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21/03/2011

Abidjan brûle-t-il ? - Ouattara lecteur de Malaparte, par Michel Galy

Qui dirige la guerre civile contre le régime de Laurent Gbagbo ? Peut être faudrait il dire « Guillaume Soro », tant l’option militaire lui reste assignée, dans un jeu de rôle peut être réglé avec son mentor et « président », Alassane Dramane Ouattara, si ce n’est le nouveau « général » Ibrahim Coulibaly, selon la dernière rumeur (ex garde du corps d’ADO et éphémère leader de la rébellion) ? Ou bien faut il mettre aussi en ligne ONUCI et surtout « Force licorne » ? Tant certaines techniques de guérilla urbaine se trouvent alliées visiblement à cette vieille tradition de la « guerre révolutionnaire » , tout ce savoir pratique sur les émeutes- et comment les réprimer, le contrôle des communautés villageoises- et le perpétuel renseignement, lié - via l’Infanterie de Marine, à la tradition coloniale la plus classique ; considérons donc « Ouattara » comme un emblème, le Signifiant d’un « intellectuel collectif » et voyons comment il applique la théorie à la chose militaire.

ALASSANE OUATTARA ET LA CONQUETE DU POUVOIR

La phase actuelle de tentative de contrôle d'Abidjan peut être mise en perspective par la longue durée de la conquête du pouvoir par Alassane Ouattara, depuis sa nomination « sous influence »par Félix Houphouët Boigny, en 1990, comme Premier ministre (et gouvernant de fait, les derniers temps, par substitution à un vieux président très affaibli).

Au delà des controverses sur sa nationalité d'origine, il faut bien reconnaître son extériorité culturelle et personnelle au monde politique ivoirien (et à la connaissance en profondeur de ses modes de vie) jusqu'à la fondation du RDR.

A cause du poids minoritaire du « bloc ethnico régional » qui le soutient (« dyoula », ce nouvel ethnonyme contemporain, regroupe les originaires du Nord de la Cote d'Ivoire, principalement Malinkés et Senoufo- mais aussi, et c'est bien le problème fondamental de la nation ivoirienne, les quelques 27% d'étrangers migrants, issus surtout du monde sahélien mandingue), M. Ouattara se trouve devant une alternative constante: soit passer des alliances, soit trouver une voie parallèle d'accéder au pouvoir.

Il adoptera en fait les deux : d'un côté son alliance implicite avec la communauté « dyoula » non ivoirienne (comme les très nombreux ressortissants du Mali et du Burkina : 3 à 4 millions dans le Sud ivoirien) en fait le candidat naturel d'une minorité migrante qui même à la troisième génération ne peut obtenir la nationalité ivoirienne : un changement législatif ou réglementaire les concernant lui donnerait (aux Nordistes en général) une majorité automatique à l'avenir.

En attendant que ces règles de nationalité soient revues (les étrangers ne votant évidemment pas) une alliance interne Ouattara-Bédié (et au-delà électorat dyoula-akan) a été rendue possible par une exclusion progressive du pouvoir et des prébendes du vieux parti , le PDCI RDA. Ce qui peut paraître une erreur stratégique majeure de la part de M. Gbagbo et de son parti, le FPI, était basé sur une analyse classiciste de la société ivoirienne. Analyse juste dans la capitale (où la population nordiste, toutes nationalités confondues, représente au moins 50 % de la population et le bloc akan- dont les baoulé, environ 20%), erronée dans les campagnes (où les akan et les dyoula ont voté sur des bases très ethnicistes) d’après les résultats des dernières élections de décembre 2010. Si on considère en effet que chacun des trois grands « blocs ethnico- régionaux » contrôle environ 1/3 de la population (et de l'électorat), seule une alliance bloc krou-bloc akan(en somme les « sudistes ») pouvait empêcher l'hégémonie d'ADO et du bloc « dyoula » - alors que en septembre 2002, devant l’invasion rebelle, l’union sacrée des sudistes ralliait bété et baoulé, FPI et PDCI autour des institutions républicaines - et implicitement contre Ouattara et son parti, le RDR.

