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07/11/2008

Barack Obama, une certaine figure du monde, par Achille Mbembé

Achille Mbembé, ami de notre "village", nous offre cet article que j'ai pris beaucoup de plaisir à lire. Il l'a écrit avant le "D" day, ce fameux 4 novembre où le rêve de Martin Luther King est devenu réalité... en partie...

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Je suis arrivé en Caroline du Nord à la fin du mois de septembre. C'est en partie dans cet ancien État esclavagiste du sud des États-Unis que j'ai suivi les cinq dernières semaines de la campagne pour les présidentielles américaines.

Cette note, je l’écris après minuit, à quelques heures seulement de l’ouverture des bureaux de vote. Le sentiment qui m’habite ne saurait être plus manifeste. Je suis sur le point d'être le témoin d'un événement historique absolument singulier, qui ne se répétera sans doute pas d’ici trois générations, et dont les significations sur le long terme m'échappent entièrement.

Ce soir en effet, Barack Obama sortira vainqueur du duel sans merci qui, depuis l’été, l'opposait au septuagénaire d'Arizona, John McCain. En portant pour la première fois un Africain-Américain à la tête du plus puissant État de la planète, les États-Unis feront une fois de plus un énorme pas en avant dans la longue lutte pour l'égalité raciale dont Martin Luther King porta le flambeau, lui qui, s'adressant aux descendants d'esclaves dans le Nouveau Monde, proclama il y a exactement quarante ans avoir aperçu au loin les contours de ce qu'il appelait, sur le mode biblique, la Terre promise.

Obama ne détient guère les clefs de la Terre promise. Mais à le lire, à l’écouter et à le suivre au cours des cinq dernières semaines, des millions de gens se sont mis à penser qu’il pourrait sans problème tenir lieu de portrait-visage de notre monde, notre effigie.

Ce soir, il sera porté au pouvoir par une formidable coalition multi-raciale - sans doute la plus sophistiquée jamais mise sur pied dans l'histoire politique des États modernes. Très tôt, dès les primaires, il avait transformé sa campagne en un vaste mouvement social et culturel dont la force tient à trois facteurs.

D'une part il est parvenu à assimiler et à fédérer différentes strates ethniques et démographiques de ce pays - des minorités historiques ou neuves jusqu'aux «petits blancs» généralement si prompts au ressentiment raciste, ceux-là mêmes auxquels l'intellectuel et militant afro-américain W.E.B. Dubois attribuait en partie l'échec de la Reconstruction au sortir de la guerre civile. Du coup, d'un point de vue sociologique, l'organisation qu'il a bâtie préfigure de manière éclatante l'Amérique de demain -un pays bariolé et métis, microcosme du monde à la confluence de l'humanité.

D'autre part il a procédé à une véritable épure de la tradition nationaliste et protestataire qui a longtemps servi de socle à la pensée et à la praxis politique afro-américaine tout en conservant l'inspiration prophétique et revivaliste et la sensibilité universaliste et cosmopolite qui en a toujours été le pendant.

À plusieurs égards, cet aggiornamento a nécessité une triple prise de distance - d'abord par rapport aux définitions canoniques de la condition noire aux États-Unis et aux modes d’action qui en ont historiquement découlé; ensuite par rapport aux stéréotypes qui ont historiquement permis de stigmatiser le signifiant noir et de «ghettoïser» la création politique afro-américaine.

Cette prise de distance s'est également traduite par la mise entre parenthèse de l'Afrique dont il n'a pas prononcé le nom une seule fois au cours de cette campagne et qui, on le sait, a d’abord fait son apparition dans sa vie sous la figure du «père absent», mais dont, conséquence de la malédiction généalogique, on ne peut se défaire. L’écart s’applique également à son propre prénom «Hussein», à consonance musulmane, dans ce pays où beaucoup sont persuadés que l'Islam est une religion suicidaire. Grâce à cette triple excision, Obama n'est jamais apparu aux yeux de la majorité de l’électorat comme «le candidat noir».

