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18/09/2009

Aux racines de la Françafrique : la dégradation de l'image de la France en Afrique, par Albert Bourgi (1)

Je publie ici, en deux parties, un assez long texte offert à notre "village" par Albert Bourgi, professeur de droit public à l'université de Reims et lecteur attentif de ce blog. Il a été écrit en décembre 2008 (donc avant l'affaire gabonaise) et publié initialement à l'Annuaire français de relations internationales de 2009 volume X Edtions la Documentation Française et Bruylant pages 483-500. Je conseille à ceux qui le peuvent de l'imprimer et de le lire tranquillement parce qu'il nous offre une lecture historique et une perspective "structurelle" des jeux franco-africains depuis l'indépendance. Il nous permet donc de nous échapper un peu des passions de l'actualité pour cerner les problèmes de fond. Bonne lecture à vous !


Depuis près d’une quinzaine d’années une abondante littérature porte sur les rapports entre la France, l’ancienne Puissance coloniale, et les États d’Afrique francophone. Souvent critiques à l’égard des relations que la France entretient avec ses anciennes colonies, voire avec d’autres États d’Afrique subsaharienne, les études, essentiellement destinées au grand public, ont surtout mis l’accent sur leur caractère par trop personnalisé, et le plus souvent dévoyé. Sous le néologisme de Françafrique, leurs auteurs, en particulier des personnalités issues de la société civile, et souvent membres d’organisations non gouvernementales (ONG) tournées vers le Continent, ainsi que des journalistes, n’ont eu de cesse de dresser un réquisitoire contre les diverses pratiques tendant à pervertir les rapports franco-africains et dont la finalité première serait de pérenniser les pouvoirs en place sur le Continent. S’appuyant sur une série « d’affaires » qui ont jalonné l’histoire des relations franco-africaines depuis 1960, les pourfendeurs de la Françafrique mettent notamment en perspective les activités des multiples réseaux qui, tant en Afrique qu’en France, contribuent à maintenir, voire à tirer profit de la domination multiforme de l’ancienne Puissance coloniale. Les chroniques alimentant les faits et méfaits de la Françafrique sont le plus souvent accompagnées de galeries de portraits d’acteurs, privés et publics, appartenant à tous les secteurs professionnels.

Au-delà de certains excès ou encore des raccourcis qui l’accompagnent parfois, la critique de la Françafrique reflète à maints égards le cours chaotique trop souvent emprunté par les relations entre la France et l’Afrique, mais elle porte surtout en elle le germe du malentendu originel autour du système de coopération mis en place au moment des indépendances. En signant avec les États accédant à l’indépendance des accords de coopération dans tous les domaines, politique, militaire, économique, social et culturel, la France s’engageait certes à conforter leur souveraineté nouvellement acquise, comme en témoigne le parrainage apporté à l’admission à l’ONU, mais dans le même temps, elle conserve son emprise sur ses anciens colonisés. Du reste, les dirigeants français de l’époque ne s’en cachaient guère : à défaut d’être parvenus à préserver la Communauté prévue par la Constitution de 1958, ils se sont 1182743581-Le_President_Leon_Mba_et_le_Ministre_Bongo.jpgefforcés d’en conserver l’esprit politique par la voie conventionnelle. Cette vision transparaissait très clairement dans une lettre adressée par Michel Debré, alors Premier ministre français, le 15 juillet 1960, au futur Président de la République gabonaise, Léon M’Ba. Il y était dit sans détour que la France « donne l’indépendance à condition que l’État une fois indépendant s’engage à respecter les accords de coopération signés antérieurement. Il y a deux systèmes qui entrent en vigueur simultanément : l’indépendance et les accords de coopération. L’un ne va pas sans l’autre. » Ce qui était vrai du Gabon l’a été également pour tous les États d’Afrique subsaharienne, anciennement colonisés par la France.