LE PARI RISQUE DU FPI ET LES ALLIANCES DU RDR

Le FPI, malgré les analyses politiques de terrain, a fait pour les dernières élections (malgré les avertissements des sociologues connaisseurs du « pays réel ») le pari risqué  d'une nouvelle Côte d'ivoire débarrassée du « joug ethnique » qui serait remplacé autour de Laurent Gbagbo, à la fois par un pouvoir charismatique amplifié par les médias d'Etat et à ses côtés par une alliance interclassiciste et « progressiste ».

La tactique classique des « technologies électorales à l’ivoirienne »  du parti présidentiel, a aussi échoué : malgré les traditions bien houphouétistes des cadeaux préélectoraux, de la conquête des populations par le ralliement (souvent intéressé !) des leaders. Le « réflexe légitimiste » autour du président en place n’a pas non plus fonctionné, tandis que l’analyse politologique appliquée en termes de néopatrimonialisme, voire de caciquisme local (chaque notable drainant sa « clientèle » , qui n’est pas qu’ électorale) a échoué pour l’électorat baoulé et dyoula : la conquête à la marge de l'électorat Pdci (et singulièrement baoulé) s'est traduite par des cooptations individuelles, des rachats de notables , des mesures de développement ponctuelles (du genre des sous préfectures multipliées sans nécessité administrative), des tentatives de casser l'unité du parti d'Henri Konan Bédié, des mesures symboliques fortes – comme le maintien artificiel de Yamoussoukro comme capitale politique – tout cela en vain !

La politique d'Alassanne Ouattara, de son coté, a été bel et bien inverse : ralliement de M. Konan Bédié et du PDCI, alliance depuis 2002 avec la diplomatie française (et plus généralement appui sur ses réseaux internationaux personnels, notamment ceux du FMI) et la presse internationale (en particulier la « presse Rothschild », systématiquement favorable: cf l'étonnante et intrigante filiation Stephen Smith –Hoffnung – Cessou de Libération), qui en fait effectivement le candidat de l’étranger (et non « étranger » – comme s'en est ancrée pourtant la croyance au Sud).

Objectivement, l’étonnant formatage des médias occidentaux et la mise en condition des opinions publiques est le meilleur appui du leader du RDR à l’étranger, et si l’on suit les analyses gramsciennes, le préalable idéologique aux appuis politiques, puis militaires – ce qu’a longtemps sous-estimé le régime de Laurent Gbagbo, faisant à l’inverse le choix d’un repli sur la scène nationale.

Les solidarités ethniques et les « technologies électorales » ont fait le reste : en décembre, l'électorat baoulé et plus généralement akan a voté Konan Bédié comme un seul homme, puis – et c'est là le plus étonnant, s’est reporté massivement sur ADO : la persistance de ce que Mémel Foté nommait « destinée manifeste » pour les akan à gouverner[1] avait fait minimiser leur amertume d'être exclus du pouvoir et de ses prébendes. La « gouvernance par la violence »[2] au Nord rendant impossible toute opposition et élection démocratique a été illustrée jusqu’à la caricature par des scores « à la soviétique » portant M. Ouattara à plus de 95% dans certaines localités, éliminant le FPI (ce qui est possible) et même l’électorat PDCI (ce qui est une preuve de fraude, si l’on considère les élections précédentes ) ; par ailleurs les chiffres des électeurs dépassant souvent ceux des habitants, seule la nationalité accordée dans les zones rebelles à des Sahéliens et/ou des fraudes massives peuvent expliquer d’étonnants et univoques résultats.

UN CONFLIT EN TROIS TEMPS

En 2000, la décision pour le moins paradoxale d'ADO de faire voter ses partisans en faveur de la Constitution -prévue pour l’exclure, n'avait qu'un but : empêcher le pays- et les observateurs extérieurs, de réaliser les 30% environ des votes qu'il aurait enregistrés s’il avait été le seul à préconiser le « non ».

Des lors de 2000 jusqu'à aujourd’hui M. Ouattara a développé une stratégie en permanence double : d'extraversion et d'alliances ouvertes à l'intérieur, d'instrumentalisation de l'ethnicité et de conquête militaire de l’autre.

Le premier temps est bien évidemment, en 2002, celui de la conquête du Nord -faute on le sait de conquérir l'ensemble du territoire, objectif initialement prévu.
Pour un observateur sur la longue durée, sa proximité avec les acteurs du coup d’Etat est suffisamment probante pour le lui attribuer avec une forte probabilité, même si les commanditaires extérieurs- à l’exception de M. Compaoré (qui a fourni la « base arrière » du Burkina, des instructeurs, du matériel militaire et peut être des soldats), et les financiers restent mal connus.

