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12/06/2008

Comment Félix Moumié a été assassiné : les "révélations" d'Aussaresses

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Vous souvenez-vous du général Aussaresses ? Il y a quelques années, il avait créé un tollé en France en avouant, dans son autobiographie, et sans aucune espèce de remords, avoir pratiqué la torture en Algérie... au service de la France ! Ce vieux monsieur un peu original, qui semble avoir décidé de livrer à la postérité un certain nombre de vérités (peu glorieuses pour le commun des mortels) au sujet de l'Etat qu'il a servi avec fanatisme, ne s'est pas laissé complexer.
A 90 ans bien sonnés, il refait parler de lui avec un nouveau livre : "Je n'ai pas tout dit". Bien entendu, en vieillard indigne satisfait de choquer le bourgeois bien-pensant, il en remet une couche. Il revient notamment sur une des affaires d'Etat les plus glauques de la Françafrique : l'affaire Moumié, du nom du président de l'UPC-RDA, parti nationaliste camerounais majoritaire au moment de la lutte pour les indépendances, et traqué par la Françafrique à coups d'assassinats qui ont souvent pris un caractère génocidaire. Félix Moumié avait été assassiné à Genève par un agent du nom du William Bechtel, ce que les milieux progressistes de l'époque avaient dénoncé dans l'indifférence générale.
Il y a quelques années, un documentariste suisse, Frank Garbely, a exhumé cette sombre affaire et a rappelé à la mémoire collective comment les services français, avec la complicité de la Suisse prétendument "neutre", avaient "fini avec" Moumié. Les versions de Garbely et de Aussaresses divergent sur de nombreux points - j'ai tendance à donner plus de crédit à Garbely, qui a fait une vraie enquête et a interrogé de vrais témoins oculaires - mais se rejoignent sur un point : Moumié a été assassiné pour le compte de l'Empire. Le récit d'Aussaresses :

"William (...) est parti pour la Suisse où s'était réfugié confortablement l'opposant Félix Moumié dans un très bon hôtel de Genève. Mais les choses se passent rarement comme prévu. William s'était adjoint une fille. Les gens ont dit que c'était une fille de "la maison". Mais c'est faux : il n'y a pas de jolies filles dans le service. Il a pris une jolie fille qu'il a trouvé quelque part, une blonde très visible (...) et tous deux se sont installés dans cet excellent hôtel. Ils ont guetté Moumié. Bechtel savait qu'il était assez cavaleur. Le soir, en passant devant le couple installé à une table de l'hôtel, Félix Moumié a bien sûr remarqué que la jeune femme lui avait souri. Aussitôt convaincu qu'il avait tapé dans l'oeil de la blonde, cet imbécile lui rend son sourire et s'arrête devant la table. Bechtel s'exclame aussitôt : "Mais, Monsieur, je vous connais ! Nous nous sommes rencontrés au Congrès de la presse agricole, à Helsinki." Moumié lui répond qu'il n'y était pas. "Ah bon ? Prenez tout de même un verre avec nous", insiste aimablement notre espion. Moumié accepte : "J'aime beaucoup les boissons françaises, spécialement le Pernod", dit-il.
Bechtel appelle le serveur : "Garçon, trois Pernod !" Puis, regardant avec son air de vieil intello sympathique Félix Moumié, il ajoute : "Vous dînerez bien avec nous ?" Moumié, visiblement ravi, s'assied. La jeune femme accapare son attention pendant que William verse la dose numéro un. Mais Moumié, trop occupé à parler, ne boit pas. Bechtel, finalement, lève son verre ; la jeune femme prend le sien. Il regarde l'opposant : "Tchin-tchin". Bechtel et la fille boivent. Mais Moumié ne bronche toujours pas, son verre de Pernod reste sur la table. Le repas est servi. Les plats s'enchaînent, arrosés. Félix Moumié ne boit toujours pas. Au moment du fromage, le Camerounais se lève pour aller aux toilettes. Comme vous pouvez vous en douter, Bechtel a versé la deuxième dose dans le verre de vin de son convive. De retour à table, Moumié se lance dans une interminable discussion. Le temps passe. Bechtel et la fille commencent à désespérer. Ils se disent que si ce fichu Camerounais ne boit pas, c'est raté, car ils n'ont pas d'autre dose. Soudain, Moumié s'interrompt et vide d'un trait, coup sur coup, et le verre de Pernod et le verre de vin. Double dose de poison.
William et la fille se regardent, se demandent s'il ne va pas tomber raide mort devant eux. Le père T. avait bien dit : "Surtout pas de double dose." Quand Moumié remonte à sa chambre, un peu chancelant, William envoie la fille à la réception pour commander un taxi, direction l'aéroport. Il s'agissait de prendre fissa le premier vol pour n'importe où.
Le lendemain, la femme de ménage frappe à la porte de Félix Moumié. Pas de réponse. Il est découvert très mal en point. Transporté à l'hôpital, il meurt quelques jours plus tard, je ne sais pas exactement combien. Toujours est-il que le docteur, venu constater le décès, refuse le permis d'inhumer et fait venir un médecin légiste, qui découvre très vite des traces de poison dans son sang. Un juge suisse ordonne une enquête de voisinage : on apprend que Moumié avait dîné avec Bechtel et la fille. Cet âne de William Bechtel s'était inscrit à l'hôtel sous son vrai nom. Vous parlez d'un agent !"