 

Ainsi le nouveau type de relations entre la France et l’Afrique avait au départ pour objectif avoué « d’institutionnaliser » la prééminence politique de l’ancienne Métropole, mais aussi et surtout sa prépondérance économique, monétaire et culturelle. Par delà l’appartenance ou non à la Communauté, institutionnelle ou conventionnelle, les États africains s’accommoderont, pendant de nombreuses années, avec une intensité variable selon les périodes et les circonstances politiques d’une forte présence de l’ancien colonisateur. Ses assistants techniques seront présents en grand nombre dans les administrations africaines, y compris dans les centres de pouvoir, son armée sera stationnée en permanence en certains points stratégiques essentiels, le contrôle de la vie économique et financière lui assureront pendant longtemps un quasi monopole des débouchés commerciaux et de l’accès aux matières premières, complété par la mise en place d’une vaste zone monétaire autour du franc. Au fil des ans, cette emprise de la France se relâchera inévitablement face aux aspirations à un exercice plus effectif de la souveraineté par ses partenaires africains et à l’émergence d’une solidarité internationale plus active entre les pays en développement. Les révisions périodiques et plus ou moins profondes des accords de coopération avec la France, intervenues au cours des quatre dernières décennies, n’ont pas fondamentalement remis en cause l’essence du système mis en place en 1960.

 

I - LA PARTICULARITE DES RELATIONS ENTRE LA FRANCE ET L’AFRIQUE

 

Les réformes institutionnelles intervenues du côté français tendant officiellement à normaliser les rapports avec l’Afrique (et donc à les intégrer dans le dispositif de la politique étrangère) et le désengagement en termes financier et humain (réduction de l’aide au développement ou déflation des effectifs des assistants techniques, notamment dans les secteurs administratif et éducatif) n’ont guère entamé le caractère privilégié (avec toutes les ambiguïtés que ce terme recouvre, dans le cas d’espèce) des relations entre Paris et les capitales africaines. En lieu et place des structures portant ouvertement une empreinte néocoloniale (comme par exemple le Secrétariat général aux affaires africaines et malgache, placé auprès du Président de la République), les liens avec l’Afrique, à l’exception d’une brève parenthèse (juste avant l’arrivée au pouvoir de Valéry Giscard d’Estaing), ont toujours relevé d’un département ministériel spécifique.

 

Mais quelle que soit son appellation (Ministère de la coopération ou Ministère de la coopération et du développement), son niveau d’autonomie (ministère plein ou ministère délégué, voire secrétariat d’État rattaché au Ministère des affaires étrangères), le département en question a, dans les faits et avec des nuances, selon la personnalité de son titulaire, toujours vu son autorité réduite à la seule gestion administrative des rapports avec l’Afrique, ou à la tutelle sur les organismes d’aide, à l’image aujourd’hui de l’Agence française de développement (AFD). Pour peu que le ministre concerné veuille se départir de cette règle, érigée en dogme depuis l’avènement de la Vème République, et manifester uniquement la simple intention, sinon la volonté de conférer une dimension politique à sa mission, les partenaires africains se chargent très vite de lancer ce qu’il faut bien appeler un rappel à l’ordre, sinon une injonction, dont tiennent immédiatement compte les responsables français, et surtout le premier d’entre eux.

 

jean-marie_bockel_secretaire_d_etat_charge_de_la_cooperation_et_de_la_francophonie.1210839578.jpgLe limogeage, en 1982, de Jean Pierre Cot et le changement brutal de portefeuille de Jean Marie Bockel en mars 2008 ont illustré, de la manière la plus directe, la particularité très française que représentent les relations avec les anciennes colonies d’Afrique. Si dans le cas du premier ministre en charge de la coopération de François Mitterrand « des actes » avaient commencé à traduire un changement d’orientation de la politique africaine de la France, dans le cas du Secrétaire d’État dans le premier gouvernement de Nicolas Sarkozy, il a suffi d’une simple déclaration annonçant son intention de « signer l’acte de décès de la Françafrique » pour que la sanction tombe. Ces deux événements, survenus en l’espace de vingt cinq ans, suffisent à démontrer la pérennité d’un système fait de relations personnalisées, qui ne se limitent pas à la seule sphère politique, où s’entrecroisent des intérêts multiples et diffus, portés par des acteurs venus d’horizons divers, et agissant seuls ou en réseaux.