Une phase parallèle serait la série des « négociations internationales » où le pouvoir de Laurent Gbagbo a tout cédé, sans contreparties : notamment la composition déséquilibrée de la CEI, la candidature et la nationalité même de M. Ouattara, la composition du corps électoral et l'organisation des élections, la mise sous tutelle rampante du pays loyaliste par les deux corps expéditionnaires: force Licorne et ONUCI. L’extraversion du combat politique a fonctionné à l'avantage d'ADO, avec l’aide de la diplomatie française.

La deuxième phase est elle d'un processus électoral conçu comme la « continuation de la guerre par d'autres moyens », notamment dans la partie Nord occupée par un régime rebelle qui n'est autre que racket, violence arbitraire et élimination de toute opposition.

Or, «  une élection n'a de sens que si elle est approuvée comme mode de régulation politique par tous ceux qui y participent. Autrement dit : pas d'élection sans démocratie instituée, pas de démocratie possible sans Etat installé, et pas d'Etat concevable sans nation construite autour d'un contrat social. On voit bien, par exemple dans le cas ivoirien, que le vrai défi d'une élection est de faire en sorte que la minorité battue tienne son échec pour légitime », affirme le spécialiste Bertrand Badie de l’Institut d’Etudes politiques de Paris, dans un entretien qui pourrait constituer la base d'une analyse théorique de la situation politologique ivoirienne.

Il conclue significativement sur l’échec récent, en réinterprétant pour l’occasion la « formule canonique » de Clausewitz: « En Côte d'Ivoire, l'élection n'apparaissait que comme le prolongement de la guerre intestine amorcée en 2002 en mobilisant d'autres moyens ; on ne s'étonnera pas que les résultats électoraux soient eux aussi le prolongement de la guerre civile par d'autres moyens ».

La cause profonde n’est pas que l’adoption d’une tactique volontariste et militariste, mais d’un échec structurel, toujours d’ après Badie du « système de gouvernance mondiale » : d’un interventionnisme sans précédent des Nations Unies qui ont en quelque sorte « pris le pouvoir par le haut » dans la dernière décennie - comme auparavant les institutions de Bretton Woods(dont se réclame M. Ouattara) l’avaient fait dans les « deux décennies perdues du développement », pour toute l’Afrique sub- saharienne, y compris la Cote d’Ivoire.

Allant plus loin, Bertrand Badie pointe l’ impossibilité d'organiser des élections libres et représentatives sous contrôle et occupation internationale, si certaines conditions n’ont pas été remplies ;au Mozambique, au Liberia, en Sierra Leone, « au-delà du travail déjà souligné de démilitarisation, un vrai effort de réintégration nationale a été accompli, de renouvellement des administrations rendues plus civiles et davantage plurales, de mise à l'écart des seigneurs de la guerre, souvent, comme en Sierra Leone ou au Liberia, grâce aux tribunaux spéciaux, d'un réel effort de conviction pour que les adversaires d'hier deviennent des partenaires politiques aujourd'hui. Bref, on a à un moment su faire l'effort d'aller vers les sociétés en crise et de leur redonner un minimum de vie et d'intégration. Aujourd'hui, il ne semble rester que des obsessions de puissance ou de micropuissance, une survalorisation du politique et du militaire, c'est-à-dire tout ce qu'il faut pour aboutir à l'échec ».

Erreurs qui discréditent définitivement l’ONU en Cote d’Ivoire, notamment le représentant spécial du secrétaire général, M. Choï : pour le politologue parisien en effet, « il faut bien admettre que les Nations unies se sont placées dans une impasse qui, en l'occurrence, a de multiples facettes. D'abord, l'ONU s'est piégée par excès de confiance : une authentification de résultats électoraux obtenue dans un contexte si tendu aurait dû mobiliser davantage de moyens, plus de temps, et plus de garanties qui auraient ainsi désarmé par avance d'éventuelles contestations. En allant trop vite dans cette œuvre périlleuse de substitution à un souverain national, elle s'oblige maintenant à ne pas se dédire et se place objectivement dans une situation conflictuelle. Les Nations unies perdent une bonne partie de leur légitimité, comme tout médiateur, dès lors qu'elles ne sont pas reconnues comme acteur impartial par les deux partenaires ».[3]

LA BATAILLE D’ ABIDJAN

La troisième phase est en effet celle de la « conquête du Sud » et de la « bataille d'Abidjan » qui n'en est qu'un épisode. Les buts et les méthodes de la guérilla urbaine, replacée dans le recommencement d’une guerre civile à outrance sont plus complexes qu’il n’y parait.

