topblog Ivoire blogs Envoyer ce blog à un ami

25/09/2010

Le journaliste et le prophète

Cet édito est paru dans Le Nouveau Courrier du 25 septembre 2010.

A quoi sert le journalisme ? Cette question, qui est moins triviale qu’il n’y paraît à première vue, devrait mobiliser, non seulement la profession, mais aussi la société entière. Il est clair qu’il ne saurait y avoir de réponse monolithique à cette interrogation. Mais il est plus que nécessaire de structurer la réflexion.

Il nous semble, pour notre part, qu’il est utile de rapprocher deux figures, afin de mieux mener le débat. Celle, contemporaine, du journaliste africain, dans sa dimension «engagée», et celle du prophète des temps bibliques. Pourquoi la mise en parallèle est-elle pertinente ? Parce que les deux acteurs évoluent dans des systèmes politiques dont l’ouverture n’est pas la caractéristique première : des monarchies théocratiques d’une part, et des simili-démocraties où le culte du chef est omniprésent d’autre part. L’un comme l’autre font face à un même défi : dire une parole alternative et dérangeante là où la société hésite entre la complaisance et la peur. En effet, le progrès est impossible là où l’altérité est contrariée, là où la pensée unique règne, confortée par les égoïsmes et les petits calculs à court terme.

Le défi de la parole dérangeante n’est pas une mince affaire. Notre culture politique est totalitaire, même quand dans le quotidien de nos régimes sont en voie de démocratisation. Les pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire se confondent et neutralisent souvent des vérités qui devraient être criées, si l’intérêt général était au centre des préoccupations. Plus globalement, la culture populaire peut sembler sommaire et prompte à juger sans comprendre. Et la population pour laquelle le journaliste engagé se bat peut ne pas toujours cerner son intérêt, prise qu’elle est au piège des passions partisanes.

Le prophète parle de la part de Dieu, le journaliste doit être la voix du peuple, qui, dit la tradition, est la voix de Dieu. Le journaliste doit avoir le phénoménal courage de parler, à temps et à contretemps. Dire les vérités qui rassurent, mais également celles qui dérangent. Le prophète n’est pas, dans la tradition biblique, seulement celui qui prédit l’avenir. Il est aussi celui qui «reprend» la société, et lui donne de se regarder telle qu’elle est, afin de se repentir – de se réformer.

«Lève-toi, va à Ninive, la grande ville, et crie contre elle ! car sa méchanceté est montée jusqu'à moi», demande ainsi Jahvé au prophète Jonas. C’est le prophète Nathan que Jahvé envoie au roi David pour le convaincre de sa faute et de son injustice quand il fait tuer un de ses soldats pour prendre sa femme. Comme nous, journalistes d’aujourd’hui, Jonas et Nathan avaient peur des effets de leur parole. Mais c’était leur «job» que de dire le mot difficile à dire. Et ils l’accomplissaient…

Le prophète biblique est, peut-on rétorquer, protégé par le sacré. Le journaliste, lui aussi, peut être protégé. Par une opinion qui, parce qu’elle en a eu l’expérience, a désormais compris l’utilité fondamentale des «diseurs de vérités».

Le prophète a le pouvoir de dévoiler l’avenir, peut-on ajouter. Le journaliste, en éclairant l’actualité, peut de son côté permettre à tout citoyen ayant le sens du discernement, d’ouvrir les portes de l’avenir. Le prophète biblique, souvent, met le peuple face à un carrefour. Selon la voie qu’il choisit, plusieurs destinées s’offrent à lui.

Un des atouts du prophète des temps anciens, c’est sa crédibilité. Elle a été éprouvée par le temps. Il n’est pas lui-même acteur de la vie publique, dans l’arène, bataillant pour sa chapelle politique, pour ses intérêts immédiats. Il ne protège ni ne pourfend le roi. Il est le plus grand loyaliste, parce qu’il sait plus que personne que le roi est oint par Dieu avant d’être porté par les hommes. Il n’est donc pas un opposant. Son légitimisme ne contrarie pas sa liberté de ton.

Au contraire, c’est sa révérence au roi, son amour du pays et sa crainte de Dieu qui l’obligent à ne pas crier avec la meute, à ne pas rejoindre le cercle des applaudisseurs, à se tenir loin des passions courtisanes. A être le gardien de l’intérêt général.

Bien entendu, le journaliste n’est pas le seul à pouvoir remplir la mission «prophétique» dans notre contexte de société laïque. Les religieux, les membres de la société civile, les artistes, les universitaires sont tous appelés par l’Histoire à jouer le rôle difficile de vigies de leur temps. Sans haine et sans complaisance.

