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08/12/2008

Pourquoi bloguer sur l'Afrique : revue provisoire

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Il y a des chiffres qui ressemblent à des condamnations. Exemple : seulement 5,5% d'Africains utilisent Internet, un pourcentage qui aurait pu être bien plus bas si le Maghreb et l'Afrique du Sud ne relevaient pas un peu cette moyenne. Heureusement, les chiffres ne disent pas tout. Les pratiques liées au web et aux TIC (technologies de l'information et de la communication) font leur bout de chemin sur le continent, et il ne s'agit pas seulement de la recherche de l'âme soeur occidentale (pratique en vogue), de la consultation des emails ou de la téléphonie par IP.

Progressivement, la blogosphère africaine se structure, et gagne en assurance et en intérêt. Signe des temps : en 2007 et en 2008, ce sont deux Africains (Cédric Kalonji et Israël Yoroba) qui ont gagné la "Coupe du monde des blogs" organisée par la Deutsche Welle dans la catégorie "blogs francophones".

A quoi ressemblent les blogs afro-orientés ? Majoritairement consacrés à l'expression d'opinions politiques au départ, voire de colères - le Français Delugio a ainsi créé son blog parce qu'il contestait le rôle de Paris dans la crise ivoirienne -, ils se diversifient avec bonheur. Ainsi, le blog Africa2point0 évoque, comme son nom l'indique, les mutations liées au web 2.0 sur le continent. Kotonteej parle de musique, Gangeous et Raphaël Adjobi sont férus de littérature (et ne se cantonnent pas à l'Afrique). De plus en plus de blogueurs "postent" autour de leurs préoccupations professionnelles comme le marketing, la publicité et la finance dans leur pays ou leur région.

Où se trouvent les blogueurs afro-orientés ? Si un nombre important vit en Occident, de nombreux blogueurs se trouvent dans les grandes villes du continent, et même dans des villes de province. Churchill Mambe Nanje, qui dirige une entreprise dans le secteur des technologies de l'information à 24 ans, blogue depuis Buéa, dans le Sud-Ouest du Cameroun ; Hilaire Kouakou, dentiste, blogue depuis la zone semi-rurale de Divo, en Côte d'Ivoire.

Dans quelles langues les Africains bloguent-ils ? En anglais principalement (l'Afrique du Sud, première puissance du continent, est anglophone, et et les blogs se revendiquant Sud-Africains constituent plus de la moitié des quelque 4000 blogs recensés par l'agrégateur Afrigator), mais aussi en français voire dans des langues nationales comme le malgache.

Pourquoi bloguer sur l'Afrique ? Pour avoir les réponses des blogueurs afro-orientés, j'ai lancé l'idée d'une chaîne de posts autour de ce thème. Une chaîne de posts qui a tourné en conversation intéressante et riche à plusieurs égards. Les blogueurs afro-orientés bloguent parce que, pour nombre d'entre eux, ils réfutent l'imagine monolithique, emplie de pessimisme et de catastrophisme, que les grands médias mondiaux donnent de l'Afrique.

Etum, qui anime le blog Africa2point0 blogue pour "essayer de gommer la mauvaise image qui colle à ce continent" et pour "informer les autres peuples sur les réalités africaines". "De manière générale je blogue pour communiquer ma passion pour l’Afrique, le web, les nouvelles technologies, l’innovation et l’entreprenariat. Je pense que le blog est un très bon moyen d’expression facile à mettre en place et à maintenir, il devrait être mis dans les mains de tous les africains afin de libérer encore plus l’ expression des uns et des autres. Le blog étant accessible à presque tous de nos jours il représente une chance énorme pour les fils de notre continent de se rencontrer, d’échanger, d’agir et de faire avancer le débat", écrit-il.

Israël Yoroba, qui raconte au quotidien, avec textes et podcasts, le quotidien d'Abidjan et des Abidjanais, est sur la même ligne: "L’Afrique, ce n’est plus seulement les guerres et autres calamités. L’Afrique c’est de plus en plus un continent qui s’affirme et qui veut tenir une place stratégique sur la table du monde. Le blog donc me permet de mettre en valeur ce que l’Afrique a comme atout. Bloguer sur l’Afrique c’est aussi montrer les souffrances de l’Afrique, mais aussi les espoirs des Africains. Mais surtout de montrer aux yeux du monde, ce que les médias traditionnels refusent de montrer."