Dans le contexte politico-militaire déjà analysé, la « bataille d’Abidjan »s’appuie à la fois sur le Nord et les troupes rebelles, sur le noyau de combattants regroupés à l’hôtel du Golf, mais aussi, indirectement ou directement, sur la force Licorne et l’Onuci (et peut être , mais cela reste à prouver, sur un « commando ECOMOG » formé de militaires de pays CEDEAO, comme le Burkina ou Nigeria, et encore Libéria); et enfin le « milieu » sociétal de la guérilla urbaine semble bien les quartiers « dyoula », nordistes ivoiriens et étrangers mêlés, à savoir Abobo et Anyama, Adjamé et les quartiers mixtes comme Koumassi ou Marcory.

Il s’agit moins d’ailleurs de conquêtes territoriales que de ségrégation et purification ethnique, pour aboutir à des quartiers homogènes, sur le « modèle de Brazzaville », par référence à la guerre au Congo (1997-1999[4]). Elargir la base sociale de la rébellion à partir d’un groupe restreint de combattants : telle parait être la tactique, qui a si bien réussi au Nord, et qui est tentée dans les quartiers « dyoula » d’Abobo et Anyama – puis étendue à d'autres quartiers de la capitale, en s’appuyant notamment, comme en 2002, sur les micro quartiers précaires e t les bidonvilles.

Enfin, et ce but n’est nullement incompatible avec le premier, il s’agit aussi de rendre la capitale littéralement ingouvernable, à la fois pour démontrer l’incapacité du camp Gbagbo à gouverner, faire tomber les couches moyennes et les Akan côté ouattariste, et à terme de provoquer une intervention internationale dans la capitale.

Sur le plan militaire, le « centre de commandement de la République du Golf » coordonne les actions dans la capitale, avec les troupes rebelles du Nord – tout en restant en liaison permanente avec les chancelleries occidentales et les corps expéditionnaires

Le premier assaut frontal contre les sièges des media (RTI) et du pouvoir (Présidence, Primature) ayant échoué dans le sang le 16 décembre, d'autres cibles moins classiques des coups d’Etat sont visées, avec des succès inégaux ; la double stratégie déjà analysée se reproduit : extraversion diplomatique d'un côté, subversion localisée en « tache d’huile » et descente du Nord de l’autre.

Curzio Malaparte conseille en effet dans son célèbre ouvrage sur la «  Technique du coup d'Etat »[5] un mode d’intervention innovant: «  La clé de l’Etat, ce n’est pas l’organisation bureaucratique et politique, mais l’organisation technique, c’est-à-dire les centrales électriques, les chemins de fer, les téléphones, le port, etc. »

On remarquera en effet que le relais de la RTI, opportunément situé à Abobo a été touché dans les combats récents autour de ce quartier rebaptisé « Bagdad », privant le pouvoir de M. Gbagbo de son arme médiatique la plus efficace. Mais depuis l’hôtel du Golf et son contre-gouvernement s’est mis en place une tactique d’étouffement économique qui au-delà de l’infrastructure physique de la Ville, vise à paralyser tous les secteurs, appareils techniques, organisations d’Etat, parfois réels, parfois virtuels – et qui n’est objectivement possible qu’avec l’alliance et la complicité des puissances africaines et occidentales alliées à M. Ouattara.

Effectivement, l'étau se resserre pour les couches urbaines moyennes qui voient arriver leur propre destruction : fin des comptes en banque, des transferts d’argent de la diaspora et de la monnaie, télévision et radios subverties ou supprimées, pénuries multiples (alimentation, essence, gaz, bus, etc)…

C’est que les buts visés sont la paralysie du système bancaire (mise au ban de la Cote d’Ivoire hors de la BCEAO par la CEDEAO ; décision rapide de la BNP et Société générale de fermer leurs filiales ivoiriennes, vraisemblablement sur ordre), du système d’exportations du café cacao (injonction du gouvernement américain à des multinationales comme Cargill), du réseau diplomatique (reconnaissance d’ambassadeurs parallèles et retrait de l’agrément aux anciens).

