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30.06.2008

Mbeki, Mugabe, l'Occident et nos impasses

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Un ami très cher m'a posé, il y a quelques jours, une question par Internet : "Pourquoi, à ton avis, Mbeki supporte-t-il Mugabe - ou laisse-t-il faire, ce qui équivaut à un soutien tacite ?" En effet, pourquoi Thabo Mbeki, président de l'Afrique du Sud démocratique, moderne et arc-en-ciel, soutiendrait-il un tyran rempli d'amertume, qui transforme son impasse personnelle en impasse nationale, peut-on se demander.
Personnellement, j'ai beaucoup d'estime pour Thabo Mbeki, et je ne peux hurler avec les loups sans avoir réfléchi, sans avoir enquêté sur le net, histoire de me faire une opinion personnelle. Je me suis posé plusieurs questions.

Thabo Mbeki est-il hostile à Robert Mugabe ?

Non, bien évidemment. Les deux hommes sont le produit d'une même histoire, celle des "freedom fighters" d'Afrique australe en butte au colonialisme et à l'apartheid. Mugabe fait partie des leaders africains qui ont soutenu une ANC persécutée lorsque la majorité des chefs d'Etat (Sassou, Bongo, Houphouët notamment) nouaient des accords obscurs avec le pouvoir afrikaner, encouragés en cela par leurs parrains occidentaux. La solidarité d'armes ne s'oublie pas facilement. C'est, à mon avis, au nom de cette solidarité que Mbeki se refuse à considérer Mugabe comme le nouveau Saddam Hussein, voire le Hitler noir (les commentateurs occidentaux les plus excessifs n'hésitent pas à faire ce type de comparaison). L'attitude de respect de Mbeki envers Mugabe (partagée par de nombreux chefs d'Etat africains qui ne sont pas en première ligne comme le numéro un sud-africain l'est) peut être considérée comme condamnable. Mais elle ne change rien au problème zimbabwéen. Par ailleurs, un médiateur ne doit-il pas veiller à garder le contact avec toutes les parties, notamment celle qui possède la clé de résolution d'un certain nombre de problèmes ? Cette question nous amène à nous poser une autre question.

Que doit faire Thabo Mbeki ?


Les diplomates et les médias occidentaux attendent de l'Afrique du Sud qu'elle donne son feu vert et qu'elle participe à des sanctions diplomatiques et économiques contre Mugabe.Ils voudraient que l'Afrique du Sud impose un embargo pétrolier au Zimbabwe. Ils voudraient que l'Afrique du Sud donne son accord à une résolution onusienne qui appliquerait au Zimbabwe le fameux chapitre VII de la Charte des Nations unies, qui donnerait à la communauté internationale le droit d'utiliser la force contre le Zimbabwe. Plus clairement, l'Occident attend de Mbeki qu'il l'aide à renverser Mugabe. L'Occident veut faire jouer à Mbeki le type de rôle que Blaise Compaoré, Abdoulaye Wade et Omar Bongo ont joué lors de la crise ivoirienne : celui de supplétif de ses ambitions impériales.

Mbeki doit-il jouer le jeu de la Grande-Bretagne ?