 

La singularité de la coopération franco-africaine explique en grande partie les difficultés qu’éprouvent, depuis près de cinq décennies, les responsables français à en définir la doctrine et à l’insérer dans les dispositifs de la politique extérieure. Si, périodiquement, le mot de rupture est utilisé par les responsables français pour manifester leur volonté d’introduire des changements dans la politique africaine, dans les faits il n’en a rien, ou presque rien, été. La relation avec l’Afrique a continué globalement de s’inscrire dans la continuité du Pacte colonial, sinon dans son contenu et dans les mécanismes qui le portent, du moins dans sa perception, notamment par la majorité de l’opinion publique africaine.

 

De 1963 (le rapport Jeanneney) à 1998, de nombreux rapports officiels ont tenté, en vain, de donner corps à une doctrine de la politique de coopération avec l’Afrique et surtout de définir de nouvelles orientations qui permettraient de l’affranchir des pesanteurs coloniales. Si les maitres mots de redéploiement de l’aide française, de dépassement du Pré carré (générique désignant les anciennes possessions coloniales d’Afrique subsaharienne) ou encore de respect de la souveraineté des partenaires, reviennent souvent dans ces documents, le poids de l’histoire a toujours fini par l’emporter. Ainsi la réforme qualifiée à l’époque d’audacieuse, entreprise sous l’égide du gouvernement de Lionel Jospin en 1998, et qui avait eu le mérite de mettre fin à la particularité institutionnelle incarnée par le Ministère de la coopération, dans le domaine administratif et politique, n’a pas eu, en fin de compte, les effets escomptés.Il en est de même du renouveau des instruments de la coopération économique avec la création de l’Agence française de développement (AFD) et de la mise en place d’un Comité interministériel à la coopération internationale et au développement (CICID).

 

La persistance des ambiguïtés que recouvrent les relations entre la France et l’Afrique, et les multiples intérêts qu’elles mettent enjeu, tous clivages politiques confondus, expliquent les difficultés qu’ont toujours éprouvées les gouvernements successifs à y introduire des idées de changement, qu’il s’agisse de réformer les structures de la coopération, a fortiori d’en redéfinir les orientations. Ce constat peut être fait à chacune des étapes de l’histoire politiques récente de la France. Tant les Présidents Georges Pompidou que Valéry Giscard d’Estaing, ou encore François Mitterrand, voire Jacques Chirac, se sont heurtés à des résistances provenant de milieux politiques et économiques aussi bien africains que français. A cet égard, nombre de rapports officiels sur la politique africaine de la France, demandés par le gouvernement ou d’inspiration parlementaire, ont été soit mis sous le boisseau ou non publiés (comme le rapport Gorse, en 1971, ou Abelin, en 1975), soit « remisés » ou renvoyés à des « jours meilleurs », comme ce fut le cas du rapport d’une mission d’information parlementaire mise en place en 2007 et dont les conclusions semblent avoir divisé son président et son rapporteur (l’ancien ministre Renaud Dutreil). Remanié légèrement le rapport a été finalement rendu public le 17 décembre 2008, avec à la clé des recommandations qui, pour pertinentes qu’elles soient, ont de fortes chances de rester lettre morte.

 

Les oppositions à toute idée de réformer le dispositif institutionnel en charge de la politique africaine ont été illustrées, jusqu’à la caricature, par la levée de boucliers qu’a toujours suscitée, surtout du côté africain, la seule perspective d’une suppression du département ministériel en charge de la coopération, ou encore de la « cellule africaine » auprès du Chef de l’État français. En réalité, cinquante ans après les indépendances africaines, l’existence d’un ministère de la coopération (quel que soit son niveau dans la hiérarchie gouvernementale), et la présence d’un conseiller Afrique à l’Elysée pérennisent d’une certaine manière l’ancien Ministère de la France d’Outre Mer (lui-même héritier du Ministère des Colonies) et la fonction de Secrétaire général de la Présidence de la République, chargé des affaires africaines et malgache, longtemps occupée par Jacques Foccart qui symbolisait la vision « impériale » et très personnalisée des relations entre la France et l’Afrique.