Le danger sociétal de la destruction de la Ville elle-même en tant qu’infrastructure : eau, électricité, habitat, transports, est aussi d'abattre tout ce qui fait le quotidien possible – et les conséquences à terme touchent la nature du pouvoir lui-même. On peut se souvenir qu'en Amérique Latine, les pronunciamentos et les dictatures ont provoqué cette même érosion, voire la destruction des classes intermédiaires, et la solution par une dictature militaire à l'ivoirienne et un pouvoir très coercitif n'est pas exclu.

Mais en fait apparaît aussi dans le camp Ouattara une « stratégie nihiliste » (voire terroriste : c’est ainsi qu’une désinformation médiatique classique met en avant la violence effective de la répression, quand la déstabilisation de la capitale est le fait des attaquants) qui à terme est incompatible avec les voies diplomatiques et militaires, même si tactiquement elle semble hâter la victoire. C'est celle de la « terre brûlée » ou au mieux ce que ses adversaires nomment ironiquement « dyoulaisation » du pays, en référence à la destruction de l'Etat et de ses appareils techniques (notamment des infrastructures urbaines), et de la formidable régression structurale de la partie Nord, sous contrôle rebelle.

Cette démarche « destructrice - régressive » correspond à la formule peut être apocryphe que prêtent ses adversaires à M. Ouattara : « La Cote d’Ivoire peut brûler si je ne suis pas président ... »

EXTENSION DU DOMAINE DE LA LUTTE

La suite de cette troisième étape du conflit, qui dans sa phase élargie, pourrait mener le Sud au bord du génocide, serait celui de l' instrumentalisation des identités ethniques en brousse, et en ville, qui pourrait amener une ethnicisation totale des quartiers et des affrontements à l’arme lourde, suivis de transferts de populations, ce que nous avions d’ailleurs prévu depuis décembre 2010.

Comme au Nord en 2002, la Conquête du Sud prend les civils pour cibles, ou plutôt, en dehors d'Abidjan, comme masse de manœuvre. Le but est moins de tuer que de terroriser. L’armée rebelle, ou « Forces nouvelles » selon l'acronyme de Marcoussis qui tient autant de l’ « agit- prop » (comme « forces impartiales » ou  « zone de confiance »...), chasse devant elle les autochtones guéré, la guerre se greffant en partie sur les conflits fonciers qui les opposent aux migrants dyoula- provoquant déjà 50000 réfugiés au Liberia.

Les forces en présence tiennent compte en effet des populations migrantes, qui comme à Abidjan, servent de « réserve civile », d'asile et d’appui à la progression rebelle, ainsi qu’à sa gouvernance.

Certes électoralement Laurent Gbagbo maîtrise à 54% la capitale, et dans les campagnes du Sud l 'autochtonie krou est d'une grande force symbolique. Mais démographiquement les nordistes dyoula représentant environ la moitié de la population de la population d'Abidjan, et autant dans les grandes villes de l'Ouest comme Daloa ou Gagnoa : ce sont sans doute les prochaines cibles pour faire « exploser » la paix civile au Sud- tandis que les attaques entre Duékoué et Toulepleu visent dans l'immédiat une « libérianisation de la guerre » (dans ses formes et dans ses alliances avec les nomades guerriers de ce pays, en attendant Sierra Leone, Guinée, etc.. dans un cycle connu). Et par ailleurs, dans une visée géopolitique constante, la prise du Port de San Pedro, sans lequel le « Ouattaraland » du Nord, enclavé, n’aurait d'autre ressource à terme, pourrait n’avoir pour objectif qu’une réunification avec le Burkina Faso.

Cependant l'offensive rebelle, et son long cortège de violences dans la capitale ou en brousse, a peut être un but plus perver s: provoquer l'intervention internationale que l'état major ouattariste demande de manière récurrente.

Dans cette perspective, des « violences extrêmes » (le modèle rwandais semble inadapté, malgré les massacres envisageables, quand la moitié d'une population est opposée à une autre...), une décision de l'UA, cautionnée par l’ONU, justifierait les positions interventionnistes de la CEDEAO. Sous influence nigériane, une nouvelle ECOMOG deviendrait une nouvelle « faction combattante » comme au Liberia ou en Sierra Leone et viendrait, dans cette hypothèse, de Bouaké.