Finalement, il a mis à profit presque toutes les ressources de l'age digital pour non seulement modifier radicalement l'idée que l'on se faisait de la mobilisation sociale, mais aussi de la communauté citoyenne elle-même et de la participation politique. Du jour au lendemain, ce sont des millions de volontaires qui se sont transformés en «ayant-droits» là où auparavant ils se contentaient d'être des «sans-parts».
Au cours des cinq dernières semaines, je me suis longuement interrogé sur la fascination que cet homme exerce sur nos esprits. Je suis particulièrement frappé par le travail d'ascèse auquel Obama a du se plier pour, d’une part, se tenir debout par lui-même et pour, d’autre part, être accepté et reconnu par l'Amérique comme «l'un d'entre nous».

Contrairement à ce qu’affirment maints commentateurs, il n'a pas cherché à «transcender» la «race» en tant que telle. Du reste, il ne pense pas que nous vivions dans une ère post-raciale où les questions de mémoire, de justice et de réconciliation soient sans objet. Je dirais que dans une intime étreinte, il a embrassé le signifiant racial et l’a redoublé afin de mieux le brouiller pour mieux s'en éloigner, pour mieux le conjurer et pour mieux réaffirmer la dignité innée de chaque être humain, l’idée même d’une communauté humaine, d’une même humanité, d’une ressemblance et d’une proximité humaine essentielle.

Il ne serait pas incongru de chercher les sources profondes de ce travail d’ascèse dans le meilleur des traditions religieuses afro-américaines. De ce point de vue, les parallèles entre les itinéraires de Barack Obama et de James Baldwin sont étonnants. Dans le discours politique d’Obama, il n’est pas étonnant de retrouver les accents de la religion prophétique des descendants d’esclaves ou encore la fonction utopique si caractéristique du travail de création artistique afro-américain.

Pour les communautés dont l’histoire a longtemps été celle de l’avilissement et de l’humiliation, la création religieuse et artistique a souvent représenté l’ultime rempart contre les forces de la déshumanisation et de la mort. Cette double création a profondément marqué la praxis politique afro-américaine. Au fond, elle en a toujours été l’enveloppe métaphysique et esthétique, l’une des fonctions de l’art et du religieux étant justement d’entretenir l’espoir de sortie du monde tel qu’il a été et tel qu’il est, de renaitre à la vie et de reconduire la fête.

Finalement, je crois qu’Obama offre à notre regard une certaine figure du monde et une certaine figure de l’Amérique, de son corps et de son esprit. Il les offre à notre regard, dans une visibilité si éclatante et si manifeste qu’elle déchire, l’espace d’un instant, et peut-être pour la première fois dans l’histoire de notre monde, la mince couche de nuit qu'est l’apparence physique. Rien que pour cela, je voudrais être là le jour de son inauguration, en janvier prochain, quand, ne serait-ce que l’espace d’un clin d’oeil, le monde entier resplendira de lumière, à la manière d'un jardin en fête.

Mais si par malheur ce soir il ne l’emportait pas, alors ...

Achille Mbembe est professeur d’histoire et de science politique à l’université du Witwatersrand (Johannesburg, Afrique du Sud).
Cet hiver, il est en résidence au John Hope Franklin Institute, Duke University.

19:56 Publié dans Jeux | Lien permanent | Commentaires (11)

Commentaires

Achille Mbembé fait bien de rappeler que l'Afrique ne figure dans aucun des discours du président Obama depuis le début de sa campagne.

Écrit par : mohamed billy | 07/11/2008

Cher THEO, Pour un retour sur ton village, je suis heureux de lire un tel délice!!!Ah Achille! Toujours plus loin, plus haut, plus profond...
bonne lecture

Écrit par : David NG | 08/11/2008

Merci Théo / merci Mbembé.

Barack Obama se dit noir. Il n'est pas necessaire de s'etaler sur ce sujet. Le plus important c'est qu'il faudra dire a Mbembé de nous faire des recits comme celui-ci sur des leader africains (et il y en a) qui sont pour le changement, tout ceux qui croit aux changement en Afrique pourront avoir un peu d'espoir.

Quand j'ai lu l'article du monde qui parlait de la leçon aux Africains, je suis heureux qu'ils n'ignorent pas ses origines africaines.

