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24/01/2008

Le Kenya, au-delà des ethnies

d335c565c753e7169dd7403c3419a5ce.jpgBel article de Jean-Pierre Campagne, que j'ai connu alors qu'il travaillait pour l'AFP, sur la crise kényane. Je le trouve très fin. Il ne nie pas le fait ethnique, mais montre qu'il est un des instruments de mobilisation qu'utilisent souvent les hommes politiques, et le place dans un contexte général, qui est aussi économique. J'aime particulièrement la fin du papier, que je partage avec vous.

Dans le cas du Kenya, comme dans tous conflits africains et du tiers-monde, l’aspect économique reste très important. On ne le répète jamais assez : l’Afrique est très riche mais les Africains sont très pauvres. Les très pauvres se font aisément enrôler pour trois fois rien, et peuvent servir de supplétifs lors de conflits politiques qui dégénèrent en conflits armés. Dans cette extrême misère, comme dans les bidonvilles de Kibera et de Mathare à Nairobi, les plus grands d’Afrique, la vie vaut peu, et l’exaspération née du dénuement est grande et explose très vite. Parler de démocratie et de droits de l’homme, les pieds dans la boue, nuit et jour, entassés, envahis de moustiques et sans savoir si on pourra enfin manger le soir, ce n’est pas évident. C’est le quotidien de la grande majorité des Kényans, des Africains, des misérables qui tentent de survivre avec moins d’un euro par jour. Mais, à vivre sur place, à lire la presse locale, à écouter ceux qui peuvent étudier et s’exprimer, on ressent au Kenya, comme ailleurs, une véritable aspiration à une plus grande justice, une meilleure répartition des richesses, une vie politique aérée. Ce n’est pas un hasard si plusieurs dictateurs prédateurs, maintenus au pouvoir par leurs alliances économiques avec des pouvoirs occidentaux et des multinationales, ont sauté, souvent après des manifestations de rues, parfois sanglantes. Alors, l’emploi perpétuel de clichés racistes à chaque explosion en Afrique nous prouve que le monde blanc s’aveugle à vouloir toujours diaboliser le continent noir. Hier encore, je disais à une amie que j’allais peut-être me rendre au Kenya. Dans sa réponse effarée, j’entendais : mais tu vas en enfer ! Non, je vais sur un très beau continent où des peuples misérables, pillés pendant des siècles, peu éduqués, parfois violents et ignobles, souvent poètes et philosophes, tentent de relever dignement la tête et de tracer leur histoire.


Je vous invite à le lire en entier. Et à débattre. Pourquoi, alors qu'objectivement, dans leur vie quotidienne, les Africains vivent banalement le fait ethnique, sont-ils aussi facilement mobilisables dès lors que les rancoeurs tribales historiques sont agitées par les politiciens ? Pourquoi le fait idéologique et les calculs purement individuels sont souvent évacués par les logiques communautaires ? Mon petit début de réponse est que nous sommes encore des sociétés féodales et clientélistes. Les principales richesses sont des rentes foncières et minières. Si le biais de redistribution est ethnique, si les promesses de redistribution sont ethniques, le prisme ethnique restera. Je prends un exemple : un étudiant en fin de cycle est de l'ethnie X, son meilleur ami ou sa fiancée de l'ethnie Y. Son lointain oncle le mobilise en expliquant que les malheurs du pays sont liés à tel homme politique qui est de l'ethnie Y, et à tous ses frères Y. S'il a le pouvoir, il mettra de braves jeunes X dans les écoles professionnelles, longtemps trustées par l'ethnie Y. Ah ! la douane, les impôts, la police. Tout changera ! Pendant ce temps, le meilleur ami ou la fiancée Y a un oncle politicien qui lui dit que tel homme politique X et ses frères X veulent leur ravir le pouvoir et les martyriser. Comment ferait-il, si une telle possibilité arrive, pour lui donner le poste administratif qu'il lui a déjà réservé ?
J'ai l'impression que l'ethnicité en Afrique n'est plus du tout une pensée, un fait idéologique, mais un phénomène de groupe tactique et tacite. Et vous ?

PS : J'illustre ce papier par la poignée de main Odinga-Kibaki-Annan, parce qu'elle donne de l'espoir, quand bien même en Côte d'Ivoire nous sommes bien placés pour savoir que ces chaudes accolades sont souvent vides de sens et de sincérité.

Commentaires

L'ethnicité? Pour moi, c'est un fait, une réalité contre laquelle il est impossible et inutile de lutter.

Ethnicité en Afrique? Lobby par ci, corporatisme par là, piston ailleurs, castes plus loin, etc...
Le monde est toujours divisé; et je ne sais pas si une division vaut mieux qu'une autre.

En Afrique, la fusion des ethnies en nations ne s'est pas encore faite (si tant est que c'est bien ce que les populations souhaitent réellement).

Pour la féodalité, je suis d'accord. La question est de savoir si c'est bien ou mal...

Peu de gens ici en tout cas ne respectent pas leur chef de village, et beaucoup ne voudraient pas que ce respect disparaisse du jour au lendemain. Certains voudraient même que les chefs aient un peu plus de pouvoir politique (genre, un peu équivalent à ceux des maires).