Feraient-ils la jonction, comme le souhaite le camp Ouattara, avec les forces Licorne et ONUCI ? Ceux ci sont on le sait, dans la capitale, alors que leur mandat est la protection des civils: seraient-ils attirés par exemple dans les combats de l’Ouest, ou assureraient-ils, comme dans la paradoxale alliance autour de la « République du Golf », la coordination d'une force armée multiforme : ECOMOG, Licorne, ONUCI et... Forces rebelles?

Une escalade meurtrière pourrait s'ensuivre, cauchemar des stratèges étrangers : si les partisans civils de Laurent Gbagbo, les corps francs de l’Ouest et les alliés extérieurs comme l'Angola ou l'Afrique du Sud entraient en lice, la Cote d’Ivoire serait finalement à feu et à sang et deviendrait dès lors ingouvernable pour longtemps ! Bien que le modèle rwandais ne soit pas pertinent, celui des violences extrêmes n’est pas exclu : se sentant le « dos à la mer » devant l’offensive dyoula, les sudistes et les partisans de M. Gbagbo dans la capitale pourraient se transformer en contre guérilla ; les partisans occidentaux de M. Ouattara le voient-ils vraiment gouverner sur des monceaux de cadavres, répétant la fameuse formule russe à Varsovie : « l’ordre règne »  dans la capitale ?

Appliquer les règles de Curzio Malaparte semble facile au « commando » pro-Ouattara d'Abobo ; devenir le Bonaparte ivoirien et administrer des ruines serait autrement plus complexe, dans le résistible avènement d'Alassane Ouattara …

Reste à comprendre la stratégie militaire et politique de Laurent Gbagbo et de ses alliés : ce qui n'est pas « une autre histoire », mais bien, dans une interaction permanente, l'autre versant, l'autre version de la même Histoire.



[2] Cf. Michel Galy, « Politologie d’une rébellion. Une « gouvernance par la violence » au Nord de la Côte d’Ivoire ? », Cultures & Conflits, 65, printemps 2007.

[3] Bertrand Badie, 20 janv. 2011, entretien publié sur Le Monde.fr -

4 Voir : Patrice Yengo, Dans La Guerre civile du Congo-Brazzaville - 1993-2002 - Chacun aura sa part, Paris, Karthala, 2006.

 

[5]Curzio Malaparte, Technique du coup d’Etat, Paris, Grasset, 2008.





10/03/2011

Côte d’Ivoire : la deuxième guerre du cacao ?

houphouet-396.jpgCombien sont-ils, les Ivoiriens en âge de voter, qui savent que l’embargo sur la principale ressource à l’exportation de leur pays, qui dure depuis deux mois, n’est en réalité pas le premier ? La différence entre la situation actuelle et celle qui prévalait de 1987 à 1989 est que cette fois, c’est la communauté internationale qui engage l’épreuve de force politico-financière, alors qu’à l’époque, c’est le président Félix Houphouët-Boigny qui avait déclenché ce qu’on avait appelé «la guerre du cacao». Et quand on prend le recul, qu’on s’échappe des considérations politiques immédiates, on entrevoit clairement une continuité qui explicite bien la crise des relations entre la Côte d’Ivoire et «les marchés».

Le 25 mai 1987, à bout de souffle face à ce qu’on appelait lors de nos cours d’histoire-géo, «la détérioration des termes de l’échange», le Vieux suspend unilatéralement le paiement de la dette extérieure de son pays. Dans la foulée, il bloque les exportations de cacao, parce qu’il trouve le prix ridiculement bas. Affaibli par la maladie, il a quand même le courage de reprendre l’antienne qui a guidé son entrée en politique, lui le planteur et médecin africain. «On nous a trop volés !» Son calcul est simple : vu que son pays est le premier producteur au monde, s’il assèche le marché, la pénurie va advenir et les cours vont augmenter. Dans le livre La Guerre du Cacao, les journalistes Jean-Louis Gombeaud, Corinne Moutout et Stephen Smith, traduisent bien son raisonnement, frappé au coin du bon sens paysan : «En toute bonne foi, Félix Houphouët-Boigny est persuadé que, tôt ou tard, les industriels du chocolat viendront manger les fèves dans la main fermée du vieux roi du cacao».

