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08/08/2008

C'était Zézé Baroan

La tribune qui suit est de l'ami Joël G. Baroan. Il est un témoignage sur celui qui fut son père, mais aussi et surtout, l'un des plus proches collaborateurs de Félix Houphouët-Boigny, premier président de la Côte d'Ivoire. Alors que l'actualité nous ramène aux jours pleins de fièvre de l'indépendance, petit clin d'oeil à l'Histoire !


Il y a un an, le 25 juillet 2007, s’éteignait le Général de division, Ambassadeur de Côte-d’Ivoire, Bertin Zézé Baroan. Tout a été dit sur l’homme ou presque. Sur ses origines, sur sa volonté farouche de se forger un destin à la mesure de ses ambitions et dans les pas de son illustre grand-père, le grand guerrier Rabet Boguhet, qui eu maille à partir avec le colonisateur, sur sa rencontre et plus tard sur sa collaboration avec Félix Houphouët-Boigny, emprunte de respect et d’admiration réciproques.

Orphelin très jeune, il avait choisi le métier des armes pour se forger une carrière militaire. Comme son ancêtre, il avait soif d’aventures et de grands espaces. L’Indochine et Dien Bien Phu lui fournirent leurs meilleurs élixirs. De retour en Côte d’Ivoire, auprès d’Houphouët, il avait fait le choix de le servir, parce que disait-il, le Président parlait de la Côte-d’Ivoire à construire, de la Côte-d’Ivoire de demain. Avec d’autres, il aurait la charge de l’Armée future du pays. Mais de quelle armée parle-t-on ?
Nous avions lui et moi, de longues conversations (plutôt interrogations pour moi et enseignements pour lui), sur divers sujets de ces premiers temps.
Il avait une certaine idée de l’armée ! Conscient que celle-ci fut ontologiquement une escouade au service de l’oppression coloniale, il disait la difficulté d’en faire une armée nationale. Il aimait à répéter : « Le jour où nous formerons une nation, notre armée suivra ! », à quoi je rétorquai : « l’armée ne pourrait-elle pas être le creuset de la nation ? » « Que non ! Elle sert un homme, une vision », regretta-il.

Pourtant tant bien que mal, il remplit ses missions. Comme premier Aide de camp de Félix Houphouët-Boigny d’abord, comme Commandant militaire du Palais ensuite, puis, comme Chef de la 3ème région militaire à Bouaké. Comme Chef d’état Major enfin, il fit serment de fidélité au drapeau et de loyauté à un homme, tandis que ses condisciples Kountché au Niger et Kérékou au Bénin tentaient l’aventure du Coup d’état. Bref, le soldat qu’il était portait haut la fierté de toute une armée, reflet d’un pays admiré, et montré en exemple par tous pour ses performances économiques. Mais il n’était pas dupe, car il savait aussi que son prestige personnel et la fierté qu’il avait pour cette armée avaient pour source et s’appuyaient sur le prestige et le rayonnement personnels d’un homme : Félix Houphouët-Boigny.
Plus tard, il illustra ce qu’il avait ressenti années là. En effet, devant la nomination d’Alassane Dramane Ouattarra au poste de Premier Ministre et la fierté légitime que ce dernier en éprouvait, le Général remarqua que le poste de Premier Ministre de ce temps là comme celui de Chef d’état major en son temps, n’étaient que la dérivée de l’énergie et cette énergie, n’était autre que le président Houphouët.
Alors une idée le hantait, celle de l’indépendance de l’armée, fut-elle partielle. Je ne crois pas, à ma connaissance, qu’il trouva une réponse, puisqu’il considérait que l’indépendance d’une armée comme celle d’un pays se gagne sur le champ d’honneur ; il pensait à l’Algérie, bien sûr !

Un homme de son temps avec les atavismes et les contradictions de son temps.

