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28/05/2010

Un demi-siècle de turpitudes (2)

L'édito du Nouveau Courrier du jeudi 27 mai 2010.

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Quel regard les Africains ont-ils porté il y a cinquante ans sur l’accession de leurs Etats à l’indépendance ? Quelle représentation avons-nous des concepts d’Etat, de nation et de souveraineté ? Les réponses à ces questions éclairent forcément le bilan du Jubilé, cette année, de dix-sept pays africains (dont 13 anciennes colonies françaises).

Devenus indépendants quasiment au même moment, les pays « amis et frères » d’Afrique, faibles numériquement et économiquement, n’avaient pas le choix s’ils voulaient exercer de manière large la souveraineté à laquelle ils accédaient. Ils devaient s’unir dans les domaines très délicats de la défense, de la monnaie, des politiques agricoles et industrielles. Sans doute ont-ils une circonstance atténuante : les anciens maîtres, jamais vraiment partis, ne l’auraient pas toléré. Mais l’excès de zèle que certains d’entre eux ont mis à la réfutation active du respect du principe de souveraineté des Etats des autres est injustifiable, même rétrospectivement. Il a alimenté une « guerre civile permanente », créé une culture de la suspicion et du nationalisme étroit qui continue d’entraver les initiatives d’intégration régionale non « parrainées » par les pays riches ou les ex-puissances coloniales.

A l’intérieur de chacun de nos pays, l’idée de Nation, d’abord imposée au moyen du parti unique, a failli exploser presque partout dès le retour au multipartisme il y a vingt ans. A cet égard, le génocide au Rwanda est apparu comme un moment paroxystique. Apprentis-sorciers de la « démocratie tribale », de nombreux hommes politiques ont travaillé à saper les fondements du « pacte social », histoire de se créer des « tribus captives », bonnes à leur servir de « bétail électoral » ou de « chair à canon » dans le cadre conflits et rébellions dont les multinationales occidentales ont été – sont – les principales bénéficiaires. La compétition politique a aggravé le clientélisme. Dans plusieurs pays qui fêtent cette année leur Cinquantenaire, les droits des citoyens sont assujettis soit directement à leur tribu, selon sa proximité avec celle du chef, soit à leur capacité à tisser des liens dans l’entrelacs des réseaux qui ont privatisé l’Etat leur profit. La manière dont on entre, sous nos cieux, dans l’administration, la police, la justice ou certaines grandes écoles, est un symptôme inquiétant. Si l’Etat ne songe même plus à être impartial, alors la rébellion se justifie. Les révoltes de populations vivant au-dessus de richesses énormes, mais totalement oubliées dans le partage des rentes pétrolière ou minière, sur le modèle du « delta du Niger », sont un signe de plus de l’échec patent de l’Etat africain postcolonial, mauvais négociateur, piètre redistributeur.

Sans administration, pas d’Etat véritable. Mais à quoi ressemblent les administrations qui fêtent leur demi-siècle au même moment que les Nations africaines ? En pages 8 et 9, Le Nouveau Courrier du jour évoque, entre autres, les failles de l’état-civil ivoirien. Le débat va s’animer parce que l’enjeu est politique. Mais dans ce domaine, depuis les indépendances, une fonction publique dénuée de tout sens du bien public a désorganisé en profondeur ce que le colon avait laissé. Une fonction publique à ce point gangrenée par la corruption, y compris à ses niveaux les plus élevés, qu’elle perd toute vigilance sur les enjeux centraux qui déterminent l’avenir. Les différentes mafias publiques et privées règnent en l’absence de moralité publique.

Trop occupée à jouir financièrement de sa capacité à tordre le cou à la loi, pas assez consciente des contraintes et servitudes de l’Etat moderne, la bourgeoisie administrative née avec la décolonisation a cru avec naïveté que l’indépendance signifiait venir s’asseoir à la place du « Blanc », et « manger » comme lui. Plus que lui. Y compris en sciant la branche sur laquelle elle était assise. Sans révolution mentale radicale, le premier siècle africain pourrait autrement plus morose que le demi-siècle que nous commémorons. Ce qui serait un incommensurable gâchis. Parce que, aujourd’hui plus que jamais, le continent a des armes pour compter et peser sur le cours de sa destinée, voire de l’Histoire des hommes.