Le problème est que «la main invisible» du marché n’est pas si invisible que cela, et que les traders de la City ainsi que les intérêts qu’ils représentent savent aussi perdre de l’argent pour gagner des guerres symboliques contre ceux qui leur résistent – les Etats, notamment. Malgré l’embargo ivoirien, les cours ne remontent pas. Epuisé, Houphouët va à Canossa. Il admet sa défaite, la fin de son mythe. Le livre La Guerre du Cacao décrit une ambiance crépusculaire, avec une dose de romanesque :

«Pour Félix Houphouët-Boigny, c’est la fin. Au soleil couchant, le Vieux s’enferme tout seul dans sa basilique, la plus grande église chrétienne du monde. Elle vient d’être achevée dans son village natal, Yamoussoukro, quelque 250 km à l’intérieur des côtes ivoiriennes (…) Il garde les mains pliées sur sa canne, dodeline lentement de la tête, les yeux fermés. Au milieu de cette magnificence, le passage de la vie à la mort lui paraît soudain d’une légèreté infinie. N’a-t-il pas bâti cette splendeur pour la «Côte d’Ivoire de demain», les générations à venir ? N’a-t-il pas sorti de sa terre natale une toute nouvelle capitale, Yamoussoukro, pour signifier à travers les temps qu’il a régné et que son règne était juste ?

Le Vieux ne se fait pas d’illusion. Il sait qu’il a perdu le pouvoir, le vrai, cette force vitale sans laquelle il n’y a pas de souverain en Afrique. Il n’est plus «chef». Le vendredi 2 mars 1990, dans les rues d’Abidjan, les jeunes l’ont conspué ouvertement. Les cris «Houphouët voleur ! Va-t-en ! Y en a marre» résonnent dans sa tête comme l’orgue sous la coupole. On le conteste sur la place publique, on ne garde même plus le silence en sa présence. (…) Trop impatients, les «dauphins», les bailleurs de fonds et même… l’église catholique le poussent à la sortie. Le pays tout entier, pour une fois d’accord avec l’étranger, veut sa retraite politique. Il faut s’effacer. Félix Houphouët-Boigny n’est pas dupe. «C’est le cacao qui nous a perdus», murmure-t-il dans le silence de la pierre. Il a perdu son combat. Il n’est plus le roi du cacao. Il n’est même plus roi».

L’histoire a une logique. C’est à la suite de cette grande défaite d'Houphouët qu’Alassane Ouattara, l’homme du FMI, débarque à Abidjan, et devient le premier Premier ministre d’un pays qui a toujours eu un seul chef. La désinvolture avec laquelle Houphouët traitait sa dette n’aura plus cours. La CAISTAB, jouet et objet de chantage du Vieux, sera cassée. Les entreprises publiques, mastodontes mal gérées, seront livrées aux multinationales. Le nationalisme ivoirien, dans tous ses aspects, devra rendre gorge. L’Etat investisseur, incompétent, qui empêche au capitalisme financier de s’épanouir, sera émasculé…

Pendant longtemps, ce «projet» a été contrarié. En 1993, par la concurrence franco-américaine, avec la bataille Bédié-Ouattara. En 2000, la transition n’a pas été orientée comme elle le devrait, et n’a fait que renforcer politiquement un nationalisme ivoirien bien encombrant. En 2011, l’éléphant, semble à terre. La proie est à portée de main. La preuve : la deuxième guerre du cacao est lancée par les nations d’où sont originaires les forces du marché. Le blocus est une opportunité financière. On achète à bas prix quand le vendeur ne peut officiellement plus vendre, et on laisse les cours monter pour revendre au prix fort quand on le décidera. Demain, si Abidjan la têtue continue de résister, peut-être qu’on créera, de manière provisoire ou définitive, un «Cacaoland», à travers la conquête des villes de la nouvelle boucle du cacao (Soubré, Méagui, Daloa, Duékoué, etc…) et du port de San Pedro, où on libérera les soutiers du capitalisme moderne du joug du «métayage» et des «autochtones» et où la fiscalité sera minimale. Un nouveau Kosovo, en somme… D'hier à aujourd'hui, sur le front cacao, un homme demeure : Anthony Ward, "chocolate finger", hier trader aux dents longues pour Philbro, aujourd'hui patron d'Armajaro, qui a le chic de "prévoir" les crises ivoiriennes...

