercher mes restes dans mon lit n’oubliant pas toutefois de faire ma prière comme d’habitude.

Les détonations se succédèrent, aussi effroyables les unes que les autres. On eût dit qu’elles se rivalisaient en puissance à qui mieux mieux. Je me posai la question de savoir d’où venaient-elles : de notre camp ou de celui-ci des rebelles ? Bien entendu, je ne pouvais pas avoir de réponses à ma légitime interrogation. Toute la nuit fut ainsi rythmée par toutes ces détonations à vous couper le souffle.

Habitant le quartier Abattoir II, quartier tristement réputé pour sa précarité, je crus toute la nuit que ces détonations y provenaient. Car depuis quelques jours, il se racontait que des rebelles s’y seraient refugiés avec la complicité des habitants dioula, supporters indécrottables d’Alassane Ouattara, chef de la rébellion. Ils y auraient caché des armes de guerre pour attaquer le moment venu. Les nombreuses patrouilles de la police n’auraient pas été fructueuses.

Donc je croyais fermement toute la nuit que ces détonations provenaient de mon quartier, donc juste à côté de moi, au-dessus de ma tête, selon ma position dans mon lit. De toutes les façons leur proximité ne pouvait pas contrarier ma conviction nocturne.

Ainsi, toute ma nuit et certainement celle de tous les habitants de Daloa fut rythmée par les fracas de ces armes de guerre. Mon sommeil, quand il venait, était évidemment perturbé.

Couché et apeuré dans mon lit, je me mis à réfléchir en me posant quelques questions qui secouaient et travaillaient mon intelligence et ma foi : Pourquoi la guerre ? Quand eut lieu la première ? Pourquoi les hommes se font-ils la guerre ? Pourquoi les hommes fabriquent-ils des armes aussi meurtrières pour s’entretuer ? Pour cette présente guerre qui venait de se déclarer derechef, je me demandais pourquoi une simple crise électorale qui survient partout dans les pays même civilisés et développés peut-elle chez nous prendre une telle ampleur meurtrière ? Quels étaient donc les vrais enjeux de notre élection passée ; était-elle une élection de sortie de crise ou avait-elle d’autres enjeux que nous ignorons ? Pourquoi avoir mis tant de sous dans cette élection pour se retrouver pire qu’auparavant ? Je n’eus pas de réponses à mes questions pourtant existentielles. D’ailleurs mon but en les posant n’était pas de trouver des réponses. Mais les poser déjà me soulageait.