 

Alors que la nouvelle donne internationale intervenue au début des années 90, et la contestation politique qui s’est répandue en Afrique, traduite, entre autres, par la tenue de Conférences Nationales (dès février 1990, au Benin) qui ont prôné des changements radicaux, auraient pu convaincre les autorités françaises d’opter pour une rupture dans les rapports avec l’Afrique, il n’en fut rien. Il y eut, encore une fois, des atermoiements et des hésitations, qui ont illustrés par le discours que le Président François Mitterrand a prononcé, le 20 juin à La Baule, lors du XVIème Sommet des Chefs d’État de France et d’Afrique.

 

A cette occasion, le Chef de l’État français a certes incité ses pairs africains à s’engager sur le chemin de la démocratie, allant même jusqu’à affirmer que la « France liera tout effort de contribution aux efforts qui seront accomplis pour aller vers plus de liberté ». Mais outre le fait que le Président fût amené ensuite à tempérer ses propos, notamment au Sommet de la Francophonie à Paris, en 1991, les actes qu’il a posés au cours des dernières années de son second mandat ont clairement montré qu’il ne s’était guère départi d’une trajectoire qui s’inscrivait dans la continuité de la politique africaine de la France inaugurée en 1960.

 

A La Baule, comme depuis son accession au pouvoir en 1981 (et de ce point de vue le limogeage de Jean Pierre Cot en porte témoignage), François Mitterrand a surtout eu le souci de préserver un héritage, qu’à ses yeux l’histoire avait forgé, et qui conditionne aussi la place de la France. Le peu d’impact qu’a donc eu le discours de La Baule sur les orientations de la politique africaine de la France n’est pas sans rappeler le caractère mystificateur du discours de Brazzaville du général de Gaulle, en 1944, qui, à en croire ses zélateurs, a impulsé l’émancipation politique de l’Empire français.

 

Peut-on pour autant dire que le discours de La Baule n’a eu aucun effet sur les relations entre la France et l’Afrique. Assurément non. A défaut d’avoir provoqué des remises en cause dans ce domaine, les propos de François Mitterrand ont conforté les revendications démocratiques portées par les oppositions africaines. Pour se convaincre de la charge symbolique qu’a revêtue le discours de La Baule, il suffit de relever les critiques que lui assènent, près de vingt ans après, les tenants de la Françafrique qui lui font porter aujourd’hui encore la responsabilité des malheurs du Continent.

 

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Les réformes institutionnelles, intervenues en 1998 et évoquées précédemment, s’inscrivent dans la dynamique de ce discours et ont nourri le principe « ni ingérence, ni indifférence », que le Premier ministre de cohabitation, Lionel Jospin, a voulu appliquer dans les rapports avec l’Afrique. C’est en se fondant sur cette règle que le Premier ministre s’est opposé, à deux reprises, au Président Chirac, à propos de l’attitude à adopter au Congo, en juin 1997, et surtout en Côte d’Ivoire, en décembre 1999. A ce sujet, Lionel Jospin avait refusé de faire intervenir l’armée française, en réaction au coup d’État contre le Président Konan Bédié, que souhaitait Jacques Chirac. Tout au plus se sont-ils entendus sur une « exfiltration » par l’armée française stationnée en Côte d’Ivoire du Président déchu.

 

Exceptée cette parenthèse, confirmée par le renforcement des mécanismes de coopération, dans le sens d’une plus grande transparence, le contrôle de la politique africaine de la France n’a pas fondamentalement changé, comme en a témoigné la tenue régulière (tous les deux ans) des grands messes de la Conférence France Afrique, dont la seule « vertu » est d’affirmer le caractère très personnalisé et inévitablement dévoyé des rapports avec les anciennes colonies d’Afrique subsaharienne. Au nom du domaine réservé, de 1997 à 2002, et dans la pure tradition « gaullienne » jusqu’à la fin de son mandat en 2007, Jacques Chirac a agi en garant imperturbable de la relation particulière entre l’Elysée et les Chefs d’État africains. C’est avec le soutien implicite de la France que de nombreux dirigeants africains sont parvenus à rogner sur les acquis démocratiques de ces dernières années (comme par exemple la limitation du nombre de mandats présidentiels) et asseoir de nouveau leur emprise personnelle sur la vie politique de leur pays.