Pour regarder la première partie du film de Garbely, cliquez ici. La deuxième partie ici. La troisième partie ici.

Commentaires

Le point faible de nos nationalistes: la bonne chaire et les femmes (blanches)...

On monte, on descend, ils se font aguicher plus ou moins de la bonne façon.

J'aime assez la pointe d'ironie avec laquelle l'auteur dit :"(...)cet imbécile lui rend son sourire(...) "
Ce sont des erreurs de débutants ça. Les rencontres de "hautes gens" doivent rarement au hasard.

Écrit par : Nino | 12/06/2008

Nino, il faut dire à notre décharge que nous ne savions pas, ou plutot ne realisions pas ce que notre indépendance veritable representait pour les anciens colons.
La ferocité de la guerre contre notre indépendance nous a surpris autant que la guerre elle-même.
J'en veux pour preuve le chef d'un parti d'indépendance qui se balade sans garde du corps, ni observer des règles élémentaires de prudence.
Et en plus, ils n'avaient pas réalisé que les occidentaux étaient tous unis quand il s'agit de nous sacquer. Il n'y a qu'à voir comment les Nations Unies nous ont laissé tombé et ont ignoré les cris de douleur de ces millions de nègres que l'on trucidait à l'orée du bois. Or "Nations Unies" est juste une autre apellation de l'occident. Ils veulent juste nous blaguer en jonglant avec les termes.
Quand je pense à toute le confiance qu'Um Nyobe avait en cette connerie, s'il savait qu'en fait c'était la meme bande de copains qui foutait le bordel chez nous.

La lutte contre la colonisation et l'esclavage continue. Mais cette- fois ci, nous devons tirer les conséquences des erreurs du passé.
Nous devons egalement sortir de cette strategie de division du blanc (cf conference de Berlin en 1884) et unir l'Afrique noire: une monnaie, une armée, une voix.
Nous devons y arriver, en honneur à tous nos morts pour une Afrique indépendante.

Écrit par : Eddy | 12/06/2008

Dois-je apprendre à ceux qui découvrent l'histoire coloniale française en Afrique que Moumié et Tchaptchet (étudiant en France à l'époque des faits) avaient rendez-vous avec Bechtel ?

Bechtel et Moumié se connaissaient personnellement pour s'être déjà rencontrés à Accra ou Conakry (excusez l'imprécision). L'espion jouait alors au journaliste pro-africain...

Ce n'est donc pas fortuitement qu'ils se sont rencontrés se soir là. Donc, les histoires de sourire d'une femme blanche, c'est du vent ! C'est la réécriture de l'histoire à la façon eurocentriste.

Écrit par : Thabo | 12/06/2008

Thabo, moi aussi, je doute de tout ce qui est dans la version d'Aussaresses. Déjà, cette fille était brune...
Mais il affirme qu'elle a été recrutée par les services et qu'elle a appâté Moumié. ça, j'ai tendance à le croire...

Écrit par : Théo | 12/06/2008

oui, ce chapitre est terrible
mais le pire c'est quand il explique qu'il a été prof de torture et contre-insurrection urbaine pour la CIA auprés des tortionnaires sudaméricains à cause de son experience de l'Algérie.
Le chapitre sur le meurtre du mathematicien Audin est aussi marquant.

Écrit par : wobebli | 13/06/2008

A propos d'Aussaresses, je n'ai pas compris pq il a été condamné. Il ne faisait pas l'apologie de la torture et des actes de barbarie perpétrés par les militaires Français. Il n'a fait que reconnaître qu'il l'ont pas fait, faillait il pour la France bien pensante qu'il la fermât ?

Écrit par : Nkossi | 13/06/2008

Tant pis pour ceux qui continuent de croire aux belles paroles des droits de l'homme, de la democratie, etc. Les pires terroristes de cette terre ne sont pas où l'on croit. Ils sont ailleurs, ont de beaux habits et s'appellent "la civilisation".
Et nous (africains) on est toujours là à croire qu'ils nous aiment et qu'ils nous aident

Écrit par : Eddy | 14/06/2008

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