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04/03/2008

Les accords de Ouaga, un an après

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C'est un signe qui ne trompe pas. Personne n'a franchement célébré l'an I des accords interivoiriens signés à Ouagadougou entre le président Laurent Gbagbo et le chef de la rébellion des Forces nouvelles, Guillaume Soro. Il n'y a pas eu de fête parce qu'il n'y a rien à fêter. Les élections "libres, transparentes et ouvertes" à tous, prévues pour le mois de juin, seront vraisemblablement reportées. Une fois de plus. L'on comprend donc que l'enthousiasme et l'euphorie ne sont pas de saison. La Côte d'Ivoire vit aujourd'hui, une période difficile à analyser. Un entre-deux insaisissable. Les grandes mobilisations guerrières ou militantes sont passées, les deux camps qui se faisaient face au départ ne sont plus tout à fait ennemis sans pour autant que l'on puisse dire qu'ils sont amis. De nombreuses arrières-pensées et des calculs inavouables rendent souvent la "petite paix" que nous vivons malsaine. Une question se pose. Et elle est violente.
La Côte d'Ivoire va-t-elle vers une sortie de crise ou vers une entrée dans une autre crise ? Je suis persuadé qu'elle va vers une sortie de crise, parce que "les héros sont fatigués", parce que le potentiel guerrier est épuisé. Le combat est en train de s'achever, faute de combattants. Le problème est que les longs affrontements que le pays a connu ont structuré le champ politique. Ils ont accouché d'un paradigme de la crise s'apparentant à une tontine politique qui a fini par paraître rassurante - tous les camps participent au gouvernement, tous les camps "mangent" et se neutralisent. La crise a figé la classe politique, la paix par les élections enverra une bonne partie des dignitaires d'aujourd'hui à la retraite. Aucun parti politique ne sera épargné, même celui qui aura remporté la présidentielle.
Le pays est parcouru de manière diffuse par la peur des élections. Les élections peuvent renforcer les tensions et provoquer la guerre, pense une bonne partie du peuple et des acteurs économiques. Les élections peuvent faire disparaître des rentes de situation et faire entrer le pays dans la logique du "winner takes all", pense une bonne partie de la classe politique. On se presse sans se hâter.
Ce n'est donc pas la pertinence de l'accord de Ouaga qui est en question. Il est historique en ce qu'il a permis une "pacification du processus de paix". Destiné à isoler puis à abattre le président élu dans la logique de Linas-Marcoussis, le processus de paix est aujourd'hui conçu de manière pragmatique et vise à obtenir la paix dans un schéma "gagnant-gagnant". Un climat de concertation à l'africaine a remplacé la logique des pressions internationales humiliantes visant à dépécer l'ordre institutionnel ivoirien. Un des effets positifs de l'esprit de Ouaga a été observé lors de la révélation de la dernière tentative de coup d'Etat d'IB baptisée "opération Noël à Abidjan". Désormais, les pays de l'UEMOA collaborent franchement avec l'Etat ivoirien quand il s'agit de le protéger des pronunciamentos. Ce n'était pas le cas avant Ouaga, dont la signature a relancé la coopération au sein de l'Afrique de l'Ouest francophone - par exemple dans le domaine de l'interconnexion électrique. La solution Dacoury-Tabley à la BCEAO, obtenue sans trop d'éclats de voix, est aussi à mettre au crédit de l'esprit de Ouaga. C'est grâce à cet esprit que la Côte d'Ivoire s'est rachetée une image internationale, qu'elle effraie moins et que l'on sent un petit fremissement économique.
Ce qui aujourd'hui tue Ouaga, c'est le manque de loyauté de certains acteurs par rapport à cet esprit de Ouaga. Parmi eux, Guillaume Soro, dont le double ou le triple jeu finit par épuiser. Enchanté de goûter aux joies de la Primature, du budget de souveraineté de l'Etat et des grands contrats et marchés publics, l'ex "petit gros de la rébellion" fait artificiellement traîner les choses. Disons-le clairement : il prend son temps pour pouvoir accumuler des biens, en tant que chef d'une rébellion qui continue ses trafics et en tant que chef du gouvernement de la République. Il prend aussi son temps parce qu'il a peur de ses "soldats sans-culotte", nourris à la surenchère de la "branche IB", et qui se révolteront dès qu'il sera clair que les promesses mirobolantes qui leur ont été faites jadis ne seront pas tenues. Guillaume Soro pense avoir une marge de manoeuvre. Il sait que le RHDP, qui hurlait à la nécessité du désarmement et des élections du temps de son idylle avec le président Gbagbo et les siens, le soutiendra bec et ongles si cela peut ressouder le G7 et donner à l'étranger l'impression que le numéro un ivoirien est isolé.
Mais le contexte international ne sera pas favorable à toute ligue qui retardera les élections en multipliant les prétextes. Aujourd'hui, le FMI demande l'unicité des caisses en Côte d'Ivoire, et le redéploiement de l'administration financière. La France de Nicolas Sarkozy, acculée au Tchad, veut pouvoir compter sur une sortie de crise rapide en Côte d'Ivoire, pour rapatrier un certain nombre de ses soldats, qui seront sollicités ailleurs (notamment dans l'EUFOR, à la frontière tchado-soudanaise). Elle veut aussi montrer qu'elle sait "réparer" là où Chirac a "gâté".
C'est Guillaume Soro le Premier ministre. C'est lui qui doit appliquer le programme de sortie de crise. Jusqu'ici, il jouit du soutien du chef de l'Etat et ne fait face à aucune rébellion au sein de son gouvernement. Il ne peut pas faire éternellement dans le dilatoire. Désormais sous pression, il sera obligé de faire son travail et de partir... ou de partir sans avoir fait son travail.