 

II - L’INTERVENTIONISME FRANÇAIS ET LE SOUTIEN AUX REGIMES EN PLACE

 

De nos jours encore, la consécration politique du Ministère des affaires étrangères, et le regroupement auprès des postes diplomatiques des activités de coopération technique, sous l’autorité des ambassadeurs, sont loin d’avoir mis fin à la dispersion des centres de décision dans les relations avec l’Afrique subsaharienne. Une fois encore, on est tenté de dire que la volonté de maintenir le caractère fortement personnalisé des rapports existant au niveau des Chefs d’État, a toujours pris le dessus sur les efforts déployés pour témoigner de l’efficacité de l’aide au développement et en justifier le bien fondé pour les populations. De là à réduire la coopération française à un instrument avant tout destiné à protéger les pouvoirs en place (souvent en mal de légitimité), voire à les pérenniser, il n’y a qu’un pas que les opinions publiques africaines ont le plus souvent franchi. Cette vision des relations franco-africaines, surtout partagée par les jeunes générations, est confortée par les soutiens sans faille et multiples dont ont bénéficié de la part de la France des régimes impopulaires qui ont érigé l’arbitraire en mode de gouvernement.

 

bongo_eyadema.jpgCette suspicion de complicité entre la France et les pouvoirs locaux, et relayée par des organes de presse plus libres et des sociétés civiles plus organisées, voire impliquées dans les mouvements de contestation politique, est périodiquement illustrée par les slogans anti français qui parsèment les manifestations de protestation contre les résultats électoraux douteux, et avantageant toujours les Chefs d’État sortants. Que ce soit au Togo en 1998, au Gabon, cette même année, ou au Tchad, en 2002, pour ne citer que ces pays, les félicitations adressées par le Chef de l’État français au Président « réélu », après ce qu’il faut bien appeler une mascarade électorale, ont contribué à ternir davantage encore l’image de la France sur le Continent. Dans le même temps où la France « officielle » avalisait des scrutins marqués par la fraude, d’autres pays occidentaux, notamment les États-Unis et l’Allemagne, n’hésitaient pas à dénoncer des scrutins dont l’organisation et le déroulement ne répondaient à aucun des critères de régularité généralement admis.

 

En réalité, pendant près de trois décennies, de 1963 à 1990, au nom de la protection des intérêts de certains milieux d’affaires, et de la défense de situations de monopole, dans des secteurs stratégiques (pétrole, eau, électricité, travaux publics, transports, banques), les gouvernants français, de droite comme de gauche, ont feint d’ignorer le mode arbitraire du fonctionnement politique de ses « protégés clients ». L’argument de la stabilité de l’Afrique, conjugué à des considérations idéologiques et stratégiques (lutte contre la pénétration du communisme dans les zones d’influence occidentale, en particulier en Afrique Centrale), a été ainsi brandi pour justifier des interventions militaires dont le seul objet était de maintenir au pouvoir des dirigeants aux abois et en délicatesse avec leurs populations. A ce propos, l’ancien Ministre des Affaires étrangères, Louis de Guiringaud, déclarait dans l’hebdomadaire l’Express du 15 décembre 1979 : « L’Afrique est le seul continent qui soit encore à la mesure de la France, à la portée de ses moyens. Le seul où elle puisse encore, avec cinq cents hommes changer le cours de l’histoire. »

 

Mises à part les interventions humanitaires décidées unilatéralement par le gouvernement français, ou menées sous l’égide des nations Unies, toutes les autres actions militaires de la France en Afrique, entre 1964 et 1997, ont obéi, à un titre ou à un autre, à des motivations politiques. Elles étaient destinées à secourir un « régime ami » ou à le remplacer par un autre plus « soumis » à Paris. De fait, et sans prendre toujours le mode caricatural de l’intervention française en Centrafrique, en 1979, où selon les propres termes de Valéry Giscard d’Estaing, « la France a déposé Bokassa »,l’action de la France a souvent été assimilée à une opération de police intérieure, y compris lorsqu’elle comportait un volet « protection et évacuation des Nationaux ». Ce fut notamment le cas, au Gabon, en 1990 où elle a consisté aussi bien à protéger et évacuer les Français établis dans la ville de Port Gentil, en proie à des émeutes, qu’à ramener l’ordre à Libreville où les manifestants s’en étaient pris aux bâtiments administratifs.

