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31/08/2010

Novembre 2004 : le rapport officiel sud-africain qui dérange

Les soldats français de l’opération Licorne ont-ils tué des Ivoiriens en novembre 2004 devant l’hôtel Ivoire et sur les ponts De Gaulle et Houphouët-Boigny? Des questions auxquels les Ivoiriens ont des réponses vagues. Des experts sud-africains ont enquêté. Leurs conclusions sont sans appel. Décryptage.

Par Sylvie Kouamé

(Paru dans Le Nouveau Courrier du 30 août 2010)

Que s’est-il vraiment passé lors des événements de novembre 2004 qui ont occasionné une quasi-guerre entre Paris et Abidjan ? Alors qu’en France, Jean Balan, avocat des victimes, mais aussi une partie de la presse et des juges rattachés au Tribunal des Armées, considèrent que le pouvoir politique de l’époque a tout fait pour effacer toute trace de ce qui s’est passé à Bouaké, un document secret sud-africain donne des «preuves en béton» sur la nature précise des crimes commis par l’armée hexagonale en Côte d’Ivoire. Il s’agit du «rapport d’enquête sur les fusillades survenues en Côte d’Ivoire en novembre 2004». Etabli durant l’année 2005, il a été réalisé par des experts missionnés directement par le gouvernement de leur pays à la demande de l’Etat de Côte d’Ivoire. Notamment ceux du Laboratoire d’expertise médico-légale et du Centre des archives criminelles. Certains d’entre eux sont mêmes venus enquêter directement en Côte d’Ivoire : le commissaire principal D.D Van Niekerk, le capitaine C. Mangena, l’inspecteur M. Hydenrich, le sergent M.P. Lempe et le professeur G. Saayman, pathologiste au Département de la santé. Un analyste médico-légal du nom de Hermanus Johannes Espach, a également participé au travail de reconstitution des faits.

Cinq sous-rapports


Le document sud-africain se subdivise en cinq «sous-rapports». Le premier est intitulé «enquête sur la fusillade en Côte d’Ivoire en novembre 2004 – rapport rédigé par le service du Laboratoire d’expertise médico-légale de la Police sud-africaine».
Le second : «Assistance à l’Etat de Côte d’Ivoire – rapport établi par le Département de médecine légale de l’Université de Pretoria». Le troisième : «Analyse des matières composant les fragments retirés des corps – Rapport établi par le Laboratoire d’expertise médico-légale». Le quatrième : «Preuves photographiques des fragments retirés des corps». Le cinquième : «Rapport sur l’armement utilisé».
Le résultat des investigations sud-africaines est épais : 114 pages. Il est évidemment extrêmement technique et il confirme ce que les Ivoiriens ont vu de leurs yeux, et qui a été confirmé par une équipe de reportage de Canal +. La majorité des civils ivoiriens tués lors de ces événements l’ont été par balle, et les analyses montrent qu’il s’agit de la catégorie de balles utilisées par l’armée française.
Les enquêtes des experts venus de Pretoria ont été menées en quatre phases : l’hôtel Ivoire (du 14 août 2005 au 15 août 2005), les ponts Général de Gaulle et Félix Houphouët-Boigny (le 15 août 2005), les aéronefs de l’aéroport d’Abidjan (du 16 août au 17 août 2005), les aéronefs à l’aéroport de Yamoussoukro. «La délégation a été informée d’une fusillade qu’il y a dans une ville du nom de Bouaké, mais du fait de l’occupation française de cette zone, il n’a pas été possible de faire des investigations sur ce théâtre (l’armée française refuse l’accès des autorités ivoiriennes à cette zone)», écrivent les experts sud-africains.