C'est une question que les démocrates africains, y compris ceux qui réprouvent le comportement de Mugabe, ne peuvent éluder. Quand je regarde Mugabe, je vois trois choses : un héros des mouvements de libération nationale, un leader qui a posé (de manière plus ou moins efficace) le problème de l'apartheid foncier qui demeure au Zimbabwe comme en Afrique du Sud et un vieux dictateur africain qui veut faire son temps et celui de ses enfants. Je le note mal, mais je le note mieux qu'un Idriss Déby soutenu à bout de bras par l'Occident au nom de ses intérêts géopolitiques. Je me révolte quand Bernard Kouchner traite Mugabe d'escroc et d'assassin. Dirait-il de telles choses de Sassou ou de Biya ? Si l'Occident caresse nos dictateurs à sa solde dans le sens du poil et désapprouvent Mugabe, c'est pour une seule raison : il a mis en péril ses intérêts. Les Africains doivent-ils brûler le Zimbabwe parce que son président vieillissant déraisonne ? L'Afrique du Sud a-t-elle intérêt à couper le carburant à son voisin et à déstabiliser davantage toute la région ? Non. Au Zimbabwe, la seule voie possible, c'est la négociation. Il faut ménager une porte de sortie honorable à Mugabe. Il n'est pas possible de le renverser sans déstabiliser profondément la région. Pour préparer sereinement l'avenir, il faudrait également que la Grande-Bretagne accepte de négocier avec le leadership zimbabwéen au sujet des terres récupérées aux "fermiers blancs" et qu'un consensus acceptable pour tous soit trouvé.
Au fond, ce n'est pas Thabo Mbeki le meilleur allié de Mugabe. Le meilleur allié de Mugabe, c'est la morgue occidentale, son refus de la justice sociale la plus élémentaire, son désir de régler ses contradictions par la violence et l'impérialisme.
Le procès fait à Mbeki sur le Zimbabwe ressemble étrangement à celui que la France lui a fait après novembre 2004, parce qu'il refusait de livrer la tête de Gbagbo sur un plateau d'argent et qu'il tenait à faire un travail de médiateur et non de procureur. C'est pourtant grâce au travail patient de Mbeki que Compaoré et Gbagbo, les frères ennemis qui auraient pu détruire une bonne partie de l'Afrique de l'Ouest dans une guerre au long cours, ont ébauché ensemble, avec la participation active de Guillaume Soro, l'accord politique de Ouagadougou qui a mis fin à la belligérance en Côte d'Ivoire.
L'affaire Mugabe montre à quel point il est difficile pour l'Afrique de penser sa modernité politique. L'hégémonie idéologique des discours occidentaux sur le continent oblige nombre d'entre nous à "réagir", à contester et finalement à cautionner des pratiques antidémocratiques. Nous sommes entre deux feux. Nous refusons les diktats occidentaux et les caprices des autocrates africains. Nous devons pouvoir faire évoluer nos modèles politiques sans pour autant servir de marche-pieds aux autres. Nous devons construire une troisième voie. Ni Sékou Touré ni Houphouët-Boigny. Difficile. Il nous faut, en tout cas, réussir à articuler un discours alternatif et à le faire entendre au monde entier. Comment ? Le débat est ouvert.

05.06.2008

Barack Obama : un "ou" à deux pas de la Maison Blanche

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C'est fait ! A moins d'un cataclysme, Barack Obama sera le candidat du Parti démocrate lors de la prochaine élection présidentielle américaine. Dans le monde, beaucoup de Noirs ont suivi avec enthousiasme son aventure politique vers l'investiture, avec d'autant plus de passion que la vie politique plutôt fade de beaucoup de leurs pays les privaient d'un certain nombre de sensations fortes. Ils ont soutenu "le frère", en grande partie parce qu'il était "un frère". Ils ont, nous avons conspué les arguments racistes des Républicains ou du camp Clinton. Nous étions du côté de la jeunesse flamboyante, de la modernité, de la victoire des hommes sur leurs instincts grégaires.
Certes. Mais nous devons nous poser une question. Un phénomène à la Barack Obama peut-il se produire dans nos pays ? Car Barack Obama est un défi vivant à une certaine norme politique dans l'Afrique contemporaine : l'ethnicité, le repli communautaire, l'essentialisme primaire.
Au Kenya, le pays du père de Barack Obama, des politiciens ont réussi à pousser certains Kikuyus, Kalenjins et Luos à s'entretuer sous leurs bannières. Ceux qui ont cédé à la tentation "pré-génocidaire" l'ont fait parce qu'ils considéraient leurs champions comme des candidats communautaires, là où Barack Obama a été porté par un mouvement dépassant les fractures - bien réelles - de l'Amérique d'aujourd'hui.
Au Cameroun, pays d'où je viens, il n'y a pas de citoyens dans l'absolu, il y a des membres de groupes ethniques reconnus comme Camerounais. Quand j'étais au collège, on nous demandait de noter notre département d'origine sur notre carte scolaire d'identité - le département d'origine n'étant pas celui où l'élève est né, ni celui où ses parents sont nés, mais celui dont ses ancêtres étaient issus avant le vaste mouvement de migration interne qui a commencé au début du XXè siècle. Aujourd'hui, il y a des quotas ethniques officiels et discriminatoires qui existent lors des concours administratifs. Ce n'est pas du tout de la discrimination positive. Cette discrimination là ne vise pas à faire émerger des peuples historiquement défavorisés comme les Pygmées. C'est une forme de "containment" visant à empêcher, en dépit de la démographie et de la méritocratie, certaines ethnies "d'envahir" l'administration.
En Côte d'Ivoire, pays où je vis, Barack Obama - que je ne peux imaginer autrement qu'en démocrate pacifiste - n'aurait pas pu se porter candidat à la magistrature suprême. La Constitution (choisie par référendum) l'en aurait empêché. Il aurait été un "ou", semi-étranger donc potentiellement dangereux. Au Gabon, au Burkina Faso, Barack Obama n'aurait jamais pu être candidat.
Réjouissons-nous donc de la victoire du "frère", mais réfléchissons sur les raisons qui font que cette victoire aurait été impossible dans nos pays. Il est peut-être temps d'engager nos intelligences dans la construction de nations africaines non seullement indépendantes, mais aussi non raciales, non tribales, diasporiques. "Afropolitaines", selon l'expression de l'histoire camerounais vivant en Afrique du Sud, Achille Mbembe.