 

Les affinités personnelles avec tel ou tel dirigeant africain, les intérêts en tous genres, pas toujours honorables, les pressions de Chefs d’Etat amis (le fameux « syndicat » toujours prompt à « monter au créneau » pour solliciter une aide militaire auprès des Présidents français) ont souvent pesé à l’heure des décisions d’intervenir dans des pays où les pouvoirs étaient confrontés à des troubles intérieurs. Quels que soient les cas de figure, les autorités françaises ne se sont guère embarrassées de savoir s’il existait ou non un accord avec le ou les pays concernés et de quel type d’accord il s’agissait. En réalité l’interventionnisme français n’a jamais fait grand cas du dispositif juridique existant.

 

Les interventions françaises ont souvent résulté, comme l’écrivait le général Fricaud Chagnaud (revue de Défense Nationale de décembre 1997) « d’accords de défense ou de coopération militaire, largement interprétés » quand elles ne se déroulent pas « dans une semi clandestinité, comme au Rwanda dans les années 80. » Cette confusion juridique et politique est du reste largement entretenue par l’existence, à côté d’accords de défense et de simple coopération militaire, d’accords secrets dont certains vont jusqu’à garantir « l’intégrité physique » de quelques Chefs d’État et leur éventuelle évacuation en cas de troubles intérieurs.

La pratique des interventions jusqu’en 1997 a montré que les gouvernements français successifs ont toujours réagi au cas par cas, sans se soucier de l’existence ou non d’accords de défense, en se contentant d’apprécier discrétionnairement la gravité des situations et les risques pour les pouvoirs en place, ainsi que les conséquences que pourrait avoir une intervention, tant sur le plan intérieur que régional ou international. Cette attitude a ainsi conduit le gouvernement français à ne pas répondre, pour des raisons de simple opportunité politique à des demandes d’intervention pourtant fondées sur des accords de défense. En 1963, Paris n’avait pas jugé « opportun » de répondre à une demande d’aide du Président Youlou au Congo Brazzaville, confronté à des manifestations qui emporteront son régime.


Ce type « d’intervention par omission » se renouvellera plus tard au Niger, en dépit de l’appel du Président Hamani Diori, lancé il est vrai pendant l’intérim d’Alain Poher, en avril 1974, ainsi qu’au Tchad où François Tombalbaye sera tué lors du coup d’État militaire fomenté par le général Félix Malloum. Plus tard en Côte d’ivoire, en 2002, le gouvernement n’a répondu qu’à minima à une demande d’intervention formulée par le Président Gbagbo et fondée sur un accord de défense existant entre les deux pays. La France se contentera dans un premier temps de fournir des munitions à l’armée ivoirienne, et après l’évacuation de ses ressortissants de la zone des combats, les Forces de l’Opération Licorne, dépêchées sur place, s’en tiendront à un déploiement dans une zone tampon entre les rebelles et les Forces armées nationales de Côte d’Ivoire (FANCI).

 

La confusion juridique et politique entourant la pratique interventionniste de la France en Afrique traduit l’absence de véritable doctrine en la matière et au-delà, met en relief l’interférence de facteurs multiples dans les prises de décision concernant les relations avec le Continent africain. Depuis 1960, la problématique des interventions militaires a toujours été au cœur des débats et controverses autour de la politique africaine de la France. Cela est tellement vrai que les critiques et dérives la concernant se sont surtout focalisées sur les interventions militaires. Aujourd’hui encore, les zones d’ombre de la politique française au Rwanda, renvoient non seulement au soutien multiforme que Paris a toujours apporté au régime génocidaire du Président Habyarimana mais aussi et surtout à la forte densité des relations militaires entre les deux pays avant le génocide. D’où par ricochet, la persistance des malentendus à propos de l’opération Turquoise autorisée par le Conseil de sécurité en juin 1994 mais conduite cependant par une coalition placée sous commandement militaire français.