Commentaires

Bonjour Monsieur,

J'ai lu votre article avec intérêt. Je suis d'avis avec vous. Après un demi siècle, on se demande bien ce que les africains ont eu. On a l'impression qu'il y a simplement eu un changement de gérants. Les Blancs ont cédé la place à des Maîtres Noirs qui ne songent qu'à s'enrichir.
Toutefois, comme vous, je ne désespère pas, je crois que la nouvelle génération c'est-à-dire nous, pouvons changer les choses. Si on s'y met avec courage mais ..... sans complaisance.
D'autre part, permettez-moi de faire une digression. Je salue le retour ou (peut être) la résurrection du journal Le courrier. J'ai lu votre édito et, je crois que le journal peut rebondir. Faites vous entourer d'une équipe qui en veut et vous irez loin.

Écrit par : Silué Oumar | 28/05/2010

Merci Théo, pour ce message auquel je souscris moi également. C'est ni plus ni moins que la ligne éditoriale de mon blog : c'est à nous-mêmes de le faire, pas aux autres. Merci et bonne continuation !

Écrit par : Ch@rlie | 28/05/2010

Tout à fait d'accord, même si je me dois d'apporter un commentaire sur les administrations africaines. Il faut bien se souvenir que ces administrations ont une histoire plus vieille encore que celle de l'Etat 'indépendant', car elles ont leurs racines dans la mise en place de l'administration coloniale. Cette mise en place des administrations est une histoire faite de recompositions, d'impositions, ou bien même (osons le mot) de collaborations dans certains cas de la part de pouvoirs africains qui avaient été vaincus dans le cadre de la conquête coloniale, au début du vingtième siècle. Et c'est bien cela le problème, que nos Etats (une fois 'indépendants') n'aient pas cherché à changer les orientations fondamentales d'une administration qui était au service d'autres intérêts que de ceux de la population.
Il faut se souvenir que dans les années après la Seconde Guerre mondiale, les 'mouvements sociaux' (c'est comme ça qu'on les appelerait aujourd'hui) ont mené la lutte, non pas forcément pour l'Indépendance en tant que telle, mais sûrement pour l'affirmation des droits des individus et des collectivités en tant que citoyens: l'égalité de traitement dans la fonction publique des colonies françaises entre Africains et Européens par exemple a été l'objet de rudes combats syndicaux, puis politiques. C'est à l'Indépendance que les Etats ont utilisé ces mêmes adminsitrations pour mettre l'éteignoir sur ce que l'historien américain Frederick Cooper a appelé "des exploisions de citoyenneté en Afrique." En disant cela, je veux apporter un élément de réponse à la question de savoir pourquoi nos administrations fonctionnent ainsi - ce que je dis n'explique pas tout, ceci est bien entendu. En tout cas merci de mettre le doigt sur la question.

Écrit par : Enrico | 29/05/2010

Et si les rébellions contribuaient à leur manière à rendre les états impartiaux, plutôt que le contraire ? Il ne faut en aucune façon justifier les rébellions (armées) africaines par les injustices administratives ou politiques quand le pouvoir en place n'est pas militaire. Les cadres de discussions ou de "palabres", malgré leur étroitesse, sont ceux empruntés par les pays qui aujourd'hui veulent vendre la démocratie aux Africains. Notons en passant que ces pays "conseillers" sont toujours injustes mais avec des cadres de discussions plus larges. C'est cela la différence essentielle. Ce que je dis ici n'est sans doute qu'un détail de ton bel article. Cependant, toute idée qui tendrait à considérer "compréhensible" une rébellion armée (car je suppose que c'est d'elle que tu parles) ne trouve pas crédit à mes yeux. Quant au reste, je ne peux qu'applaudir.

Écrit par : St-Ralph | 29/05/2010

@ St-Ralph,

Je ne dis pas la rébellion est justifiée, je dis qu'elle se justifie, au sens où elle trouve une justification.

Écrit par : Théo | 30/05/2010

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