topblog Ivoire blogs Envoyer ce blog à un ami

21/08/2010

En Afrique, l'urgence d'un journalisme d'utilité publique

A quoi sert le journalisme ? Quel devrait être le rôle social du journaliste ? Ces questions n’en finissent pas d’alimenter des débats enfiévrés depuis que notre métier existe. Et c’est d’ailleurs ce qui fait sa particularité. Le médecin soigne, l’avocat plaide, le chauffeur conduit, le journaliste informe. Mais qu’est-ce que cela veut dire, informer ?

Certains critiques estiment que le journalisme doit rendre publiques de manière neutre les dernières nouvelles et s’en tenir là. Parmi eux, l’ancien Premier ministre français Michel Rocard, qui a reproché, dans une interview, à l’hebdomadaire Marianne (assez virulent contre Nicolas Sarkozy), de se comporter «non comme des journalistes d’information pure, mais comme des acteurs politiques». Ce reproche a souvent été fait à la presse ivoirienne.

L’on constate pourtant un paradoxe. Il arrive que la révélation de «l’information pure» crée encore plus de crises d’urticaires que des analyses ou des prises de position dans la presse. Qui d’entre nous a entendu parler de l’affaire Romuald Letondot, du nom de ce coopérant militaire français qui, pris en photo par un journaliste togolais lors de la répression d’une manifestation de l’opposition – où il se trouvait, semble-t-il par hasard, parce que son véhicule avait été lapidé – a choisi de le menacer de la manière la plus coloniale qui soit, menaçant de «mettre un coup sur son appareil» ou de le faire jeter «en taule» ? En tout cas, l’image de l’altercation entre les deux hommes a été filmée et diffusée sur YouTube, et a suscité une indignation internationale. Le gouvernement togolais s’en est en tout cas pris aux journalistes qui n’ont fait que mettre en ligne ce moment de vérité postcoloniale. «Sans ce soucier des conséquences graves que la vidéo pourrait avoir», argumente le ministère de la Défense, relié directement au président Faure Gnassingbé.

Qu’il se contente de rendre publics des faits ou qu’il prenne position, le journalisme dérange. Son rôle serait-il de déranger ? Non ! Son rôle est d’animer l’espace public, en étant l’endroit où des forces divergentes (pouvoirs, lobbies, etc…) s’expriment, sont contestées, applaudies ou surveillées. Et ce rôle, on ne peut pas l’exercer sans déranger. De temps en temps.

A quoi sert le journalisme ? Sans doute à entrouvrir les portes pour faire communiquer des mondes souvent clos, pour accroître le patrimoine de connaissances populaires sur le monde contemporain, tel qu’il va ou qu’il ne va pas. Arrivons-nous à accomplir cette tâche ? En tout cas, il semble évident que, sous nos cieux, et dans la presse écrite en particulier, nous «sur-couvrons» un certain type d’actualité. Celle qui est liée à la politique, y compris dans sa dimension la plus politicienne et au people et au sport, des thèmes qui attirent un grand nombre de lecteurs au sein de notre petite classe moyenne qui peut se fournir de quoi acheter nos journaux. Nous négligeons des faits graves, dont le dévoilement pourrait édifier nos contemporains, et les pousser à agir pour un certain nombre de changements sociaux. Notre défaillance à nous, médias privés, est amplifiée par le fait que les médias publics, chez nous, demeurent des caisses de résonance du pouvoir ou des espaces de divertissement totalement vampirisés par la publicité.

Il est urgent de faire naître un journalisme d’utilité publique. Dans un contexte où la séparation des pouvoirs ressemble parfois à une vue de l’esprit, tant les réflexes d’allégeance et de connivence hérités du parti unique sont forts, notre rôle est, plus que jamais, de traquer les dysfonctionnements de la société, de venir au secours des citoyens sans voix victimes d’injustices cachées, d’enquêter patiemment sur des sujets d’intérêt général.