 

Rien d’étonnant dès lors que le nouveau cours que les dirigeants français ont voulu impulser à la politique africaine (après l’élection de Jacques Chirac en 1995, et pendant la période de cohabitation, avec Lionel Jospin, entre 1997 et 2002) ait surtout concerné son volet militaire. Le nouveau discours, en la matière, intègre sans nul doute le traumatisme provoqué par le génocide rwandais et les nombreuses interrogations soulevées par le rôle de l’armée française, avant et après le 6 avril 1994. En déclarant solennellement, en janvier 1997, que « la période des interventions unilatérales en Afrique était close », Jacques Chirac, réagissait également à la dégradation de l’image de la France en Afrique, confondue de plus en plus avec les turpitudes des pouvoirs autoritaires que le Continent a connus tout au long des trois premières décennies d’indépendance.

 

Cette nouvelle orientation de la doctrine militaire, fondée sur le non interventionnisme, prend désormais appui sur les mécanismes sous-régionaux, régionaux et universels de prévention des conflits, et s’identifie à des opérations de maintien de la paix conduites par les Nations Unies et les organisations internationales africaines, dont l’OUA dans un premier temps, et l’Union Africaine ensuite.

 

De toute évidence, ce changement de cap prenait acte des remises en cause politiques qui, du Benin au Zaïre en passant par le Mali, le Togo et le Gabon, ont emporté les régimes de parti unique et fragilisé, sinon écarté, ceux des dirigeants les plus en cour auprès du pouvoir politique français. Ce nouveau partenariat, symbolisé du côté français par l’adoption du programme RECAMP (Renforcement des capacités africaines de maintien de la paix) sera expérimenté pour la première fois en République Centrafricaine (RCA), dans le prolongement du Sommet France-Afrique de Ouagadougou (Burkina Faso), en décembre 1996. Après une médiation menée par des Chefs d’État africains et le déploiement d’une force interafricaine bénéficiant du soutien logistique de la France, l’ONU y déploiera une opération de maintien de la paix (MINURCA) qui eut le mérite de restaurer, au moins temporairement, la sécurité en RCA. Le succès d’une telle initiative franco-africaine n’avait pas pour autant empêché la participation directe du contingent français stationné en RCA à des opérations de police intérieure[16] lors des violentes manifestations qui se sont déroulées à Bangui.

 

 

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Cet épisode centrafricain a été conforté en juin 1997 par la non intervention au Congo Brazzaville en proie à la guerre civile. A partir de là, et pendant toute la période de cohabitation, sous la pression de Lionel Jospin, le principe du « ni ingérence, ni indifférence » prévaudra dans les rapports avec l’Afrique. Cette ligne à laquelle le Premier Ministre arrimera la politique africaine de la France, surtout dans sa dimension militaire, conduira à ne pas intervenir lors du coup d’État en Côte d’Ivoire, le 24 décembre 1999, qui renversa le Président en place, Henri Konan Bédié.

 

Les événements survenus dans ce même pays, après une tentative avortée de coup d’État, le 19 septembre 2002, suivie de l’occupation par une rébellion de la moitié du territoire national vient donner l’occasion au gouvernement français de tester, de façon plus explicite, d’autant qu’il s’agissait du pays phare de l’influence française dans la région, sa nouvelle approche des relations avec l’Afrique. Rompant avec la stratégie du « ni ingérence, ni indifférence » mise en œuvre en décembre 1999, les autorités françaises ont voulu, en utilisant l’emphase diplomatique du Ministre des Affaires étrangères d’alors, Dominique de Villepin, faire de la crise ivoirienne un cas d’école de la nouvelle façon de gérer, et surtout de régler, un conflit africain sans être exposé aux habituelles critiques d’ingérence que suscite toute intervention militaire de l’ancienne Puissance coloniale.

 

Mais ce changement va très vite buter sur des considérations politiques, voire personnelles, qui ont eu pour effet de jeter la suspicion sur les intentions réelles du gouvernement français. Dans ce registre, les déclarations souvent contradictoires des responsables français, civils et militaires, sur l’attitude à adopter, ne permettront pas de dénouer les fils d’une situation, déjà complexe en elle-même, et qui plus est, mettait en jeu des intérêts multiples, dans un État considéré comme l’une des « locomotives » économiques de la région ouest africaine. Par ailleurs, les liens très étroits que le personnel politique français, notamment le Président de la République, Jacques Chirac, a toujours entretenu avec la classe dirigeante ivoirienne, n’ont pas contribué à faciliter les choses, et à faire ainsi de l’intervention française un modèle « sui generis », dans un pays confronté à une situation inédite dans le Pré Carré, à savoir l’occupation de la moitié du territoire national par une rébellion armée défiant ouvertement le pouvoir central.