Plus militante, A travers elle écrit : "Pour que la mère ait enfin des personnes présentes pour la défendre, pour se refuser à ce qu’elle sombre dans un nouveau siècle de résignation et de souffrance. Les miens ne veulent plus se taire."

Bloguer est également pour les Africains une manière de participer à la conversation mondiale, au concert de l'universel. Hilaire Kouakou affirme qu'il blogue "parce que l'Afrique ne peut se soustraire du monde". Philippe Couve, qui anime la web-émission participative L'Atelier des médias sur RFI et en ligne, est persuadé que "l'écosystème de l'information est en train de se modifier en Afrique autant (et peut-être plus encore) qu'ailleurs dans le monde". Il s'explique : "Les outils de publication (les blogs notamment) sont désormais à la disposition de (presque) tous et cela permet à de nouvelles voix de s'élever, à de nouvelles relations de se nouer, d'une province à l'autre, d'un pays à l'autre, d'un continent à l'autre. Et sans en passer par aucun circuit institutionnel ou officiel. Sans subir aucune censure. Le mouvement n'en est qu'à ses débuts. Il va permettre à l'Afrique de prendre sa place sur la Toile, au coeur de la Toile, et non pas à sa périphérie parce que les voix d'Afrique sauront nouer des liens. Ces liens qui constituent l'essence même du web."

Bloguer pour l'Afrique peut également être un acte militant, un refus de la médiocrité et de la situation dans laquelle le continent patauge pour l'instant. L'auteur du blog D'Olinda Café l'exprime de fort belle manière : "En tant qu’Africain blogueur j’essaie de communiquer une combinaison d’appel au changement et d’amour profond pour mon continent. Ce continent se laisse mourir par son refus d’abandonner certains reflexes (la culture africaine n’est pas toujours émancipatrice) lui dictant sa destinée vers un avenir incertain, mais certainement pauvre. Je blogue parce que je pleure, je blogue parce que je veux partager ce brulant désir de mutation qui est enfoui en moi. On a été trop longtemps pauvres et, même si les idées seules ne peuvent changer mon Afrique, elles peuvent y contribuer. Je « blogue Afrique » parce que je suis fatigué d’accuser les autres, fatigué de maudire les présages divins, de justifier la misère de mon continent."

Mais le blog n'est-il pas, en Afrique, une pratique de privilégiés ? Les blogueurs peuvent-ils changer les choses, alors que la majorité n'a pas accès à Internet ? Randy Donny pense que oui. "Oui, tout le monde ne peut avoir accès à Internet. Mais justement, bloguer permet d'interpeller l'élite éclairée, ceux qui ont les moyens, financier et/ou intellectuel, donc des leaders susceptibles de transmettre le message ou, tout simplement, de réfléchir dans un élan commun sur l'avenir de l'Afrique dont la raison fondamentale du non-développement est logée, en définitive et cela n'engage que moi, dans la matière grise." La blogosphère, lieu d'accouchement de la renaissance africaine ?

Pour aller plus loin et découvrir les posts rédigés dans le cadre de notre chaîne, cliquez ici.

Pour découvrir la conversation malgache, à l'intérieur de cette grande conversation africaine, cliquez ici.

23:44 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (15)

Commentaires

@Théo,
Ta chaine a un succes phénoménal, fais un tour sur la blogosphère africaine anglophone...
Merci pour cette belle chaine

Écrit par : Etum | 08/12/2008

Hi,
ce tag s'est propagé comme une traînée de poudre et a inspiré vraiment beaucoup. Il s'est même étendu dans la blogosphère anglophone : http://afromusing.com/2008/12/02/why-i-blog-about-africa/
merci!

Écrit par : joan | 08/12/2008

@Théo belle initiative ... belle aventure ... MERCI !

Écrit par : tomavana | 08/12/2008

Très bonne initiative qui, une nouvelle fois, nous donne la portée du "blogging" en Afrique et dans sa diaspora.