Quelques questions se posent. Notre société, prise aux pièges de l’analphabétisme des uns et de l’esprit outrancièrement partisan des autres, produit-elle une masse critique de lecteurs dont les achats cumulés peuvent financer une telle démarche journalistique ? Y a-t-il sous nos cieux ou ailleurs des mécènes pouvant financer un type de journalisme dont l’intérêt principal serait d’éveiller et de faire changer la société en lui révélant ses zones d’ombre ? En tout cas, ce type d’expérience fait son chemin ailleurs dans le monde. Aux Etats-Unis, le site d’information Propublica, à but non lucratif, financé par une fondation, a obtenu le prix Pulitzer pour une enquête sur les conséquences sociales du cyclone Katrina, traité un peu légèrement par l’administration Bush. Ce travail de longue haleine n’a pas pu être fait par des grands médias comme le New York Times ou le Washington Post. Et pour cause : il n’est pas assez «vendeur» au regard de ce qu’il coûte. Pas assez vendeur certes, mais salutaire pour la société américaine qui dispose désormais d’informations de première main sur ce qui s’est mal passé. Ce qui est absolument nécessaire quand on veut éviter la répétition de l’Histoire.

Commentaires

Tu parles là d'une activité pionnière dont la place serait meiux sur le net pour réduire les cout de production et qui peut être rentabiliser par les abonnements. Parce que la publicité dans ce genre de cas, il vaut mieux ne pas le mettre en première position.

Il faut un soutien financier fort derrière pour supporter les premiers mois, pour ne pas dire premières années. La reflexion a toutefois, son intérêt.

Écrit par : Richman | 21/08/2010

Merci pour ce partage et pour ce blog tjrs actualisé

Écrit par : Mutuelle | 22/08/2010

Tu poses là une question fondamentale : comment produire une information de qualité en l'absence d'un public exigeant, saisissant les enjeux de votre action de journalistes?

Je me pose la meme question au niveau des écrivains africains souvent accusés d'un manque d'engagement et de servir la soupe aux occidentaux. Je relativise pas mal depuis sur cette question, car peut on reprocher un auteur dont l'essentiel de son public est européen, dont le public africain se détourne de son travail parce qu' il a d'autres préoccupations existentielles?

Seul le lecteur peut donner une réelle indépendance à l'écrivain ou au journaliste. Le mécénat ne saurait etre une solution pérenne, car elle traduit une dépendance éclairée certes, mais jusqu'à quand?

C'est la masse qu'il faut atteindre, qu'il faut former, la rendre exigente dans son attente d'une information fiable. Meme dans un pays rodé comme la France, ce n'est pas gagné...

Écrit par : Gangoueus | 22/08/2010

Avec ces 3 extraits, tout semble dit:

ThéO:
"Notre défaillance à nous, médias privés, est amplifiée par le fait que les médias publics, chez nous, demeurent des caisses de résonance du pouvoir ou des espaces de divertissement totalement vampirisés par la publicité."

Richman:
"Tu parles là d'une activité pionnière dont la place serait meiux sur le net pour réduire les cout de production et qui peut être rentabiliser par les abonnements."

Gangoueus
"C'est la masse qu'il faut atteindre, qu'il faut former, la rendre exigente dans son attente d'une information fiable. Meme dans un pays rodé comme la France, ce n'est pas gagné..."

Plan d'action:

1. L'organisation ayant la paternité du projet doit être à but non lucratif afin de pouvoir recevoir des aides du public ou de fondations privées internationales. Cela ne veut pas dire que la petite équipe de journalistes ne sera pas payée. Au contraire, les journalistes seront payés (et bien même) pour attirer les meilleurs d'entre eux (regardez comment les ong occidentales ont siphoné les talents locaux une fois qu'elles ont proposé une alternative crédible au fonctionnariat sous-payé et le brain drain externe).

2. La meilleure manière de servir le public, c'est encore de lui donner la parole pour qu'il s'exprime sur les sujets qui le touche le plus: son quotidien, ses problémes, ses espoirs et aspirations. Il s'agit donc d'un travail collaboratif entre les témoignages venus du public et la mise en forme (l'autre sens du mot "information") de l'information (au sens ici de "données brutes") venues du public. Le site est donc un espace d'entre-information: le public informe en apportant ses témoignages que les journalistes mettent en forme.

