topblog Ivoire blogs Créez votre blog Envoyer ce blog à un ami

« 2008-11 | Page d'accueil | 2008-11 »

12.11.2008

Bakassi : les otages libérés contre treize pirates

A lire dans Le Jour de Yaoundé.

L'affaire Alafé : une photo troublante de la postcolonie

l'intelligent.jpgJ'ai longtemps réfléchi avant de pouvoir traduire en mots le malaise qui m'habite depuis le début de ce que l'on pourrait appeler le feuilleton Assé Alafé, du nom du patron du quotidien L'Intelligent d'Abidjan, arrêté après une dénonciation anonyme, jugé de manière expéditive et condamné à 18 mois de prison pour fraude sur l'identité. Alafé aurait eu trois extraits de naissance présentant des filiations différentes et ayant pour conséquence de faire de lui soit un Nigérian soit un Ivoirien.
Comment évoquer cette "affaire" qui, sous les traits d'un banal fait divers dont le personnage principal serait une figure de la presse, est à mon avis une parabole illustrant assez bien les errements de l'Etat postcolonial tel qu'il se présente sous nos cieux ? Il est important d'ébaucher, à grands traits, le "décor" de "l'intrigue". Journaliste célèbre, pur produit du "printemps de la presse" des années 90, patron de presse ambitieux, Assé Alafé était candidat à la présidence de l'Union nationale des journalistes de Côte d'Ivoire (UNJCI) quand son passé présumé a resurgi, et que des "anonymes" l'ont dénoncé comme "fraudeur à la nationalité". Dans un contexte d'enrôlement en vue des prochaines élections générales.
C'est une évidence : l'on ne peut commenter l'arrestation et la condamnation d'Alafé sans prendre en compte un environnement politique - au sein de la corporation journalistique et dans le pays - qui parasite complètement l'enjeu et contribue au malaise.
Peut-on oublier un contexte où l'identification de la population est engagée et où les ressortissants de la CEDEAO (considérés comme supporters potentiels d'un Alassane Ouattara qui a lui même un rapport compliqué avec la Nation ivoirienne) sont vivement exhortés à se mettre en retrait ? Alafé n'est-il pas un "outil de communication" destiné à montrer que l'Etat ivoirien est décidé à punir les ressortissants ouest-africains désireux de voter en dépit de la loi ? Comment éluder le fait qu'Alafé se voit rappeler ses problèmes de nationalité alors qu'il est candidat à un poste très convoité ?
Nul n'est censé ignorer la loi, certes. Mais la loi, qui doit s'appliquer à tous et en toutes circonstances, s'affaiblit et se compromet lorsqu'elle finit par ressembler à un instrument, à une sorte de "bombe atomique" utilisée opportunément, dans le contexte d'intrigues et de batailles de pouvoir. C'est ainsi qu'une décision légalement justifiée peut apparaître à l'opinion comme moralement injuste.
Si Assé Alafé était un ministre ivoirien issu des Forces nouvelles, c'est-à-dire un Ivoirien ayant pris les armes contre son pays, et qu'il rencontrait les mêmes problèmes de nationalité, aurait-il été jeté en prison ? Allons plus loin : s'il était un leader de parti politique ayant réussi à faire entendre sa voix en appelant, à coups de milliards, le démon de la guerre sur son pays, aurait-il été arrêté comme un vulgaire voleur en allant se faire enrôler en compagnie de son épouse et de sa garde rapprochée onusienne ? Bien sûr que non. Une fois de plus, on peut dire qu'on a la preuve que dans la Côte d'Ivoire embourbée dans la crise depuis bientôt dix ans, le crime paie. Une fois de plus, l'on se rend compte que, pour être protégé de toutes ses turpitudes présentes ou passées, mieux vaut être membre d'un groupe signataire des fameux accords de Linas-Marcoussis. D'où le malaise.
Par ailleurs, l'on se demande où sont passés les officiers d'état-civil qui ont octroyé au confrère Alafé les fameux "papiers à problèmes". Comme lors du procès des déchets toxiques, aucun serviteur de l'Etat n'est condamné. Irresponsabilité administrative à tous les étages ! C'est pourtant cette irresponsabilité administrative - qui est une des tares les mieux partagées dans notre Afrique contemporaine - qui est la mère du délitement de nos Etats, qui avance lentement mais sûrement.
Sortons de l'affaire Alafé, mettons de côté les controverses sur la nationalité, élargissons notre regard. Si l'on devait enquêter sur la véracité de l'état-civil (âge voire patronyme) de chacun des footballeurs participant à la Coupe d'Afrique des nations, combien en sortiraient indemnes ? Ce petit exemple, je l'utilise pour mettre en évidence le caractère irresponsable des administrations africaines, inconscientes de l'importance de l'état-civil pour la cohésion nationale, voire la sécurité - imaginez des délinquants qui se font faire une pièce d'identité au nom d'un riche homme d'affaires pour aller prendre de l'argent au guichet de sa banque ou qui s'évadent de prison et changent de nom comme de chemise.
Et pourtant... Un grand nombre de conflits de l'Afrique contemporaine tournent autour de l'état-civil, quand on y réfléchit bien. Si les limites de la nationalité ne sont pas clairement établies, le sentiment national ne peut s'imposer. Et dans ce cas, l'on a affaire à des revendications identitaires exploitées par des nageurs en eaux troubles. N'est-ce pas le cas en Côte d'Ivoire, dans le Kivu et à Bakassi ?