Un tireur d’élite au moins au sixième étage de l’Ivoire
Sur ce qui s’est passé à l’hôtel Ivoire, l’on se souvient que Michèle Alliot-Marie avait affirmé que les soldats français avaient répliqué à des coups de feu venus de la foule. Elle avait également parlé de balles à blanc et de tirs de sommation. Le général Bentégeat de son côté avait soutenu que les manifestants s’étaient tirés les uns sur les autres. Ce que les experts sud-africains ont établi, avec un raisonnement scientifique explicité dans leur rapport est tout autre.
«Il est avéré qu’au moins un coup de feu a été tiré du sixième étage, de l’intérieur de l’hôtel, certainement par un tireur d’élite. L’auteur de ce document est d’avis qu’au moins un des points d’impact de ces coups de feu tirés par un «tireur d’élite» a été le mur de l’ambassade d’Allemagne». L’on se souvient que ce sont les militaires français qui occupaient le fameux sixième étage de l’hôtel. Les enquêteurs assènent : «Le bâtiment de l’hôtel a été passé au peigne fin mais nous n’avons trouvé trace d’aucun coup de feu qui aurait été tiré des positions des civils en direction des positions tenues par les Français. Toutes les preuves glanées sur la scène du crime à la date de l’investigation ont montré que tous les coups de feu qui ont été tirés l’ont été à partir des positions décrites comme tenues par les Français vers les positions des civils».

Des rapports d’autopsie sur 36 cas


Ils sont malheureusement incomplets mais ont le mérite d’exister. 36 rapports d’autopsie ivoiriens ont été confirmés et complétés par le professeur G. Saymann, directeur du département de médecine légale de l’Université de Pretoria. «27 [décès] sont dus à des blessures par balle ou d’autres blessures balistiques. 8 décès sont dus à l’asphxie ou des événements du même ordre (notamment l’inspiration ou la noyade. Un décès est imputable à une blessure due à un instrument tranchant (blessure à l’arme blanche) et peut avoir un lien avec les événements faisant l’objet de l’enquête». «Des balles intactes, des fragments de balles ou d’autres métaux ont été retirés des corps et remis au Laboratoire d’expertise médico-légale des services de police sud-africains pour analyse balistique. Dans certains cas, plus d’une balle et/ou d’un fragment ont été retirés d’un corps. Au moins quatre (4) des corps semblent avoir été touchés par de multiples métaux ou autres fragments (tels que des éclats d’obus) provenant peut-être d’engins explosifs, de fragments de balles et de surfaces dures (telles que les structures en béton). Au moins (3) trois cas semblent avoir été touchés par des projectiles de calibre exceptionnellement grands tandis qu’au moins un cas a laissé apparaître des traits de blessure due à un engin tel qu’une grenade propulsée par fusée. (…) Il semblerait qu’un certain nombre de corps aient été atteints par des projectiles (balles et/ou éclats d’obus) provenant de plusieurs directions. Au moins deux des victimes, en particulier, semblent avoir été touchées à plusieurs reprises de dos comme de face. (…) Un nombre important de victimes avaient des traces de blessures par balle, indices que leurs corps ont été traversés par des projectiles ayant une trajectoire fortement inclinée vers le bas (par rapport à la position anatomique), suggérant ainsi que ces blessures ont été faites à partir d’une position de tir en hauteur relative par rapport aux défunts. (…) Le décès de la plupart des victimes, dont la mort semble s’être produite dans la zone du pont du général de Gaulle, semble être imputable à de multiples blessures par éclats d’obus, quand au moins un décès est probablement dû à un projectile de gros calibre (12,7 mm ou plus). Au moins six décès survenus à l’hôtel Ivoire semblent être imputables à une asphyxie. Ces constatations concordent avec des blessures dues à un piétinement et/ou un accident du type auquel l’on peut s’attendre dans les cas de mouvements importants de foule. Bien que l’on ne sache pas l’âge précis des défunts dans la plupart des cas, il semble qu’au moins trois des défunts étaient des jeunes (âgés apparemment de moins de 18 ans). Trois des victimes étaient de sexe féminin.»

Que s’est-il passé sur les deux ponts d’Abidjan ?