@+

Écrit par : Gangoueus | 08/12/2008

Excellente initiative Théo,

Tu as mis la blogosphère francophone sur le devant de la scène, et j'espère que ta chaîne crèera une passerelle entre les grandes afriques linguistiques, qui évoluent très souvent les unes parallèlement aux autres.

Désormais, ce blog nous appartient tous, puisque tu deviens de facto l'un des principaux représentants de la blogosphère francophone ;-)

Écrit par : Nino | 08/12/2008

merci pour le 'tag' Theo, et j'écrirai pourquoi je blog sur l'afrique quand j'aurai le temps

Écrit par : mambe nanje churchill | 09/12/2008

J'apporte ici un petit témoignange concernant le nombre peu élevé de connexions en Afrique. Témoignage que chacun peu vérifier en s'appuyant sur sa propre expérience.
Très vite, mes écrits sur le net ont été repérés par des parents d'élèves et en classe les enfants me parlaient du contenu de mes articles. Avant la crétion de mon blog, certains venaient même me montrer des photocopies de mes textes publié par le journal La Croix et me demandaient si j'en étais l'auteur ou s'il s'agissait d'un homonyme. Des collègues et des surveillants à qui je n'avais rien dit de la tenue de mon blog l'ont écouvert en naviguant sur le net. Des ami(e)s d'université m'ont retrouvé en tombant par hasard sur mon blog.
Pourquoi est-ce que je vous raconte tout cela ? Eh bien, pour aboutir à ceci : depuis que je tiens mon blog, jamais ne m'est parvenu de la Côte d'Ivoire un mot pour me dire "tiens, j'ai vu ton blog".
Je suis certainement loin de m'imaginer l'étroitesse du parc informatique dans le pays. Mais je crois aussi que ceux qui possèdent un ordinateur n'ont pas vraiment la même préoccupation que ceux de la blogosphère que nous constituons. L'article de Théo le dit clairement. Il faut espérer que peu à peu, cet outil formidable permettra aux Ivoiriens de découvrir ses immenses possibilités. Car pour moi, Internet est un formidable outil de communication mais aussi une source de connaissances immenses et donc de découverte du monde et de l'humanité.

Écrit par : St-Ralph | 09/12/2008

St Ralph, je me méfie des chiffres car on peut leur faire dire n'importe quoi. C'est vrai que par rapport à l'occident il y a du retard concernant l'utilisation d'internet mais chaque jour qui passe l'afrique fait de grands progrès.
Et je vais te dire pourquoi aucun mot ne te parvient du pays pour dire "j'ai vu ton blog". C'est simplement parce qu'au pays, internet sert à autre chose que d'aller sur des blogs: Chat, escroquerie, sites de rencontres...

Écrit par : Brym | 09/12/2008

merci pour le 'tag' Theo

Écrit par : mambe nanje churchill | 09/12/2008

Randy Donny pense que oui. "Oui, tout le monde ne peut avoir accès à Internet. Mais justement, bloguer permet d'interpeller l'élite éclairée, ceux qui ont les moyens, financier et/ou intellectuel, donc des leaders susceptibles de transmettre le message ou, tout simplement, de réfléchir dans un élan commun sur l'avenir de l'Afrique dont la raison fondamentale du non-développement est logée, en définitive et cela n'engage que moi, dans la matière grise." bien dit...

Si seulement si toutes les ecoles a partir du secondaires pouvaient disposer d'un petit minimum de 5 PC connectés au Net...les generations de demain seraient elles aussi progressivement touchées !

Nous devons garder le cap...du net !

Écrit par : Gbansé | 10/12/2008

@ Brym
"C'est simplement parce qu'au pays, internet sert à autre chose que d'aller sur des blogs: Chat, escroquerie, sites de rencontres..."

Malheureusement!!! Mais les choses avancent. Tout part toujours d'une elite. Le message est en train de passer. Je crois au potentiel du net en Afrique et cette plateforme me montre que je suis pas seul.

Écrit par : Richman | 11/12/2008

Brym, ta pensée a été complétée par Richman... Je crois que nous sommes d'accord pour dire que pour le moment cet outil est utilisé en Afrique à d'autres fins. Attendons donc patiemment que les choses évoluent. Gbansé n'a pas tort non plus de regarder du côté de ceux qui crient sur tous les toits qu'ils ont beaucoup d'argent à jeter par la fenêtre et que s'ils avaient le pouvoir politique ils feraient des miracles. Qu'ils commencent par mettre Internet au service de leurs amis pour qu'ils s'informent et se forment.

