topblog Ivoire blogs Envoyer ce blog à un ami

02/05/2008

Yaoundé 2008 = Abidjan 1998 ?

2d0450b59859554f7685019ba891a967.jpg
Ces derniers jours, j'ai séjourné au Cameroun pour la première fois depuis les émeutes insurrectionnelles de février dernier qui ont causé la mort de plus de cent personnes et plusieurs milliers d'arrestations, dont la plupart étaient arbitraires. C'est donc avec une curiosité encore plus vive que d'habitude que j'ai observé mon pays d'origine durant la semaine où je l'ai visité dans un cadre familial, assez loin des milieux des médias, des intellectuels et autres faiseurs d'opinion.
Lors de ce dernier voyage, le Cameroun m'a semblé bien plus déroutant, indéchiffrable et, pour tout dire, bien plus inquiétant que par le passé. Nullement effrayé par les manifestations populaires de rejet de son projet, Paul Biya a fait modifier la Loi fondamentale par une Assemblée nationale aux ordres : il pourra désormais se représenter ad vitam aeternam et ne pourra pas être poursuivi après avoir quitté le pouvoir. Bizarrerie bien camerounaise : la révision constitutionnelle s'est faite dans une indifférence apparente de l'opinion, voire de l'opposition - seul John Fru Ndi a appelé à une journée de "deuil national" qui n'a pas du tout été suivie.
Le pouvoir de Paul Biya, qui semblait aux abois il y a quelques mois, est-il plus solide qu'on ne le pensait ? Difficile à dire. Le Cameroun couve un volcan qui refuse à livrer ses secrets aux prévisionnistes de tout poil. Nul ne sait comment, nul ne sait quand il entrera en éruption. Mais tout le monde sait que quelque chose va se passer. Pour autant, le pays n'est pas en décomposition absolue. Pour la première fois, j'ai eu l'impression que plus d'argent circulait. Douala et Yaoundé sont en chantier, les fonds PPTE, rigoureusement encadrés par les bailleurs de fonds, permettent de réaliser de vrais grands travaux, là où l'Etat avait quasiment renoncé depuis près de vingt ans à faire des investissements d'envergure. Bien entendu, ces grands travaux issus des fonds PPTE sont quasiment tous réalisés par une société française qui avait disparu du paysage ces dernières années : Razel. La main qui donne est la main qui ordonne...
Mais le béton, malheureusement pour le régime Biya, ne règle pas tout. L'amertume populaire est intacte, parce que l'argent des grands projets tourne bien souvent en circuit fermé : le peuple ne sait ni d'où il vient ni où il va. L'amertume se trouve là même où on ne pensait pas la trouver : au sein du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC), le parti de Paul Biya...
9b52383f6a0ba3da928f6f78f1189acb.jpgL'opération Epervier, qui consiste a priori à enquêter sur les "voleurs de la République" et à les arrêter, crée des vagues au sein de l'ancien parti unique. Le RDPC n'en finit pas d'étaler ses divisions, qui sont surtout ethniques. Pourquoi n'arrête-t-on que les Béti ? Pourquoi pas les Nordistes ? Pourquoi tant d'humiliations ? Certains affirment que Biya, en arrêtant des voleurs présumés en dehors de toute règle de droit, cherche à neutraliser ceux qui, à l'intérieur, pourraient avoir des ambitions trop dangereuses. Pourquoi arrêter des gens qui ont financé le parti ? Biya lui-même ne vole-t-il pas ? La grogne est profonde au sein du parti, et les invectives volent bas, par journalistes affidés interposés. Le RDPC ne se ressoudera pas. Et des bruits sourdent de partout : ceux qui ont amassé des trésors de guerre pourront un jour financer "le grand désordre". Quand ? Comment ? Mystère.
Tel est le Cameroun aujourd'hui : une "pluie de milliards" théorique pour beaucoup, un ex-parti unique divisé à l'intérieur duquel fermentent des haines féroces, une armée plus si homogène que cela, une jeunesse affamée prête à toutes les aventures, une opposition classique atone qui pourrait accoucher de mouvements plus radicaux, notamment dans la diaspora...
Alors, Yaoundé 2008 = Abidjan 1998 ? Bien évidemment, ce serait caricatural de poser une telle équation. Déjà parce que le RDPC ne s'est pas encore formellement divisé : il n'a pas encore "son RDR". En outre, Paul Biya n'est pas Henri Konan Bédié : il a certes hérité son fauteuil du "père de la Nation", mais il totalise plus d'années au pouvoir que son "illustre prédécesseur". Il contrôle bien mieux l'administration et l'armée.
Il reste que cette équation a ses vertus. Elle permet de relativiser certaines certitudes mal fondées. Elle donne de se rendre compte qu'un pays où se déverse une "pluie de milliards" théorique pour beaucoup et qui s'est longtemps vanté de sa "stabilité" peut sombrer dans le chaos dès lors que des anciens membres de l'élite, marginalisés mais fortunés, se mettent au service d'une contestation initialement portée par une opposition impuissante parce que démunie.

Commentaires

Théo
La situation que vous décrivez me laisse penser que le changement est plus proche qu’on pourrait le croire. Ce qui milite en faveur de cette hypothèse est l’embellie économique qui va libérer certaines énergies accaparées naguère par la lutte pour la survie.

Écrit par : Djignab | 02/05/2008

Salut,

Nous espérons pour bientôt dans ce pays. A part que l'Hisroite a su, bien souvent, échapper aux prédications/prédictions/prévisions de toute sorte.

Écrit par : Lévy | 04/05/2008

Les commentaires sont fermés.