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10/03/2008

Afrique : pourquoi les "émeutes de la faim" risquent de se multiplier

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Hier, j'ai eu la chance de dîner avec un "Africain mondialisé" par excellence, spécialiste des matières premières et des denrées alimentaires au niveau mondial, toujours entre deux avions, voguant entre Abidjan, Delhi, New York et Genève. Je lui ai posé une question : "Quelles sont vos solutions pour atténuer la logique de la vie chère qui est en passe de déstabiliser nos Etats ?". Il a commencé par rire un grand coup et par dire, dans une sorte de fausse boutade : "La première chose à faire, c'est de doter nos Etats de gouvernements !".
Par la suite, ses explications m'ont permis de comprendre pourquoi il était urgent d'adopter et d'appliquer des stratégies volontaristes nationales, voire sous-régionales et panafricaines, pour éviter des "émeutes de la faim" généralisées, voire de nouvelles famines localisées.
"Il faut savoir une chose, m'a-t-il dit. La croissance dans de nombreux pays émergents d'Asie, dont la Chine et l'Inde, fait que la consommation nationale de denrées alimentaires y augmente. Naturellement, les exportations diminuent puisque la production stagne - ce n'est pas l'agriculture qui porte le boom des économies asiatiques. Conséquence : le prix mondial du riz est en train de doubler voire de tripler. Aujourd'hui, les gouvernements indien et égyptien régulent les exportations de céréales."
Les cours des prix des denrées alimentaires n'est pas prêt de baisser. Et cette inflation commence à devenir un "problème global" inquiétant. A tel point que le magazine Time a consacré, dans sa dernière édition de février, un article de fond à la "crise croissante de l'augmentation des prix de la nourriture dans le monde".
Time écrit : ""C'est un problème de sécurité sérieux", affirme Joachim von Braun, directeur général de l'Institut de Recherche International sur les politiques alimentaires, à Washington. Il explique avoir été bombardé, ces dernières semaines, de notes provenant d'officiels du monde entier, qui lui posaient une seule question : combien de temps va durer cette crise ?". Les perspectives sont sombres. Les gouvernements doivent gérer les protestations, mais la baisse des prix n'aura sans doute lieu que dans une décennie."
Au-delà de la capacité d'absorption des marchés intérieurs de certains pays producteurs du Sud qui a augmenté, d'autres problèmes contribuent à l'augmentation des prix de la nourriture, selon le Time.
L'augmentation des prix du pétrole a induit celle du prix des engrais et du transport, par la route ou par avion. La production croissante de biocarburant diminue les espaces disponibles pour les cultures vivrières. Aujourd'hui, les pays exportateurs de produits alimentaires commencent à opter pour des stratégies du type OPEP. Récemment, le Kazakhstan a réussi à provoquer une augmentation de 25% des cours du blé, en annonçant qu'il restreindrait ses exportations.
Que peuvent faire, en Afrique, des gouvernements responsables ? Selon mon interlocuteur d'hier, il ne faut pas paniquer. La hausse des cours du riz rend la production locale de cette céréale compétitive, là où elle ne l'était pas ces dernières années par rapport à la production asiatique. Il faut donc réactiver les "projets riz", encourager les jeunes à créer des rizières... C'est une belle opportunité de création d'emplois ! La crise actuelle est pédagogique : elle prouve que l'Afrique doit fonder sa stratégie économique et canaliser les énergies autour de l'agriculture, et du secteur rural. L'avenir se trouve plus dans des plantations communautaires pour les jeunes déscolarisés que dans le secteur informel (cabines téléphoniques de fortune, moto-taxis, etc...).
Par ailleurs, certains pays, comme la Sierra Leone, expérimentent une sorte de "diplomatie alimentaire" et démarchent les pays producteurs de céréales pour bénéficier de tarifs préférentiels. C'est une piste, mais il est dommage de constater qu'une fois de plus, les Africains ne songent pas à coopérer entre eux dans ce domaine. En effet, si les filières vivrières de quelques pays comme la Côte d'Ivoire et le Cameroun étaient rationalisées, les productions effectives croîtraient et pourraient régler certains problèmes en interne et dans les pays voisins.
Les gouvernements africains ont intérêt, aujourd'hui plus que jamais, à prendre à bras le corps les problèmes de sécurité alimentaire. Comme l'explique le magazine Time, des populations qui semblaient à l'abri de la faim y sont aujourd'hui exposées. Et elles pourraient se transformer en arme de déstabilisation massive. Ventre affamé n'a point d'oreilles !

23:20 Publié dans Analyse | Lien permanent | Commentaires (2)

Commentaires

en lieu et place de "rationaliser" certaines filières, j'irai jusqu'à dire qu'on doit nationaliser tout ce qui à une vocation stratégique: énergie, transport,eau...et même les filières vivrières compte tenu des prochains défis environnementaux et alimentaires qui se profilent.

Écrit par : Djé | 11/03/2008

Cet article est très bon et devrait être soumis à nos dirigeants qui doivent forcément s'en inspirer dans la conception de leurs stratégies...

Écrit par : oscar | 12/03/2008

Les commentaires sont fermés.