Le défi est immense, et nul ne peut prétendre le relever sans l’aide de Dieu. Mais nous sommes tous appelés à essayer…

Commentaires

Remarquable, cet article! Venant de toi, cher frère et ami THEO, rien de vraiment surprenant.

Entièrement d'accord: "Le prophète parle de la part de Dieu, le journaliste doit être la voix du peuple, qui, dit la tradition, est la voix de Dieu. Le journaliste doit avoir le phénoménal courage de parler, à temps et à contretemps. Dire les vérités qui rassurent, mais également celles qui dérangent."

Les africains devraient s'habituer à cette pratique salutaire pour leur évolution et leur culture démocratique: "Bien entendu, le journaliste n’est pas le seul à pouvoir remplir la mission «prophétique» dans notre contexte de société laïque. Les religieux, les membres de la société civile, les artistes, les universitaires sont tous appelés par l’Histoire à jouer le rôle difficile de vigiles de leur temps. Sans haine et sans complaisance."

"Le défi est immense, et nul ne peut prétendre le relever sans l’aide de Dieu. Mais nous sommes tous appelés à essayer…": Nous nous y essayons, par la grâce et avec l'aide de DIEU!

Merci, THEO et bon week-end à toi!

Écrit par : Dindé | 25/09/2010

Théo, une fois de plus, tu te livres à ton exercice favori de déffricheur des questions essentielles. Merci beaucoup. Ce que je pense de plus en plus quand je réfléchis à ces questions, c'est qu'il faut les envisager dans le long terme. Ce que je veux dire, c'est que ceux qui agissent pour permerttre l'existence dans nos sociétés d'une parole libre devront accepter que ce ne sera pas demain la veille que leurs actions porteront leurs fruits. Ce qu'il faut, c'est déjà poser les jalons, et se fixer des objectifs clairs et précis.

Que voulons-nous au juste? Pour moi l'objectif de fond c'est d'arriver à ce que nos sociétés mettent avant une humanité libérée de la peur, un individu autonome et libre de se déterminer selon les seules critères de son imagination et de ses rêves, au-delà des rêves des autres que nous sommes censés accepter comme devant être nôtres.

Comment arriver à cela? Il faut nourrir l'esprit dans sa jeunesse des fruits qui lui permettront de considérer que cette indépendance est l'état normal des choses; il faut mettre notre jeunesse en contact avec les oeuvres de l'esprit telles que la littérature, l'art, le théâtre pas simplement dans un but purement scolaire, mais dans le but de faire comprendre à la personne le procesus qui a mené à l'existence de ces choses improbables et belles qui ouvrent des portes dans l'âme humaine jusqu'alors inconnues.

Prendre l'imagination humaine comme instrument d'action est un acte éminement politique, plus que politique si je puis me permettre. Je pense que nos intellectuels devront sortir des amphithéâtres et des cabinets ministériels pour aller à la rencontre de la jeunesse en éducation, et lui servir de courroie de transmission s'ils veulent vriament faire oeuvre utile. Qu'ils quittent la vie politique active afin de se consacrer à ceux pour quoi ils ont en fait été formés. Il ne suffit plus de signer quelques articles académiques, et de participer à des conférences internationales pour se targuer du titre d'intellectuel. Il faudra mettre la main à la patte.

Écrit par : Enrico | 27/09/2010

Je voulais faire remarque que qu'il y a trop d'editos qui sont repris dans le Nouveau Courrier. Je fais partie de ceux qui achetent ce journal pour vous soutenir financierement et suis fiere de le faire. Malheureusement la reprise d'un editorial meme bien ecrit me laisse entierement decu et comme on ne peut consulter l interieur avant d'acheter je me sens flouer. Et puis les articles dans le Nouveau Courrier sont trop brefs! Malgre tout je continuerais chaque jour de payer mon journal sur le net! Meme si vous mettez le prix a 1 dollar sur abidjan.net, je serais partisan depayer cela: mais evitez les repetitions! Bonne continuation!

Écrit par : Jean Kouakou | 15/10/2010

Bonjour,

Vous êtes invité à visiter mon Blog (fermaton.over-blog.com), sur la conscience.

La page:Théorème du cancer.

C'est un modèle mathématique qui unifie les différents types de cancer. C'est ma contribution à cette maladie.

Cordialement

Clovis simard

Écrit par : clovis simard | 15/11/2010

merci pour le travail sharing.good.

Écrit par : vivi | 07/04/2011

Les commentaires sont fermés.