En réalité, il n’y a pas de suspense ni de polémique sur ce qui s’est passé sur les ponts de Gaulle et Houphouët, dans la mesure où les caméras de Canal + ont bien montré des hélicoptères français mitraillant les manifestants qui tentaient de les traverser. Mais les analyses balistiques confirment ce que les yeux ont vu, et ajoutent des détails. Sur les deux ponts, «les traces trouvées auraient pu être causées par des munitions de calibre 12.7 mm et 7.62 mm». Les enquêteurs poursuivent : «Si l’on tient compte des positions à partir desquelles les coups de feu ont été tirés sur les ponts, on peut conclure que les coups de feu ont été tirés à partir d’un hélicoptère». L’affaire est donc pliée !
L’armée française a toujours assumé la destruction de la flotte aérienne militaire ivoirienne. Le rapport sud-africain revient tout de même sur les Sukhoï 25. Ceux d’Abidjan ont été «indiscutablement endommagés par des instruments et des outils tranchants à impact» tandis que ceux de Yamoussoukro ont subi la fureur de «missiles» qui sont venus de «positions tenues par les militaires français».
Quelle est l’importance d’un rapport d’enquête qui documente, en réalité, des faits qu’on connaissait, certes de manière moins précise ? C’est la question que l’on peut se poser au sujet du document secret sud-africain, tenu confidentiel par les autorités d’Abidjan et de Pretoria depuis cinq ans. En réalité, il est d’une importance juridique inouïe. Des experts d’une Nation considérée comme sérieuse et développée, assermentés, ont analysé les indices laissés après les événements de novembre 2004 et ont rendu des conclusions sans appel, crédibles au point de vue international. Ce travail tranche avec celui de la justice et des autorités françaises, qui n’ont réalisé aucun travail balistique sérieux établissant la manière dont la base-vie de Licorne à Bouaké a été bombardée. Bien entendu, les autorités françaises de l’époque n’ont pas non plus réalisé les autopsies méthodiques validées par le gouvernement sud-africain, en appui aux autorités ivoiriennes.
Le précieux document sud-africain qui rend justice aux victimes ivoiriennes n’est pas resté dans les tiroirs. Il est utilisé par les avocats de ces victimes, liés eux-mêmes à l’Etat de Côte d’Ivoire, dans les cercles plus restreints de la diplomatie internationale, pour obtenir des réparations pour leurs familles (pour ceux qui sont morts), et pour eux-mêmes (pour ceux, nombreux, qui sont blessés et invalides). Nous reviendrons sur ces négociations diplomatiques de l’ombre, serrées et pas toujours dénuées d’arrières pensées, dans Le Nouveau Courrier de demain.

Commentaires

pourquoi attendre après les élections pour donner suite à la demande ivoirienne? pourquoi nommer Beth ambassadeur au Burkina base arrière de la rébellion juste avant les élections?

Ne croyez vous pas simplement que la France a décidé de se débarrasser de Gbagbo, et comme le perdant a toujours tort...on pourra lui faire endosser tous les torts et donc toutes les réparations

Écrit par : marianne | 01/09/2010

je suis peiné et je ne sais quoi dire Théo...Pauvre Afrique ton peuple est-il condamné à seulement subir? Théo je ne peux retenir mes larmes parce que j'ai répondu à l'appel de notre leader Blé Goudé Charles en novembre 2004, j'ai donc vécu tous ces évènements. seule l'unité des africains comme les arabes peut délivrer notre continent.Michelle Aliot Marie doit tôt ou tard repondre de sa responsabilité, cette dame a été très méprisante sans aucune compassion en évoquant le déroulement des évènements.écoutant les dirigeants français d'alors sur RFI, il m'étais vénu à l'esprit que nous sommes des soushommes et le droit international a été écrit pour les autres dans le sens de l'égalité des peuples. les africains doivent se reveiller pour aller au combat pour la liberté en rangs serrés sinon nous sommes perdus pour un cinquantenaire encore...

Écrit par : dongo | 02/09/2010

Je n'ai qu'1 mot a dire "HAINE"

Écrit par : Mcfaure | 03/09/2010

Loin de moi toute idée de polémique ou de vengeance mais je voudrais juste poser deux questions:
- la première il y a t-il une juridiction compétente pour connaitre de cette affaire et faire éclater définitivement la vérité?
- la deuxième si oui, qui sont les personnes qu'on doit considérer comme responsables de ce qui est arrivé?
Parce que ce serait trop facile qu'il n y ait pas de suite.

Écrit par : yago franck | 24/11/2010

Quand un hélico US tire sur des Irakiens et que Wikileaks s'en empare, ça fait du bruit en France, mais quand un hélico français fait la même chose en Afrique , tout le monde en France s'en fiche.
La démocratie française a bien des secrets que les médias français ne s'empressent pas de révéler.

Écrit par : Yves | 04/12/2010

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