Arriva le jour. Il était 7h quand je sortis de ma chambre, je dirais plutôt de ma cachette. Malheureusement mon premier contact avec l’extérieur se fit avec la rencontre des rebelles ! Quelle histoire ! Ils étaient trois, bien armés ; jusqu’aux dents, comme on dit. « Ouvrez ! Vous cachez des militaires et des gendarmes dans votre maison. On va vous tuer, vous égorger… Nous on est venu pour la paix, pour la justice. Gbagbo a des foutaises. Il a perdu et il ne veut pas donner le pouvoir à notre frère Alassane…On va vous tuez tous si on trouve des armes et des militaires chez vous… Cafris que vous êtes… » Je ne sus comment je me retrouvai nez à nez avec l’un d’entre eux, l’arme bien orienté dans la direction de ma poitrine et le doigt sur la …gâchette donc ! C’est-à-dire au mauvais endroit pour moi. Mon souffle s’arrêta net. Je me rappelai sur ces entrefaites que je n’avais pas dit ma prière en me levant ce matin : « Quelle erreur ! », me suis-je dit intérieurement. Il cracha ainsi en ma direction : « Toi tu es un gendarme de Gbagbo. D’ailleurs tu ressembles à un gendarme. Fais-moi voir tes doigts. Pourquoi tu n’es pas habillé comme les autres ? Si tu ne réponds pas je vais te tuer tout de suite. Nous on n’est venu pour tuer. On est sans pitié. » Mes frères qui ont compris mon drame s’approchèrent pour faire comprendre au rebelle que je n’étais pas un gendarme. Sans être convaincu, il entra précipitamment dans ma chambre l’arme bien au point non sans me prévenir : « Si jamais je trouve un militaire de Gbagbo dans ta chambre, je vous tue tous. Nous on est venu pour la paix et la justice. Gbagbo a des foutaises sur nous… » Il mit à sac ma chambre et sortit. « Où sont les autres avec qui vous vivez ici ? Ils n’ont qu’à sortir. Vous cachez les militaires de Gbagbo. On va vous tuer tous. Nous on est venu pour la paix et la justice… » Sur ces faits il tambourina sur la porte de la chambre voisine à la mienne. Y étaient cachés quelques hommes et femmes. Ceux-ci sont venus se refugiés chez nous ; certains depuis la veille. Ils sont venus d’un village sur l’axe Daloa-Vavoua où semble-t-il les batailles faisaient rage ; d’autres dès les premières détonations. « Ouvrez, vous êtes garçons et puis vous avez peur. Ouvrez vite sinon je tire sur vous. Moi je m’appelle Terminator, je suis sans pitié. Je tire sur tout ce qui bouge » S’adressant à un des refugiés bien bâti, il lui dit : « Toi, qui tu es ? Tu es un gendarme. Montre tes doigts. Relève tes pantalons et montre tes mollets » le pauvre monsieur s’exécuta sans sourire. « Tu fais quoi ? » - « Je suis baoulé » (sic). « Je dis tu fais quoi ? » - « Je suis planteur » - « où ça ? » - « Là-bas » - « Là-bas où ça ? » - « sur la route de Vavoua » - « Pourquoi tu es ici ? Tu fais quoi ici ? Tu es planteur ou militaire ? » Sans attendre cette fois-ci de réponse, il s’adressa à l’autre. En faisant tournoyer le bout de son arme autour de sa tête, il lui révéla net : « Toi tu ressembles à mon ennemi. Tu fais quoi ? » - « Je suis mécanicien » Il abandonna précipitamment ce monde et rejoignit les autres rebelles. Celui qui semblait être leur chef nous apprit qu’ils sont ici sur indications. Ils étaient effectivement accompagnés de deux jeunes gens en tenues civiles qui leur servaient d’indicateurs de cours de Fds. Il nous apprit aussi qu’ils étaient très pressés. Qu’ils ont une mission de quelques jours seulement et qu’on ne devrait pas donc perdre leur si précieux temps. Il nous martela encore avec insistance : « Nous c’est Gbagbo on veut. Gbagbo a des foutaises. Depuis quatre mois il ne veut pas que notre chef Alassane soit président. Nous on vient de Korhogo pour libérer la Côte d’Ivoire. Gbagbo ne doit plus rester là. On va le tuer. Celui qui n’est pas d’accord ou qui est avec lui on va le tuer aussi. Nous on n’est sans pitié ». Traumatisés et apeurés, nous restions cois à les regarder et écouter débiter leur haine contre Gbagbo et ses partisans. Avant de nous libérer l’un d’eux jeta un coup d’œil dans la voiture et lança à l’endroit de son propriétaire : « Hé Dja ! vié môgô, voiture-là je vais venir prendre après pour mes weekends. Tu vas me donner non ! Je te ramène après. Fais-moi confiance !  On n’est pas venu pour faire le mal» Le propriétaire acquiesça timidement de la tête. « A quelle heure je peux venir prendre, hein ! » Le propriétaire fit voir la montre-bracelet que ce rebelle visiblement plus excité que les autres portait. Il lui indiqua le moment sur sa montre sans lire l’heure. Mais ce rebelle semble ne pas savoir lire une montre. « A quelle heure ? » sonna-t-il. « A 6h », répondit le propriétaire.

Pendant ce temps, les balles sifflaient encore sur le reste de la ville, moins détonante de plus en plus. La situation semble maîtrisée par les rebelles qui certainement cherchent maintenant à assurer leurs arrières.

A la paroisse où nous nous sommes réfugiés désormais, les autres réfugiés commencèrent à affluer baluchons et autres nécessités sur la tête ou lourdement portés en main. Les plus petits au-devant de leurs parents, qui ne comprennent rien à tout ce qui leur arrive et apeurés entrèrent dans la cour de la mission avec ceux-ci. C’était la stupeur totale dans la mission et dans le quartier. Toutefois, nos frères dioulas exultaient de joie. Ils ne semblaient nullement menacés ou inquiétés par cet événement. Pourquoi ? En tout cas moi je ne le sais pas. Cependant, avant l’arrivée des rebelles j’entendais dire que nos frères dioula voulaient se venger de toutes les injustices que nous autre Cafris et Boussoumanis leur avions causé. C’était pour eux l’occasion tout rêvé de régler leur compte aux autres qui n’étaient pas comme eux. Est-cela qui justifiait qu’ils soient si heureux, petits et grands, alors que les balles crépitent et que l’ensemble de la population est apeuré et terré ou cherche refuge en un endroit rassurant comme la mission ? Je n’ai pas de réponse à cette question. Ma préoccupation actuelle est de savoir ce qui va se passer par la suite et comment y échapper au cas où le pire survenait.

