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13.11.2008
Crise financière, ce que l'Afrique doit craindre
Cet article de réflexion nous est "offert" par Eugène Nyambal, conseiller principal pour l'Afrique de l'administration du FMI. Il remet en doute le dogme libéral du "laissez-faire" et appelle au retour de l'Etat dans la régulation de l'économie.
La crise financière provoquée par la crise immobilière américaine représente la plus grande menace sur la stabilité du système financier international depuis le krach boursier de 1929. Cette crise de confiance et de liquidités marque également la fin du règne sans partage du laisser-faire depuis trois décennies et la réhabilitation du rôle de l’Etat dans la régulation du marché. Pour sauver le système financier international et réduire l’impact de la crise sur l’économie réelle, les principaux pays avancés ont adopté une démarche coordonnée au niveau des banques centrales, ainsi que des plans de sauvetage systémiques inspirés de l’approche britannique. Les pays de l’Union Européenne ont ainsi adopté des plans de sauvetage de l’ordre de 2.000 milliards d’euros et les Etats-Unis un plan de 700 milliards de dollars auxquels il faut ajouter 500 milliards de dollars provenant de la nationalisation des agences de
refinancement Fannie Mae et Freddie Mac, d’AIG et les garanties de la FED pour le rachat de Bear Stern.
Ces différents plans reposent sur les volets suivants : recapitalisation du système bancaire par injection de fonds publics et fourniture de liquidités à court terme aux banques pour faire redémarrer le crédit à l’économie; garantie des prêts interbancaires et des dépôts pour restaurer la confiance entre les banques et auprès des épargnants, et rachat par le Trésor américain des créances douteuses pour soutenir la reprise du marché des titres immobiliers. Pour être efficace, le plan de sauvetage doit être complété aux Etats-Unis en particulier par des mesures visant à réduire les saisies immobilières et à stabiliser les prix de l’immobilier. Les différents pays doivent également se préparer à des programmes de relance budgétaire en vue de soutenir l’activité.
Les origines de la crise financière
La crise financière internationale actuelle est liée à un ensemble de facteurs. En premier, la bulle immobilière a été créée par la politique monétaire accommodante mise en place aux Etats-Unis à partir de 1999 après l’éclatement de la bulle des nouvelles technologies et par le financement des déficits budgétaire et extérieur américains par l’épargne internationale. En second lieu, la crise provient des innovations dans le secteur financier, notamment la réduction substantielle de l’apport initial et des autres exigences pour permettre aux ménages peu solvables d’acheter une maison (créant ainsi le marché des subprimes), la titrisation qui permet aux banques de vendre leurs créances pour trouver de nouvelles sources de financement et la dispersion des risques pour réduire le niveau d’exposition des investisseurs.
En troisième lieu, la crise est liée aux insuffisances en matière de gouvernance d’entreprise, notamment à la faiblesse des systèmes de gestion des risques et aux mécanismes d’incitation privilégiant les résultats à court terme. En quatrième lieu, le développement de produits structurés opaques et illiquides et la montée des risques sont liés à une réglementation inadaptée aux innovations financières, aux faiblesses des agences de notation en matière de prévention des risques et à l’absence d’infrastructures adéquates pour mettre en place un marché organisé et capable de gérer les risques de contrepartie.
La propagation de la crise du subprime
Pour maximiser leurs profits, les banques ont donné des crédits aux ménages à faibles revenus et peu solvables à des taux d’intérêt faibles au départ et renégociables à la hausse au bout de quelques années. Pour avoir de nouvelles ressources, les banques transféraient ces créances aux banques d’affaires qui les regroupaient dans des paquets de créances « pools de crédit » sous forme de titres financiers pour faire apparaître un risque global plus faible et revendre ces titres aux investisseurs du monde entier, notamment les banques, les caisses de retraite, les compagnies d’assurance et les investisseurs privés. Les racheteurs de ces créances étaient d’autant plus rassurés que les agences de notation (Moody’s, Standard and Poors) donnaient à ces titres des notes de risques comparables à celles des dettes de l’Etat avec un rendement plus élevé.
La machine s’est grippée lorsque la hausse des taux d’intérêt américains a mis des millions de ménages américains dans l’incapacité de rembourser les crédits immobiliers et créé une spirale à la baisse des prix. Ceci a entraîné des pertes énormes au sein des établissements financiers. Dès lors, personne ne savait plus combien valaient les titres basés sur le crédit immobilier. Face à cette situation, les agences de notation ont révisé à la baisse la note de ces titres dans la deuxième moitié de 2007 et leur vente est devenue plus difficile, car personne ne voulait dorénavant prêter des ressources aux établissements qui empruntaient à court terme sur le marché inter-bancaire pour acheter ces titres.
L’application des normes comptables obligeant les banques à corriger quasiment en temps réel la valeur de leurs actifs en fonction de l’évolution de la bourse a également contribué à amplifier les variations à la baisse et à fragiliser les bilans des établissements financiers et des investisseurs ayant ces actifs dans leurs portefeuilles. Après la faillite de Lehman Brothers, la nationalisation d’AIG a été salutaire car la crise aurait pu s’étendre au marché de l’assurance contre les risques de défaillances des emprunteurs « Credit Default Swap » qui pèse 54 000 milliards de dollars. En effet, Lehman et AIG étaient parmi les principaux vendeurs de ces protections.