3. Mais cette formule n'est pas sans péril. Pour protéger les sources, donc le public, les journalistes et l'organisation, le serveur doit être hébergé dans un pays respectant ces principes (Suède, Islande). Le cryptage des communications doit être garanti (cf. Wikileaks). Cela doit s'accompagner d'un nécessaire travail de terrain pour éduquer et former le public et les professionnels des médias à l'analyse des médias et l'usage des outils numériques. Cela peut se faire par la diffusion de vidéo-tutoriels disponible sur le site, qui doit être visionnable sur smartphone.

Ce n'est qu'à ces conditions que les expressions "séparation des pouvoirs" et "contre-pouvoirs" peut prendre un sens dans le contexte africain.

Écrit par : calixte | 22/08/2010

mais voyons plus simple.

si l'état a décidé de subventionner les partis politiques sous prétexte qu'ils concourent à l'intérêt général, il faut simplement que dans la constitution, comme on finance l'exécutif et le judiciaire, il faut qu'on finance la presse, c'est tout

il ne faut pas que ce financement soit l'objet d'interprétation ou de bon vouloir par le pouvoir en place, mais une obligation constitutionnelle.

le débat se situant alors au niveau des modalités de ce financement.

par exemple les journalistes pourraient être payés sur fond public comme les autres fonctionnaires tenant compte de leur ancienneté et de leur niveau s'instruction.

c'est une question de réelle volonté politique! voyez ces fameux fonds de souveraineté qui ne servent en réalité qu'à corrompre ou à entretenir une armada de courtisans!

en réalité actuellement en ci, il n y a que les journalistes qui peuvent ; comme le dit si joliment TK établir une solution de continuité entre ce qu'on cache et le public.

Écrit par : marianne | 22/08/2010

Certes la question du financement et du modèle économique de la corporation journalistique est primordiale. Mais humblement je pense aussi que la question de la formation des journalistes est fondamentale. Qu'en est-il du niveau de culture générale de la plupart de nos journalistes? De leurs connaissances en matière d'histoire, de géographie, de langues, d'économie? Avons-nous des journalistes qui sont de véritables spécialistes de leur sujet de prédilection? Car avant d'apporter un éclairage sur une question quelconque, il faut pouvoir la maîtriser de manière irréprochable. Je n'ai pas le sentiment d'avoir encore rencontré beaucoup de plumes dans notre presse qui se dégage sur la base de ces critères-là. Mon cher Théo, toi qui participe à la tâche louable de la formation des journalistes d'aujourd'hui est de demain, comment envisager la question d'un cursus qui ouvre ces derniers sur ces questions?

Écrit par : Enrico | 24/08/2010

Je pense qu'un journalisme d'utilité publique passe d'abord par la formation. Comme Enrico, je pense que notre presse manque de "vrais" journalistes.

Si l'Etat doit apporter une contribution, c'est dans la formation. En plus des structures de formation publique, l'Etat devrait encadrer les structures privées.
Autres choses à faire par l'Etat c'est de garantir et respecter la liberté d'expression des journalistes. Eviter les affaires du genre "Le nouveau Courrier" !!!!!

Faut-il "par exemple" payer les journalistes comme les fonctionnaires? Faut-il subventionner la presse?

Si oui cela risque de poser un réel problème.

L'état n'a pas les moyens de rémunerer les journalistes privés.

S'il doit le faire, cela se ferait sous quels critères? Je veux dire comment choisir les journalistes à payer selon les critères par exemple d'ancienneté et de niveau d'instruction dont marianne fait cas?
L'etat devra plannifier le nombre de journalistes à former vu que c'est lui qui va les payer:retour à une presse publique.

Les subventions pourraient être préférables. Mais là encore les moyens de l'état sont limités. Pourquoi et comment choisirait-il X au lieu de Y ?

L'état pourrait si on veut calquer le mode de financement des parties politiques, financer en regardant le nombre de tirage. Est ce une bonne solution? Si on part sur ce critère on risque très probablement de ne pas forcement avoir les meilleurs!!!!!! lol.

FORMATION, FORMATION, FORMATION: 1er critère pour un journalisme d'utilité publique.

Écrit par : sawadogo | 24/08/2010

super blog, merci beaucoup pour ce billet très intéressant comme toujours.

Écrit par : tchat | 16/04/2011

je trouve votre blog excellent , bravo

Écrit par : rencontre chaude | 20/04/2011

Les commentaires sont fermés.