Autour de 10h, nous recevions une autre visite à la mission. N’ayant certainement pas compris l’heure du rendez-vous que le propriétaire lui a fixée, notre rebelle, flanqué d’un nouveau que les réfugiés de la mission et les voisins autour ont identifié comme un jeune du quartier, vendeur de portables au Black (quartier commerce), vint chercher « sa » voiture. Sans résistance, le propriétaire la lui «offrit » après avoir pris le soin d’en extraire les pièces et divers autres accessoires. « Vié môgô, merci è, tu es gentil quoi ! Je t’envoie ça tout de suite, à 6h. Tu as compris non ? Nous on n’est pas venu pour faire du mal à la population. On est là pour la sécurité. C’est Gbagbo seulement on veut. Il a trop de foutaise ce môgô-là. Mais il va voir… ! » On lui ouvrit le portail. Il eut du mal à sortir son butin de la cour de la mission. Quand il réussit à le faire, celui-ci s’éteint net au grand désarroi de son nouveau propriétaire. « Eh vié môgô ta voiture ne veut pas partir ou bien ? » Pendant un bon moment il eut du mal à la rallumer. Enfin il y parvint. Mais la bouger était une autre affaire. La voiture était complètement immobilisée. Intérieurement j’étais très content de la tournure que prend cette affaire de voiture. Je vis notre rebelle transpirant à grosses gouttes. Quelqu’un prit le risque de lui dire qu’à cette allure il risque d’abîmer son butin de voiture. Mais lui ne prêta aucune attention à ce sage avertissement. Tout d’un coup, comme par enchantement la voiture, après un vrombissement qui n’était pas loin des détonations de la veille, démarra dans un immense nuage de poussière au grand soulagement de nos deux rebelles et bien entendu à notre mécontentement. Prévu pour revenir quelques heures après, nous n’avions plus jamais revu « notre » voiture.

La mission pendant ce temps se remplissait toujours de ses réfugiés. Les nouvelles que ceux-ci nous donnaient de la ville n’étaient pas reluisantes et rassurantes. Les rebelles auraient commencé à s’en prendre aux pro- Gbagbo. Les FDS étaient recherchés dans tous les quartiers sur indications des jeunes dioulas qui accompagnaient même les rebelles aux domiciles des FDS et des responsables de LMP. Je conclus que si ces informations étaient avérées, la situation risquerait de s’enliser. Peu importe, il fallait la gérer maintenant que nous sommes devant le fait accompli. Ils nous apprirent aussi que des maisons étaient déjà visitées par des rebelles en armes et des pillards.

Une autre visite de rebelle. Comme toujours, elle était précédée de tirs. Le prêtre ouvrit prudemment le portail. Leur chef se présenta : « Je m’appelle chef bandit. Nous sommes venus pour libérer la ville…On nous a signalés que vous cachez des armes et des militaires ici. Nous sommes venus vérifier. » Le père n’eut pas le temps de leur dire de rentrer qu’ils étaient déjà dans la cour, les armes bien au point, prêt à appuyer sur la gâchette. Stupeur totale dans la cour. Comment cette cours de la mission, notre refuge le plus sûr peut-il devenir un camp militaire ? Surexcités, nos rebelles nous demandâmes pourquoi y a –t-il autant de personnes déplacées dans la cour ? Le prêtre répondit à leur chef que s’ils sont là, c’est parce qu’ils ont pris peur des tirs et que ne sachant où aller en ce moment, ils sont venus se réfugier dans la cour de Dieu. Celui-ci répliqua très vivement : « Ah bon, c’est de nous que vous avez peur ? Au moment où les miliciens libériens et angolais de Gbagbo étaient là vous n’avez pas eu peur. Pourquoi c’est de nous que vous avez subitement peur, nous qui sommes venus vous libérer et protéger ? D’ailleurs tous les garçons qui sont ici sortez tous on va partir avec vous. » Un des rebelles alla désigner un monsieur d’un certain âge tout apeuré et assis sous l’un des préaux comme un gendarme. « Toi, sors ici, tu es gendarme. Fais voir tes doigts et tes pieds. Tu es gendarme. C’est vous qui aviez tué nos frères. On va aller avec toi pour t’égorger. » Le prêtre essaya de raisonner le chef pour lui faire comprendre que ce monsieur n’est pas un gendarme et donc qu’il ne mérite pas ce triste sort qu’ils veulent lui réserver. Après un bon moment de tractation, ils consentirent à le relâcher au grand soulagement du pauvre monsieur qui avait déjà fondu terriblement. Quelle histoire de rebelles !