Les contradictions, les malentendus furent encore plus grands et plus vertigineux lorsqu’ils concernaient l’armée et sa relation avec le pouvoir politique. Il répugnait plus que tout ces moments de grandes confusions où l’armée prenait pied dans la vie politique. Le souvenir des moments funestes dans les pays frères sans doute ! Pour lui, la grande déchirure fut 1982. Lui qui était sorti de son Gbétitapéa natal, affranchi des contraintes locales pour aller au monde, le voici ramené, par le fait d’intellectuels bété qu’il admirait pourtant, à des considérations ethniques ! Ce qui fut appelé le « complot des enseignants bété » et le discours qu’il dut prononcer, pour y mettre un terme, le marquèrent durablement. Il me conta souvent les circonstances ubuesques dans lesquelles il concocta et prononça ce discours au contenu d’ailleurs pas très original : une allégeance tout ce qu’il y’a de plus classique d’une phalange d’une armée aux ordres. C’est dans l’itinéraire et dans la personnalité de celui qui la prononce que se situe le caractère insolite de cette motion de soutien. Il détesta ce moment, mais en bon soldat, il s’exécuta sans état d’âme.
C’est l’idée qu’il se faisait de la Côte-d’Ivoire qui le guida toujours. Rester digne et exemplaire.

Ainsi, il n’approuva pas le Coup d’état de 1999, parce qu’il ouvrait, disait-il, la boîte de pandore, toujours difficile à refermer, et que l’on créait de facto un mélange des genres qu’il n’aimait pas.

Pourtant, une fois à la retraite, lorsqu’il fit piqué par le jeu de la politique, et qu’il fit campagne pour la présidence du PDCI en 2000, ce n’était pas parce qu’il se sentait un nouveau destin, mais ce fut plutôt pour garder la maison et la protéger des convoitises. Mais hélas, il ne fut pas compris, pas plus en 2000, qu’en 2002, lorsque sortit de sa maladie que son treillis ceint pour l’occasion avait du mal à cacher, il prit la parole pour dire son indignation devant ce énième coup de feu qui devait emporter l’unité nationale. Malgré les apparences, il avait été blessé par la lecture critique que l’on fit de son initiative qualifiée d’activisme dans les milieux autorisés.
Je me souviens encore du mot que je lui fis parvenir pour tenter de m’expliquer avec lui la méfiance des autorités vis-à-vis de lui. Je lui écris ceci : « Sans doute (…) les actes que tu poses sont prit pour une ultime volonté de prendre le pouvoir d’état », et pour illustrer mon propos, je lui écris cette citation de Charles De Gaulle parlant du Pétain de juin 1940, et qui sans doute lui était appliqué : « Toute la carrière de cet homme d’exception avait été un long effort de refoulement. Trop fier pour l’intrigue, trop fort pour la médiocrité, trop ambitieux pour être arriviste (…). Et voici que tout à coup, dans l’extrême hiver de sa vie, les événements offraient à ses dons et à son orgueil, l’occasion tant attendue, de s’épanouir sans limites. A une condition, toutefois, c’est qu’il acceptât le désastre et la compromission comme pavois de son élévation et le décorât de sa gloire ». Dans son cas, le désastre eut été l’acceptation de toutes les turpitudes menant au pouvoir.

Je garde de mes cinq dernières années à ses côtés des souvenirs impérissables et des discussions de hautes volées sur ce qui se passait sous nos yeux.

La drôle de guerre déclenchée le 19 septembre 2002 et l’impréparation dans laquelle elle avait trouvé nos Armées. Il s’était étonné de la non capacité de projection des troupes sur un théâtre d’opérations c'est-à-dire de la possibilité de mener des opérations ponctuelles et rapides de sorte à prendre un avantage durable ; par manque de moyens, et par manque d’entraînement, mais aussi, et il semblait feindre d’ignorer par manque de confiance, ce qui explique sans doute le peu d’empressement des autorités politiques d’engager des actions militaires d’envergures, ce devant le manque de loyauté d’une grande partie de l’armée envers la république. De cela, il s’en rendrait compte plus tard devant les ralliements affichés ou même soupçonnés à la rébellion. Le miracle de cette nuit de septembre 2002, et il le reconnaîtra plus tard, tient pour l’essentiel à la bravoure et à la dignité (déjà !) de jeunes officiers.

La libération de Daloa le laissa dans une joie indescriptible, lui qui des semaines plus tôt rageait de ne pas voir appliquer son plan « caracals » de prise à revers des rebelles en les coupant de leurs bases burkinabé par des bombardements des lignes frontalières. Mais le pouvait-on vraiment ? En l’état de nos forces (matériels et hommes), cela relevait d’une douce illusion. Il le savait et n’osait se l’avouer.