 

En effet, sous les apparences d’un strict respect de la légalité internationale, et d’actions diplomatiques et militaires, menées en concertation étroite avec l’ONU et les organisations africaines dont l’Union Africaine et la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), le gouvernement français a surtout tenté d’imposer sa solution politique dans la crise ivoirienne. Celle-ci sera entérinée par l’Accord de Linas Marcoussis, signé le 23 janvier 2003, par les représentants des principaux partis politiques ivoiriens et ceux de la rébellion répartis entre trois mouvements pour « gonfler » leur représentation, mais dont seront ostensiblement exclus le Président de la République et l’armée nationale. Au delà des interrogations juridiques qu’il pouvait inévitablement soulever l’Accord de Linas Marcoussis opérait un partage du pouvoir entre un Président légal mais dépouillé de l’essentiel de ses prérogatives, et une opposition politique et armée désormais présentée comme légitime.

 

Dans le but d’asseoir l’autorité de l’Accord de Linas Marcoussis, le gouvernement français le fera entériner au forceps par une Conférence internationale qui s’est tenue à Paris, les 25 et 26 janvier 2003et à laquelle participaient le secrétaire général de l’ONU, de la CEDEAO et de bien d’autres institutions internationales, ainsi que pas moins d’une dizaine de Chefs d’État africain. Dans le prolongement immédiat de la Conférence de « Kléber », le Conseil de sécurité de l’ONU endossera dans sa résolution 1464 du 4 février 2003 (issue d’un projet présenté par la délégation française) l’Accord de Marcoussis, et légitimera la présence de la force française Licorne.

 

Les contours plutôt flous de l’intervention française en Côte d’Ivoire, tant en ce qui concerne son fondement juridique, que son lien organique avec l’ONU (la force Licorne était, bien entendu, restée sous commandement français), ont dès l’origine brouillé sa perception par l’opinion tant ivoirienne qu’africaine, et ont entretenu la plus grande confusion quant à ses motivations politiques. Les événements, parfois tragiques, qui ont jalonné la crise ivoirienne et envenimé les relations franco-ivoiriennes (bombardement d’une position militaire française à Bouaké, le 6 novembre 2004 et tirs meurtriers de l’armée française contre de jeunes manifestants massés devant l’Hôtel Ivoire à Abidjan, trois jours plus tard) ont donné une tournure très particulière à l’intervention française. Ce sentiment a été conforté par l’attitude hostile au pouvoir ivoirien en place qu’ont reflété les nombreuses résolutions adoptées au Conseil de sécurité, notamment en 2005 (Résolution 1633) et 2006 (Résolution 1721), à l’initiative de la France.

 

Les ambigüités de l’intervention française en Côte d’Ivoire et les malentendus qui l’ont entourée ont sans conteste pesé dans l’effet d’annonce du nouveau Président français, Nicolas Sarkozy, de marquer une rupture dans les relations franco-africaines. Les retombées négatives en Afrique de ce qu’il faut bien appeler un fiasco diplomatique français en Côte d’Ivoire ne sont pas étrangers à la décision rendue publique, en Afrique du Sud (ce qui est en soi un symbole) par le Président Sarkozy de remettre à plat tout le dispositif militaire en Afrique (avec la suppression de certaines bases permanentes) et de renégocier les accords de défense signés pour la plupart d’entre eux, au lendemain des indépendances.

 

Même si les événements survenus au Tchad, en février 2008, et le soutien logistique apporté par l’armée française à la garde présidentielle d’Idriss Déby appellent à la prudence, il est incontestable qu’en matière de relations militaires, il y a désormais un avant et un après Côte d’Ivoire. Il reste que l’Exécutif français, aujourd’hui comme hier, ne peut ignorer les états d’âme d’une armée qui, en Afrique, histoire coloniale oblige, s’est toujours considérée comme un acteur ayant son mot à dire dans les décisions des autorités politiques la concernant.

 

 

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