Le chef rebelle ou du moins le « chef bandit » explique par la suite au père que ces réfugiés doivent rentrer chez eux s’ils ne se reprochent rien. Ils ne sont pas en danger de mort avec leur arrivée dans la ville. Ils peuvent même coopérer avec eux s’ils le veulent. Et que de toutes les manières ils n’ont pas intérêt à ne pas coopérer. Le prêtre lui exigea de parler lui-même aux réfugiés. Il le fit à sa manière, avec ces termes et langages bien choisis et laissa ses contacts et disparut avec sa bande dans un vrombissement incroyable des voitures. Je reconnus pêle-mêle dans ces voitures celles de MTN, Sodeci, Anader, Cie. C’était un vrai cortège de… bandits.

Quelques instants après leur départ, une autre visite. Celle-ci était un peu…civilisée. C’était leur chef, un certain Diakhité. Il est le délégué régional. Le père le connaît depuis Vavoua où il était avant d’être muté sur cette paroisse de Daloa. Il a même béni son mariage religieux musulman. « Ah mon père vous êtes ici ? » Le père lui répondit qu’il était maintenant ici et qu’il était content de le revoir après leur douloureuse séparation de Vavoua et que cela faisait plusieurs visites de ses éléments depuis le début de la journée et que cela l’inquiétait vu que la situation pouvait dégénérer car certains éléments sont visiblement incontrôlés et extrêmement agressifs. « Mon père, tranquillisez-vous. Nous sommes là pour régler la crise et y mettre fin. Car pour nous, depuis le 28 novembre le débat est clos. Alassane a gagné les élections et Gbagbo refuse de lui donner le pouvoir en s’y accrochant. Nous avons reçu la ferme mission de le déloger du palais en vue d’installer le vrai vainqueur qui est Alassane. Nous passons sur les paroisses pour vous demander de vous tranquilliser et de ne pas avoir peur. Cette crise n’est pas une crise ethnique ou religieuse. C’est une crise électorale donc politique. » Les autres membres de sa délégation tentèrent de dire la même chose. Après cela il se retira avec sa délégation. Je tiens à souligner que celle-ci comprenait la présence de deux prêtres, un de Vavoua et un autre de Daloa. Pour quelle raisons étaient-ils avec eux ? Je n’en sais rien. Et je ne cherche pas à le savoir maintenant, mes préoccupations étaient bien ailleurs.

Un peu plus tard dans la journée, mon portable sonne ; au bout, la sœur Marie-Chantal GBAGBO. Elle m’apprend qu’elle est réfugiée à l’église. En effet, tôt le matin, elle a reçu la visite inopinée de dix quidams de rebelles excessivement agressifs. Ils lui ont dit qu’ils ne la connaissent pas et s’ils sont là pourtant c’est sur indication de jeunes dioulas du quartier. Sur ces propos ils l’ont menacée sous prétexte que sa résidence servirait de poudrière aux miliciens de GBAGBO et qu’elle cacherait des armes. Elle-même serait l’enfant ou la femme de GBAGBO. Sa résidence fut mise à sac. Elle sortit traumatisée de cette rencontre infernale. Ces visiteurs sont partis avec sa voiture Rav4 en promettant de revenir. Paniquée et troublée elle trouva refuge dans la première cour quand elle put mettre le nez dehors avec sa postulante. C’est quand elle reprit ses esprits qu’elle songea à se réfugier à l’église. Elle m’appelait donc pour aller les chercher afin de rejoindre le presbytère. Ce que je fis avec le père et son stagiaire. C’est une sœur moralement atteinte que nous avions retrouvée et qui ne s’était pas encore reprise de son traumatisme. La sœur et sa postulante restèrent avec nous quelques jours au presbytère. Mais comme son état psychologique ne s’améliorait point, le père proposa à l’évêque de l’héberger le temps de la crise. Il accepta et reçut donc la religieuse et sa postulante qui s’y trouvent encore.

