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10/03/2011

Côte d’Ivoire : la deuxième guerre du cacao ?

houphouet-396.jpgCombien sont-ils, les Ivoiriens en âge de voter, qui savent que l’embargo sur la principale ressource à l’exportation de leur pays, qui dure depuis deux mois, n’est en réalité pas le premier ? La différence entre la situation actuelle et celle qui prévalait de 1987 à 1989 est que cette fois, c’est la communauté internationale qui engage l’épreuve de force politico-financière, alors qu’à l’époque, c’est le président Félix Houphouët-Boigny qui avait déclenché ce qu’on avait appelé «la guerre du cacao». Et quand on prend le recul, qu’on s’échappe des considérations politiques immédiates, on entrevoit clairement une continuité qui explicite bien la crise des relations entre la Côte d’Ivoire et «les marchés».

Le 25 mai 1987, à bout de souffle face à ce qu’on appelait lors de nos cours d’histoire-géo, «la détérioration des termes de l’échange», le Vieux suspend unilatéralement le paiement de la dette extérieure de son pays. Dans la foulée, il bloque les exportations de cacao, parce qu’il trouve le prix ridiculement bas. Affaibli par la maladie, il a quand même le courage de reprendre l’antienne qui a guidé son entrée en politique, lui le planteur et médecin africain. «On nous a trop volés !» Son calcul est simple : vu que son pays est le premier producteur au monde, s’il assèche le marché, la pénurie va advenir et les cours vont augmenter. Dans le livre La Guerre du Cacao, les journalistes Jean-Louis Gombeaud, Corinne Moutout et Stephen Smith, traduisent bien son raisonnement, frappé au coin du bon sens paysan : «En toute bonne foi, Félix Houphouët-Boigny est persuadé que, tôt ou tard, les industriels du chocolat viendront manger les fèves dans la main fermée du vieux roi du cacao».

Le problème est que «la main invisible» du marché n’est pas si invisible que cela, et que les traders de la City ainsi que les intérêts qu’ils représentent savent aussi perdre de l’argent pour gagner des guerres symboliques contre ceux qui leur résistent – les Etats, notamment. Malgré l’embargo ivoirien, les cours ne remontent pas. Epuisé, Houphouët va à Canossa. Il admet sa défaite, la fin de son mythe. Le livre La Guerre du Cacao décrit une ambiance crépusculaire, avec une dose de romanesque :

«Pour Félix Houphouët-Boigny, c’est la fin. Au soleil couchant, le Vieux s’enferme tout seul dans sa basilique, la plus grande église chrétienne du monde. Elle vient d’être achevée dans son village natal, Yamoussoukro, quelque 250 km à l’intérieur des côtes ivoiriennes (…) Il garde les mains pliées sur sa canne, dodeline lentement de la tête, les yeux fermés. Au milieu de cette magnificence, le passage de la vie à la mort lui paraît soudain d’une légèreté infinie. N’a-t-il pas bâti cette splendeur pour la «Côte d’Ivoire de demain», les générations à venir ? N’a-t-il pas sorti de sa terre natale une toute nouvelle capitale, Yamoussoukro, pour signifier à travers les temps qu’il a régné et que son règne était juste ?

Le Vieux ne se fait pas d’illusion. Il sait qu’il a perdu le pouvoir, le vrai, cette force vitale sans laquelle il n’y a pas de souverain en Afrique. Il n’est plus «chef». Le vendredi 2 mars 1990, dans les rues d’Abidjan, les jeunes l’ont conspué ouvertement. Les cris «Houphouët voleur ! Va-t-en ! Y en a marre» résonnent dans sa tête comme l’orgue sous la coupole. On le conteste sur la place publique, on ne garde même plus le silence en sa présence. (…) Trop impatients, les «dauphins», les bailleurs de fonds et même… l’église catholique le poussent à la sortie. Le pays tout entier, pour une fois d’accord avec l’étranger, veut sa retraite politique. Il faut s’effacer. Félix Houphouët-Boigny n’est pas dupe. «C’est le cacao qui nous a perdus», murmure-t-il dans le silence de la pierre. Il a perdu son combat. Il n’est plus le roi du cacao. Il n’est même plus roi».

L’histoire a une logique. C’est à la suite de cette grande défaite d'Houphouët qu’Alassane Ouattara, l’homme du FMI, débarque à Abidjan, et devient le premier Premier ministre d’un pays qui a toujours eu un seul chef. La désinvolture avec laquelle Houphouët traitait sa dette n’aura plus cours. La CAISTAB, jouet et objet de chantage du Vieux, sera cassée. Les entreprises publiques, mastodontes mal gérées, seront livrées aux multinationales. Le nationalisme ivoirien, dans tous ses aspects, devra rendre gorge. L’Etat investisseur, incompétent, qui empêche au capitalisme financier de s’épanouir, sera émasculé…

Pendant longtemps, ce «projet» a été contrarié. En 1993, par la concurrence franco-américaine, avec la bataille Bédié-Ouattara. En 2000, la transition n’a pas été orientée comme elle le devrait, et n’a fait que renforcer politiquement un nationalisme ivoirien bien encombrant. En 2011, l’éléphant, semble à terre. La proie est à portée de main. La preuve : la deuxième guerre du cacao est lancée par les nations d’où sont originaires les forces du marché. Le blocus est une opportunité financière. On achète à bas prix quand le vendeur ne peut officiellement plus vendre, et on laisse les cours monter pour revendre au prix fort quand on le décidera. Demain, si Abidjan la têtue continue de résister, peut-être qu’on créera, de manière provisoire ou définitive, un «Cacaoland», à travers la conquête des villes de la nouvelle boucle du cacao (Soubré, Méagui, Daloa, Duékoué, etc…) et du port de San Pedro, où on libérera les soutiers du capitalisme moderne du joug du «métayage» et des «autochtones» et où la fiscalité sera minimale. Un nouveau Kosovo, en somme… D'hier à aujourd'hui, sur le front cacao, un homme demeure : Anthony Ward, "chocolate finger", hier trader aux dents longues pour Philbro, aujourd'hui patron d'Armajaro, qui a le chic de "prévoir" les crises ivoiriennes...

Le Grand Jeu est impitoyable, et l’Afrique, d’hier à aujourd’hui, est bien naïve…

Commentaires

Merci Théo! Mais hier, comme aujourd’hui, les errements du “souverain”, sa lenteur à décider nous perdra. Ils font tout pour prendre la boucle du Cacao, et le Port de San Pédro avec, mais rien ou presque n’est fait pour suffisamment protéger la région. Dommage!

Écrit par : mike | 10/03/2011

C'est un peu comme un match de Boxe et dans ce combat on est souvent par terre. Il va falloir qu'a monment cela change...quelle est la strategie?

8 ans et retour a la case depart. Dans ce cas ce n'est pas seulement un probleme de naiveté c'est plus profond que cela.

Hier c'etait uniquement les occidentaux maintenant ils ont des alliés meme ceux qu'on ne soupsonne pas ou plus...

Avant on avait un semblant d'existence, maintenant on vaut moins qu'un chien.

Merci @Theo de nous rappeler la dure et cruelle réalité

Écrit par : biko_antu | 12/03/2011

une bonne chose de remettre les choses dans leur contexte et de retrouver l'historicité des évènements présents

Écrit par : T. Hervvé | 12/03/2011

Bjr!
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Bon début de semaine!

Écrit par : Nadege M. | 14/03/2011

Here are so interesting info and many notes below the story, thank you for everything

Écrit par : testosterone supplements | 30/03/2011

Les commentaires sont fermés.