Plus que tout événement de ces temps là, et après la paix amère de Marcoussis, le déclenchement de« Dignité » (tout est dans le nom même de l’opération) ravivait chez lui des souvenirs prodigieux. Il avait déjà salué l’effort de réarmement militaire et défendait, partout où il le pouvait, cette option du Président de la République.

Il reconnaissait, implicitement d’ailleurs, que les difficiles mutations des FANCI, pendant les années 1980 avaient contribué directement ou indirectement aux crises successives et avaient dans le même temps obéré leur capacité de réaction. Difficultés liées à l’armement (avec un TED c'est-à-dire un Tableau d’Equipements et de Dotations inadapté), mais surtout difficulté due à une gestion des effectifs et des Hommes trop adossée à un système d’avancement ostracisé par la politique. De fait, en prenant la parole en 1982, comme il avait fait, entouré d’officiers bété et se présentant comme tel lui-même, il avait prévenu son mandataire, Houphouët-Boigny que cela provoquerait un précédent dangereux pour le pays : faire entrer officiellement et de cette manière, l’ethnie dans l’armée. A l’époque et pour les besoins de la cause, son avertissement était noyé dans des félicitations tout aussi gênantes.

« Dignité » donc, c’était le retour de l’Armée, et aussi le retour de la puissance politique souveraine. Une armée comme il aimait : fière, conquérante, reflet de l’autorité politique et subordonnée à elle. Nous ne parlerons jamais lui et moi de l’échec de Dignité ; trop douloureux sans doute. Il s’était rallié, comme la majorité à l’option politique pour sortir du conflit et reconnaissait que seules des décisions politiques courageuses pouvaient enraciner durablement la paix.

Dans les derniers temps, nous parlions de l’avenir de l’armée. Il pestait devant l’insistance de vouloir faire une armée intégrée, là où lui voyait juste une armée à intégrer par les anciens rebelles ! Dispute sémantique que tout cela ? Pas vraiment, puisque derrière cette subtilité, le primat du Président de la république sur l’armée ne devait jamais être contesté.

Il rêvait d’une armée nouvelle débarrassée de ses vieux démons, sure de sa valeur et de sa place dans la nation, dignement représenté par son chef. C’était à ce prix que naîtrait les FANCI c'est-à-dire les Forces Armées Nouvelles de Côte-d’Ivoire, une armée à venir donc.

Il laisse un héritage sans doute contrasté, que d’autres mieux que moi pourront juger et apprécier, mais il nous a transmis à nous ses enfants, ses collaborateurs et je me permets de croire aux Ivoiriens, une mémoire profondément emprunte de loyauté et du service à la nation, sa seule exigence finalement c’était de tenir le rang de la Côte d’Ivoire quoiqu’il en coûte.

C’était ça aussi Zézé Baroan !



Joël G. Baroan

Commentaires

Je salue ici la mémoire de cet homme qui m'est apparu comme un illustre serviteur et défenseur de l'Etat ivoirien. Je n'ai pas eu l'occasion de le connaitre personnellement, mais son nom est de ceux dont l'écho a bercé nos jeunes années.

La pensée la plus vive que je garde de cet officier, c'est celle de l'homme, d'âge avancé qui s'est elevé, en 2002, dans un ultime effort physique, contre l'imposture.

Cette image est peut-être idéalisée, mais c'est la seule qui m'est restée de lui.

Il est certain que l'histoire du prétendu "complot des cadres bété" ait marqué à vie le Général. Mais on ne pourra en tenir rigueur à Houphouët qui gérait le pays avec les instruments et les méthodes de son temps.

Houphouët a fait ce qu'il a pu et je ne suis pas vraiment sûr que son approche de la politique intérieure ait été, pour l'instant, la plus lamentable.

Écrit par : Edgar | 08/08/2008

Bonjour Théophile, j'ai lu avec intérêt ce que vous faites et j'ai voulu vous dire qu'il y a un un nouveau club média à Yaoundé qui souhaite être en contact avec des personnalités ressources comme vous,pour nous guider dans la conduite de nos activités comme par exemple la création de notre blog. Conptant sur votre soutient, je vous transmet mon bonjour le plus fraternel

Écrit par : Yannick Ngalli | 23/08/2008

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