Evidemment, les sentiments tribalistes sont exacerbés par la pauvreté, qui ramène l'homme à son état grégaire. Le clientélisme n'est pour moi qu'une conséquence de état.

Nos dirigeants le savent (la plupart sont largement instruits, les bougres) et ils en profitent. Ils tirent chaque fois qu'ils peuvent sur la fibre ethnique ou la fibre sonnante et trébuchante pour arriver à leurs fins.

Je ne peux pas jurer qu'en cas de famine, je n'échangerais pas mon vote contre pitance. C'est tout simple.

Écrit par : Nino | 25/01/2008

Cet article écrit par un non africain fait une analyse réelle du fait politique africain. Ce qui est déplorable, ce n'est pas le fait qu'un homme politique est soutenu d'abord par les gens de son ethnie, ne dit-on pas que le mouton broute là où il se trouve? Mais les choses deviennent moins acceptables lorsque les compétitions politiques débouchent sur des divisions ethniques elles-mêmes source de guerres tribales. Cela est d'autant plus regrettable qu'en Afrique, souventes fois, les hommes politiques acceptent rarement le verdict des urnes.
L'autre réflexion que m'inspire cet article est que les occidentaux veulent se donner bonne conscience, en se réfugiant derrière des clichés comme le tribalisme, l'ethnicisme pour faire oublier leur propre responsabilité dans le chaos de notre continent.

Écrit par : oscar | 25/01/2008

Je suis d'accord avec Nino, notamment sur ce qui concerne les différentes formes de divisions humaines et, surtout sur la fin, quand il doute pouvoir, en cas de famine, résister à l'appel du ventre. C'est sûr que ventre affamé n'a point d'oreilles.

Observer et analyser le phénomène de guerres entre populations africaines à travers le prisme de la tribalité est bien aisé lorsqu'on est confortablement assis et qu'on est à la fois juge et partie. Que l'on se drape du manteau de la vertue, de la Morale, et qu'on dessine en coulisse les conditions de paupérisation d'un continent tout entier. Que l'on empêche les iniatives locales qui aideraient au développement à coup de chantage (on ne va pas me dire que depuis le temps, personne n'a eu l'idée, notamment en Côte d'Ivoire, de créer une usine de raffinement de cacao pour ne plus se contenter de vendre la fève mais gagner plus d'argent en vendant le produit semi-fini! La France ne se contente pas de vendre son raisin à l'Asie que je sache, c'est le vin qu'elle vend!... jem'éloigne là, pardon.) A ce niveau, je rejoins aussi Oscar.

Je pense qu'effectivement l'ethnicité n'est plus un fait idéologique, mais un phénomène de groupe tactique et tacite. C'est le cas pour les leaders. Pour ceux qui ont faim, c'est juste une fenêtre, entrouverte par les leaders, qui laisserait passer des lueurs d'espoirs d'un meilleurs lendemain, le problème c'est que cette fenêtre ne s'ouvre jamais.

Je pense qu'il y a un soucis au niveau du processus démocratique à l'Africaine. Nous avons beaucoup de mal à PARLER avec ceux qui sont d'appartenance politique différente. Les années postcoloniales n'y sont certainement pas pour rien. Les Présidents, associés à l'obtention de l'indépendance dans l'imaginaire collectif, véritables héros élus à vie, ayant toujours raison, nous ayant élevé dans le culte de la personnalité, nous avons tendance à concevoir les idées opposées comme dangereuses et synonymes de déséquilibre. Nulle place pour le débat, si quelqu'un a des idées contraires aux miennes, cela doit-il en faire obligatoirement un ennemi? Alpha blondy le disait au début des années 1990 "Multipartisme, c'est pas tribalisme".
Dans cet axe, la question qui me dérange vraiment est celle de la violence. Pourquoi le sang doit-il gicler? La facilité avec laquelle les populations sortent les machettes me déconcerte à chaque fois.

En tout cas, cette attitude donne du grain à moudre aux tenants de certaines théories honteuses sur le niveau de civilisation de notre population et ça me fait mal au ventre.

Écrit par : Kwaame | 25/01/2008

Peut-être faudra-t-il remonter un peu plus loin dans le passé africain afin de discener cette très grande tendnce ethniciste. Je ne suis nullement adepte de "l'éternel hier" mais je crois que le passage de la royauté à la présidence s'est faite sans transition aucune! En tout cas, pour ce qui est des pays colonisés par la France.

Alors que les Angais adoptaient l'indirect rule, les Français ont travaillé sans collaborateur local pratiquement. Vinrent les annés 60 avec le noircissement des fonctions politiques. Etaient-ils préparés à la gestion de la chose commune? Pis, dans ce contexte de suspicion générale inter-ethnique de ces années-là, que faire en l'absence d'une nation?

Evidemment, les choix politiques, militaires ont passé les uns et les autres à faire confiance à ceux de leur...ethnie. Passons outre.

"Sept fois le juste tombe, sept fois il se relève". L'essentiel est donc de pouvoir se relever et de bâtir des Etats modernes. cela passe inéluctablement par l'éducation.

Esperanza!

Écrit par : Lévy | 28/01/2008

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