Merci Mbembé, nous avons besoin de tel témoignage pas seulement pour des leader américains, ou d'ailleurs, mais aussi pour les nôtres. On pourrais garder espoir et croire qu'un jour un "Obama" (pas un martyr) pourra encensé tout le continent.

Meme si, évidement, on n'est pas dans la même logique. Mais l'espoir est un ressentiment et pas un calcul.

Écrit par : metu | 08/11/2008

SVP! Arrêtez de rêver. Nous devons plutôt nous atteler à fasciner les générations africaines à venir.

www.sunutv.com

Écrit par : modou | 09/11/2008

Tous les adversaires de obama, à commencer par les republicains posent cette question: qui est obama? il ya meme un professeur de sciences politiques, philosophe à ses heures perdues qui en parlait sur un media international français visuel: cette diversité culturelle de obama est en soi unique dans l'histoire des présidents américains, quelle en sera la résultante?

On insiste sur l'origine kenyane de son père, mais on oubli souvent que ce père l'a abandonné très tôt, qu'il n'a pas vécu en afrique, qu'il n'est pas descendant d'esclave américains et qu'il a été élevé par sa grand mère blanche. Peut être que ce monsieur est un personnage de frantz fanon: peau noire masque blanc.

Je rappelle aux uns et aux autres que sarkozy n'aurait pas pu se présenter à l'élection américaine car né en france et que, et que ado serait en prison aux usa pour cause de rebellion! actuellement on a tous mis un bemol sur les originies sulfureuses de ado pour avoir un minimum de paix, ce n'est donc pas malin que ses sofas veuillent nous faire avaler des pilules à odeur de sang!

Écrit par : marianne | 09/11/2008

@ Marianne,

La loi américaine exige au candidat à la présidentielle d'être né aux Usa.c'est une exigence qu'on peut comprendre d'autant que la loi du sol existe déjà chez eux.Ils peuvent donc se le permettre.c'est un caprice qu'ils veulent entretenir même s'ils sont quasi certains que la probabilité du préjudice est largement moindre voire même exceptionnelle(ex:le cas arnold swarzeneger)

Mais les états unis ne comptent pas sur son sol des "petits américains" sans-papiers comme on a pu le constater pour des "petits ivoiriens"en côte d'ivoire.Et cette exigence américaine est mineure comparé le fait qu'il faudrait en plus être soit sénateur ou gouverneur d'un état pour être candidat.Et n'est pas sénateur ou gouverneur qui veut! la complication réside plus à ce niveau là qu'ailleurs.

Sur ADO, je suis un peu embêté de revenir là dessus parce que la quasi totalité des ivoiriens l'ont compris , je pense.Ce monsieur est certes ivoirien,sauf qu'il ne rentrait peut-être pas dans les critères d'éligibilité.Mais est ce une raison de nier sa nationalité ivoirienne?Où encore de parler de nationalité douteuse?De plus, ces mêmes critères étaient-ils justes et à l'image de cette nouvelle Côte d'Ivoire que nous formons?le Bémol dont tu parles s'est fait par un tour de force alors qu'il aurait dû se faire le plus simplement du monde et assez raisonnablement.les études sociologiques n'ont pas été pris en comptent et quelle explication scientifique autre voulons nous faire passer de tangible aux yeux du peuple?

Avec l'élection d'Obama, tous revoient comment une nation grandit et peut s'interroger sur les voies à emprunter pour réussir son vivre ensemble.
j'ai bien peur qu'on se retrouve avec des millions de gens plus tard né tous en côte d'ivoire mais toujours étrangers parce que nos lois sont bancales et injustes.Franchement le cas ADO a réveillé l'ignorance qui sommeillait en nous et depuis on patauge.j'aimerais Marianne que tu puisses avaler ta pilule sans soucis parce que convaincu de son bien et de son apport et non le faire parce que le choix t'ai été imposé.Les grandes nations ont dépassé ces considérations et l'on a pu aussi voir un homme comme Sarkozy au pouvoir en France.

Écrit par : mohamed billy | 09/11/2008

Salut,

Je refuse volontairement de m'investir (pour le moment) dans le rapport (nauséabond) Obama-Ado que certains ...s'emmerdent à établir!