La plupart des pays européens ont été affectés par la crise financière internationale, compte tenu de la forte implication de leurs places financières et de leurs investisseurs institutionnels dans la globalisation financière. En ce qui concerne les pays émergents, l’Asie est moins touchée que les autres continents grâce à ses énormes réserves de changes. Cependant, malgré les progrès accomplis au niveau macroéconomique, nombre de pays émergents subissent de plus en plus la contagion de la crise.
Les pays plus vulnérables sont ceux ayant des déficits courants élevés ou ayant financé leur boom du crédit par les capitaux étrangers et les lignes de crédit des banques étrangères. Ce groupe de pays sera pénalisé par le rapatriement des capitaux et la hausse du coût de financement qui aurait eu un impacts sévère sur leur balance des paiements. Dans ce cas de figure, ils pourraient solliciter l’appui financier du FMI.
La transmission vers le secteur réel
Le pire des scénarios serait qu’une crise prolongée des institutions financières ne s’étende au secteur réel à travers le resserrement du crédit. Imaginons une situation où l’insuffisance des fonds propres des banques et la crise de confiance aboutissent à une contraction prolongée du crédit qui provoquerait un ralentissement de l’économie, l’explosion du chômage et la contraction de la consommation. Il s’en suivra une forte baisse des profits aux entreprises.
Au niveau du secteur financier, le ralentissement de l’économie réelle conduirait à la hausse des défaillances, y compris sur les crédits immobiliers et à la consommation, ainsi qu’à la baisse supplémentaire de la valeur des actifs des banques et des institutions financières. Ceci fragiliserait davantage le secteur financier qui mettrait l’accent sur le renforcement des fonds propres au détriment du financement de l’économie. Ce cercle vicieux pourrait entraîner l’économie dans une longue période de récession.
L’Afrique dans la tourmente
A priori, l’Afrique serait le continent le moins touché par la crise financière compte tenu de sa faible intégration à la mondialisation économique et financière. De manière générale, la crise économique et financière mondiale aura un impact négatif sur la croissance et l’équilibre interne et externe de nombreux pays africains, en raison de la baisse des exportations des matières premières. Au niveau du secteur financier, il y a peu de vulnérabilités, car la plupart des banques sont surliquides et prêtent peu aux entreprises. Cependant, il convient de regarder de près le comportement des filiales des banques étrangères, ainsi que la gestion des réserves de change par les banques centrales. L’impact de la crise se fera davantage ressentir sur l’aide publique au développement dont le volume risque de baisser, compte tenu des restrictions budgétaires dans les principaux pays avancés. Au regard de la contraction du crédit et
du ralentissement de l’économie mondiale, les flux d’investissement des multinationales et les transferts de la diaspora vers le continent vont également diminuer considérablement au moment où l’accès aux marchés internationaux de capitaux deviendra plus difficile. L’impact du choc sur l’Afrique dépendra en partie du rôle d’amortisseur que pourraient jouer les pays émergents comme la Chine ou l’Inde sur la stabilité des prix des matières premières et les flux d’investissement étrangers.
Les leçons de la crise
A mon avis, la principale leçon à tirer de cette crise est la fin de la conception idéologique des marchés qui sous-tend le « Consensus de Washington » et la réhabilitation de l’Etat comme garant du bien-être sociétal. Au niveau international, il est indispensable de repenser le rôle, l’architecture et la gouvernance de la globalisation économique et financière, de privilégier une approche coopérative et de renforcer la réglementation et la supervision du système financier au regard des innovations financières récentes.
Une série de sommets du G20 (groupe des pays industrialisés et des pays émergents) est prévue à cet effet. Malgré son poids marginal dans l’économie mondiale qui interpelle au plus haut point les décideurs du Continent, l’Afrique ne devrait pas être exclue des discussions sur la réforme du système monétaire et financier international. Au-delà de la nécessité de s’adapter aux défis de cette crise, les africains devraient comprendre que le marché sans règles devient un casino qui permet aux plus forts de privatiser les bénéfices et de socialiser les pertes.
Pour que les Africains puissent tirer profit de l’économie de marché, il convient avant tout qu’ils sortent de l’esprit de dépendance pour se réapproprier la réflexion sur leur destin et qu’ils mettent en place un Etat stratège, dépourvu de rôle direct dans la production mais capable de mieux planifier, piloter et réguler l’économie. En un mot, l’Etat doit renforcer son efficacité dans la gestion de ses fonctions régaliennes, régulatrices et mieux suivre la gestion des activités concédées au secteur privé, notamment dans le secteur de mise en œuvre de l’eau, de l’électricité, des télécommunications et des transports.
Conseiller principal pour l’Afrique, de l’Administrateur du FMI
Auteur de « Afrique, les voies de la prospérité »
Dans une tribune, Gbagbo analyse la victoire d'Obama
A lire ici.
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