Le lendemain mercredi 30 mars 2011, plusieurs autres visites se succédèrent. Mais je retiens seulement deux. La première, autour de 11h : toujours le même rituel d’arrivée : crépitements des armes, vrombissement des voitures. Le premier qui mit pied à l’intérieur de la cour du presbytère est un véritable Dozo. Son accoutrement ne le trahit pas. Bardés de gri gris et autres fétiches de la tête au pied, escorté par une colonie impressionnante de mouches, elles aussi certainement rebelles, il commença : « Je m’appelle chichi de Watao. Je viens aux nouvelles. Nous sommes là pour sécuriser la population ». Quand nous lui apprîmes que d’autres rebelles se sont emparé du véhicule du prêtre, il en eut un rictus impressionnant et débita ces propos « Oh, église et mosquée, on ne doit pas toucher. Qui a fait ça ? » Par la suite, il nous demanda si nous allions bien. Les autres dozos qui l’escortèrent sortirent de leur voiture de commandement, une Pajero 4x4, sans immatriculation. Certainement elle aussi a subi le même sort que les autres voitures dans lesquelles ils se pavanent à travers la ville. Après quelques échanges vraiment cordiaux, ils prirent congé de nous non sans nous laisser leurs différents contacts comme leurs prédécesseurs. Ils embarquèrent dans leur véhicule remplit de mouches et partirent selon le même rituel que les autres. A dire vrai cette visite fut très sympathique. De toutes celles que nous avions reçues je crois bien que celle-ci fut la meilleure, sans barbarie, sans agressions et injures gratuites.

Deuxième rencontre : 16h, une autre visite de nos désormais compagnons de fortune, les rebelles. Cette visite est à n’en point douter, la plus tumultueuse et orageuse. Une cohorte de rebelles fait irruption au presbytère selon le rituel ordinaire, leur code d’entrée. Tout excité, l’un d’eux, les yeux bien rouges et les dents biens noires, vociféra après une rafale: « Qui est ici ? Sortez sinon on vous tue…vous avez des armes ici » Il rafala encore. « Sortez ! » Il fit irruption dans le salon. Je me retrouvai nez à nez avec lui. Très respectueusement je lui cédai le passage. Qui est fou ? Il tint tout le monde en respect et pénétra dans la cuisine et se retrouva dehors. Il rafala encore une fois et proféra la sempiternelle injure à Gbagbo et à ses supporters. Pour nous dire au revoir, il rafala de plus belle. Ce fut une véritable démonstration de force à la manière d’un guérilléro sur un champ de bataille. La mission devint absolument silencieuse. Même les enfants qui d’ordinaire pleuraient pour attirer l’attention de leurs parents devinrent miraculeusement silencieux. Ils comprirent certainement l’ampleur de la situation. De toutes les façons ils n’avaient pas le choix. Il sortit rejoindre les autres qui l’attendaient dehors. Il s’attaqua à la voisine en face son arme bien pointée dans sa direction : « Et toi ! Qui est ici ? Tu caches des miliciens. Tu es quelle ethnie ? Tu es guéré ? On cherche les guérés, les miliciens de Gbagbo. Ce sont eux qui ont tué nos frères» Il était déjà dans la cour de la pauvre dame toute apeurée qui lui répondit : « Je suis dioula » ; -« Comment tu t’appelles ? », -« Coulibaly Mariam » ; - « tu as la chance ! » Après avoir plusieurs fois rafalé, il partit avec ses compagnons selon toujours le même rituel de départ comme s’ils s’étaient passé le mot.

Par la suite, d’autres visites suivirent, moins tumultueuses et traumatisantes. Par la suite également, les indiscrétions nous ont fait savoir que ces nombreuses visites de rebelles étaient justifiées par le fait que le vicaire de la paroisse, aumônier diocésain des FDS, se revêtait souvent de son treillis au vu et au su de tous dans le quartier. Il fut alors désigné par les indicateurs comme un militaire de Gbagbo détenant donc des armes. Heureusement lui était déjà parti bien avant l’arrivée des rebelles dans la ville.

Voici donc en quelques pages les événements que j’ai particulièrement vécus les deux premiers jours de la prise de Daloa par les rebelles d’Alassane Ouattara. J’ai dû arranger la forme de leur langage pour préserver la pureté stylistique et grammatical de celui-ci. Sachez tout simplement que ces rebelles sont des incultes ne sachant faire une phrase en français. Beaucoup parlaient le dioula et la plupart d’entre eux sont d’origine malinké et burkinabé.

Je me pose la question de savoir pourquoi des jeunes dioulas peuvent-ils servir d’indicateurs pour déloger et tuer des FDS. Dans ce quartier pourtant, j’ai toujours cru, peut-être naïvement, que nous vivions en de bon termes, comme des frères qui s’aiment et donc étaient prêts à se trouver contre toute attaque étrangère. Je me suis donc trompé. Décidément, cette malheureuse crise ne finira jamais de nous livrer ses secrets.

Jean à DALOA

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