Obama, Achille vient de le démontrer avait devant lui son Destin: évoquer/invoquer la souffrance subie par les Nègres, les luttes émancipatrices. Cela l'aurait enfermé dans une lutte de clan; et instinct/pulsion de survie oblige, plusieurs citoyens Américains auraient fait avec le complexe de race.

Au lieu de ce discours facile et dangereux (on refuse que je sois candidat parce que je suis musulman!), Obama a choisi de repondre aux préoccupations actuelles des Américains

Ces politiciens fantoches, sans scrupule, sans vergogne qui nous emmerdent ici à longueur de journée nourrissent quelle ambition pour les Ivoiriens? Ils ont tous géré la CI. Plus personne ne bénéficie maintenant du mythe de la virginité politique. Que proposent-ils?

La fascination que Obama exerce tient, entre autres, au fait qu'il ait UNIQUEMENT songé à trouvé des éléments de reponse aux soucis américans

Écrit par : Lévy | 10/11/2008

parfaitement d'accord avec toi billy!
je reconnais que mon aversion pour ado (politiquement parlant) parasite parfois ma capacité de dicernement, sinon pour le reste on est sur la meme longeur d'onde...
levy si j'ai parlé de ado obama c'est uniquement parceque je considère le blog de theo comme le seul sur lequel je peux réagir face aux légèretés de certains canards d'abidjan, désolé si cela ta choqué

Écrit par : marianne | 10/11/2008

C pas demain qu'on verrait un president metis en Cote d'Ivoire puisque la constitution ne permet qu''a un ivoirien de bon " teint noir " devenir president ici . !
Car meme si aux USA le metis est considéré comme un noir en theorie , en realité Obama est metis et exprime l'espoir pour une partie de la planete toutes races confondus

Moi aussi -blanc- j'ai souhaité qu'Obama devienne president car il exprime le souhait de millions d'americains issus des minorités ethniques qui ne supportent plus le WASP power au states . Mais si Obama exprime le reve de l'afrique , je mettrais un bemol car oui il represente un peu de cet afrique mais pas de manière aussi reluisante car Obama le père est l'exemple meme de la fuite devant la paternité de millions d'africains - ce qui résulte dans ces incivismes et ces pertes de repère qui crée les rebellions partout . Le père a bien abandonné son fils à sa mère blanche pour rentrer chez lui !

au lieu de revâsser à l'Amerique , les africains devraient plutot se mettre au travail pour construire par un developement sain et durable, leur continent pas pour une génération mais pour les dizaines de générations à venir

Écrit par : zappa | 11/11/2008

tiens une difference fondamentale entre les trois, les deux premiers ont déjà eu l'onction populaire (sénateur aux états unis et maire à neuilly surseine), la légitimité populaire alors quie le troisième a été nommé par un despote!!
j'ajoute meme que le quatrième, primus de son état a perdu la seule élection republicaine (députation à port bouet) à laquelle il a participé et s'est imposé par les armes!!

Écrit par : Marianne | 11/11/2008

@ Zappa,

Je pense que tu fais une erreur. Un métis ou un "Ouédraogo" ou "Kaboré" peut être président de la CI. Un Blanc peut être président en CI.
Il faut être Ivoirien de naissance né de père et de mère eux mêmes Ivoiriens de naissance. Si ton grand-père blanc a été naturalisé avant la naissance de ton père et que celui ci a épousé une Ivoirienne non naturalisée (Noire, métis ou Blanche - ce qui est possible), tu peux être président.
Le petit-fils d'un naturalisé né après sa naturalisation peut devenir président. Donc, ce n'est pas un critère racial mais une sorte "d'histoire nationale" qui joue ici. Ce qui ne veut pas dire qu'on peut s'interroger sur la pertinence du choix du législateur.
Aux USA, Arnold Schwarzenegger, gouverneur de Californie, ne peut devenir président... En France si ! On peut penser que c'est injuste aussi.
La force de l'Amérique, c'est la force de ses institutions et le respect que ses habitants leur portent.

Écrit par : Théo | 11/11/2008

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