22:40 Publié dans Analyse | Lien permanent | Commentaires (2)

Commentaires

J'ai lu l'interview du commandant de la force d'occupation en cote d'ivoire. si on fait abstraction des arrieres pensées, force est de reconnaitre que dans le desarmement les charrues ont été mises avant les boeufs!
de tout temps on nous a toujours expliqué que les rebelles ne deposent les armes que de deux façons: soit on les leur arrache par la force soit comme en cote d'ivoire ils les déposent volontairement. Qu'est ce qui est prevu objectivement pour eux et qu'ils refusent ce jour 07/03/2008 avant de désarmer? rien!!!

la mauvaise foi de soro sera plus eclatante lorsque service civique "en main", filets de sécurité "en main" et centres de regroupement opérationnels, le dilatoire continuera.C'est sur ces points que la pression doit porter pour ne pas apparaitre hypocrite.

de toutes les façons dans l'éat actuel du pays je vois mal l'opposition ou le parti presidentiel accepter pacifiquement le résultat des urnes, comme tu le dis toi même on ne perd pas vraiment au change...

Les rebelles savent que tant qu'ils ont leurs armes, ils sont en securité, ils sont logique avec eux mêmes d'autant plus qu'ils ont énormement de casseroles (crimes économiques et humains) et des gens prêts à les occir (ib, frange du camp présidentiel).

La longévité des rebelles (forces nouvelles, mon oeil!) faut il le rappeler a toujours reposé sur l'opposition ivoirienne.

Le fpi a compris que l'heure de la pression est arrivée car soro est avant tout un disciple de gbagbo, les gens l'oubli trop souvent . Il veut comme dans les films "karateka" ....

Écrit par : marianne | 07/03/2008

Salut,

Certainement qu'un peu de pression fera bouger les choses. Soro s'appuie peut-être sur cette volonté manifeste des uns et des autres de se constituer des...retraites dorées. dans ce concert de "mangecrates", seuls ceux qui sont hors du cercle pourront mettre une certaine pression.

Le FPI tente-il de hausser le ton? Ils en ont besoin. cette stratégie qui consiste à faire pourrir la situation peut fatalement se retourner contre eux. Comme la rue le dit à Yop, "ce n'est pas Soro qu'on a voté; c'est bien Gbagbo!"

Cette complicité tacite de haut niveau, en mon sens, ne peut que faire perdre le sens de toutes ces années de "résistance". la question du désarmement n'est pas idiote. cela me rappelle la problématique de l'ouvrage du philosophe Camer de Hambourg: Comment le "possible" peut-il émerger? Des étudiants? de la classe ouvrière?

En CI, je crois que cette pression viendra de la rue qui ne fait que subir l'augmentation de toute sorte de marchandise.

Écrit par : Lévy | 08/03/2008

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