Le Grand Jeu est impitoyable, et l’Afrique, d’hier à aujourd’hui, est bien naïve…

La Côte d'Ivoire à travers le prisme occidental, par Guy Labertit (partie 2)

Pour lire la première partie, cliquer ici.

Outre ces ingérences et pressions diplomatiques extérieures, une première série de sanctions ont été prises par le Conseil européen dès le 22 décembre 2010. Elles ont été renforcées et élargies, le 14 janvier 2011, à l’encontre de quatre vingt cinq personnalités du monde politique, juridique, économique et médiatique restées fidèles au président Gbagbo. Dans le but d’asphyxier l’économie du pays, mais par là même de s’en prendre à l’ensemble des populations vivant en Côte d’Ivoire, onze entités économiques ont été l’objet de sanctions de l’UE. Qu’on en juge ! Ce sont les ports d’Abidjan et de San Pedro, la Petroci et la SIR dans le domaine de l’approvisionnement en énergie, la Société de gestion du patrimoine de l’électricité, les banques nationales ivoiriennes (Banque nationale d’investissement –BNI-, Banque pour le financement de l’agriculture –BFA- et Versus Bank), le Comité de gestion de la filière café et cacao, l’association des producteurs de caoutchouc et enfin la Radio télévision ivoirienne (RTI) ! Cette forme de blocus européen, tout à fait inédit pour réagir à un contentieux électoral en Afrique, a aujourd’hui des effets scandaleux sur la vie des populations, en passe d’être privés de médicaments après l’épuisement des stocks.

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La Côte d'Ivoire à travers le prisme occidental, par Guy Labertit (partie 1)

Avant la réunion au sommet de l’Union africaine qui doit définir, le 10 mars, les mesures contraignantes qui seront mises en œuvre pour une sortie politique de la crise post électorale en Côte d’Ivoire, quelques rappels s’imposent pour mieux comprendre pourquoi une simple élection présidentielle dans un Etat d’Afrique suscite l’engagement déterminé de la France, des Etats-Unis et du monde occidental en faveur d’un candidat Alassane Ouattara, son adversaire Laurent Gbagbo étant diabolisé par les mêmes. Ce dernier peut compter sur les Etats africains les plus puissants de l’espace non francophone, à l’image de l’Afrique du Sud et de l’Angola, mais à la notoire exception du Nigéria dans l’orbite de Washington. La Russie et dans une moindre mesure la Chine traînent le plus souvent des pieds à l’ONU.

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08/03/2011

Un scrabble artisanal


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01/03/2011

De quoi Alassane Ouattara est-il le nom ?

J'ai bien aimé cet article paru dans Le Nouveau Courrier d'aujourd'hui et dont je reprends des extraits... Pour lire en intégralité, cliquer ici.

"De quoi Alassane Ouattara est-il donc le nom ? Il est frappant de constater qu’il existe un continuum entre le type de «réformes» que cet homme a promu, en tant que Premier ministre de Côte d’Ivoire et directeur Afrique du Fonds monétaire ivoirien (FMI) et les ressorts que ses alliés utilisent aujourd’hui afin de «l’imposer» au pouvoir. Le fringant «technocrate» qu’il était en 1989, il y a 22 ans, est arrivé en Côte d’Ivoire avec un agenda très clair. Redresser l’économie à travers les privatisations des entreprises et des filières contrôlées par l’Etat – qui étaient, pour la plupart, mal gérées au demeurant. La filière café-cacao, l’eau et l’électricité, les télécommunications, les banques d’Etat… ont été progressivement «attaquées», dans une sorte de plan d’action qui a survécu à son départ à Washington, après sa débâcle de 1993.

Une des caractéristiques des privatisations en Afrique subsaharienne est qu’elles ont eu un effet généralisé : faire reculer l’emprise des nationaux sur l’économie de leurs pays. A l’époque, tout le monde s’est dit : qu’importe ! Le secteur productif et la politique, ce sont deux choses différentes ; une filiale de multinationale bien gérée rapporte des impôts au Trésor public tandis qu’un mastodonte étatique coûte cher à entretenir. Ces arguments relevaient du bon sens élémentaire jusqu’à ce que l’on se rende compte que des instruments économiques «neutres» peuvent être utilisés pour parachever, sur le terrain politique, la recolonisation financière qu’incarnaient au fond les plans d’ajustement structurel.

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