Écrit par : St-Ralph | 11/12/2008

article très intéressant ! Continuez d'écrire !
Peut-être que l'internet pourra être un facteur de développement pour l'Afrique, quand on voit avec quelle vitesse le mobile s'est répandu, on pourrait espérer beaucoup de choses!

Écrit par : Gringoire | 11/12/2008

Lettre ouverte à Théophile

Théophile vous avez un talent exceptionnel à raconter le quotidien de votre cher pays la cote d' ivoire ... je lis vos articles depuis que j' ai découvert le blog de Richman , vous vous battez pour une afrique meilleure mais une question mérite d' etre posée : est-ce que nos frères sont ils prets à ce sacrifice ... Nous sommes prets pour contribuer au réveil de nos pays en apportant notre contribution mais est -ce que les gens sont prets pour accepter notre contribution ?

Nous qui sommes dans la diaspora , suivons l' évolution des choses dans nos pays mais les choses sont durs si nous voulons apporter notre contribution , les conditions sur le terrrain découragent plus d' un parmi nous qui veulent investir sur le contiment .

Nous appartenons à la jeune génération de l' élite africaine qui veulent investire sur le continent mais nous avons besoin de la contribution de nos frères qui sont sur le terrain .

Je pense que bloguer juste pour raconter la pauvreté du continent n' a plus sa place et son sens ... Nous devons bloguer pour mettre en valeur les richesses du continent en s' ouvrant au reste du monde par le E-commerce ... Nous aimerions relancer le débat du commerce électronique en Afrique et nous voulons apporter notre contribution .

Écrit par : Olivier Todoe | 13/12/2008

Bonjour à tous,

D'abord bravo à Théophile Kouamouo pour cet article qui a le mérite de poser la question essentielle de la motivation des blogeurs. On le voit, à l'image des réalités vécues par chacun elles sont diverses et variés.

Si j'ai bien compris, cet outil web est perçu comme une voie pour la diaspora et l'intelligentsia africaine pour créer des espaces d'interactions en dehors de tout contrôle étatique et à même de renouveler l'image du continent en insistant enfin sur le renouveau et les choses positives qui s'y développent en ce moment.

C'est évidemment une très bonne chose, pourtant je me pose plusieurs questions qu'il me semble indispensable de proposer au débat:

Pourquoi choisir particulièrement le blog comme moyen d'expression? Quels avantages incitent à réellement développer les usages autour de ce médias lorsque l'on sait que seulement 5,5% des Africains sont connectés au net? En effet je pense que le risque est important, comme pour tant d'autres technologies, que faute de politique d'action globale les blogs s'intègrent dans le paysage africain par petite touche,par petites innovations locales, sans réelle vision globale. A mon avis la plus grande difficulté sera l'étape où il deviendra nécessaire de mobiliser les pouvoirs publics des différents pays africains pour réellement développer les infrastructures de l'internet, étape indispensable pour rendre les blogs de plus en plus populaire.

Autre point:
Si l'on part du principe que le blog est une sorte de médiateur, une plate-forme de concertations qui compile des initiatives individuelles pour proposer une synthèse dynamique des contenus qu’il rassemble. La confrontation au réseau permet alors à chacun de s’exprimer à travers l’appropriation par les participants des arguments d’autres participants, ceux-ci se laissant convaincre et sensibiliser par les contributions apportées par les autres membres.

Dans quelle mesure le développement d'une argumentation en ligne participe-t-elle à faire évoluer les opinions et les points de vues? Le blog peut-il avoir un rôle de catalyseur pour convertir les interactions en ligne en savoirs plus organisé et plus efficient ? Peut-il être un outil de régulation des apprentissages ? Permet-il à son auteur de s'auto-évaluer?
Y-a-t-il un réel impact sur la vie offline des blogeurs?

merci à tous de vos réponses qui participeront à nourrir notre reflexion sur ce sujet d'avenir qui mérite la plus grande attention.

Bien à vous,

clément mabi

Écrit par : Clément Mabi | 12/03/2009

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