15.05.2008

Désarmement en Côte d'Ivoire : faut-il craindre le syndrome du plan "B" ?

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Après de longs mois d'atermoiements, le gouvernement Soro s'est décidé à s'attaquer à la partie la plus délicate du programme de sortie de crise en Côte d'Ivoire. Le redéploiement intégral de l'administration - y compris de la Douane, qui va "enlever le pain de la bouche" des ex-insurgés - mais aussi la démobilisation, le désarmement et la réintégration (DDR) des ex-combattants.
Le principe de la réintégration est simple : une partie des combattants sera reversée dans l'armée, la gendarmerie et la police, tandis qu'une autre rejoindra le service civique ou le Programme national de réinsertion et de réhabilitation communautaire (PNRRC).
Le journal abidjanais "Le Quotidien" affirme dans son édition d'aujourd'hui :

"De sources crédibles (...) ce sont 5 000 hommes qui intégreront la nouvelle armée. Parmi ces 5000 ex-combattants des Forces armées des Forces nouvelles, 4 000 seront reversés à la gendarmerie et à la police. Le service civique prendra en charge 20 000 personnes, tandis que 6 000 ex-combattants des Forces nouvelles regagneront le PNRRC."


Difficile de ne pas tiquer quelque peu en lisant ces chiffres. La rébellion que nous avons tous connue avait-elle en son sein 35 000 combattants - c'est en effet le nombre qu'on obtient quand on additionne les chiffres ci-dessus. Difficile également de ne pas frémir en imaginant que 5000 rebelles entreront dans les casernes des Forces de défense et de sécurité. La différence de "culture d'entreprise" et de niveau académique entre les rebelles et les loyalistes est grande. La greffe prendra-t-elle ?

c4dd54b6812bcb1974287b0bd76f32b6.jpgLes expériences du passé récent dans des pays voisins (le Mali et le Niger) poussent au scepticisme. Passés par l'itinéraire classique de la réinsertion et intégrés dans l'armée, les rebelles touarègues ont repris les armes. En Angola, l'UNITA avait repris les armes malgré le DDR, inclus dans les accords de paix de 1991. En RDC, après le processus de paix et le désarmement, des groupes armés continuent d'être rebelles à l'autorité de l'Etat. Au Burundi aussi.

En Côte d'Ivoire, le risque du syndrome du "plan B" existe. L'expression est du général zimbabwéen Sibusiso Moyo, aujourd’hui à la retraite. Lors d'une conférence organisée à Freetown en 2005, il a admis que dans l’accord de pays d’il y a 25 ans, les mouvements nationalistes de son pays qui combattaient le régime minoritaire blanc de Rhodésie, avaient accepté de démobiliser et de participer aux élections nationales. Sans pour autant faire confiance à l’issue du scrutin. Ils ont donc gardé des troupes et de l’armement lourd en réserve, une sorte de “plan B” en cas de reprise du conflit. Les autres participants à cette conférence, organisée, par les Nations unies, ont reconnu que le syndrome du “Plan B” était toujours répandu en Afrique.

Comment éviter un retour à la case départ, à la malienne, à la nigérienne ou à l'angolaise après le désarmement ? Telle doit être dès à présent la préoccupation numéro un des acteurs politiques et de l'intelligentsia ivoirienne. Il faut se réjouir du remodelage politique engagé depuis la signature de l'accord de Ouagadougou et espérer que l'autonomisation des "Forces nouvelles" par rapport à l'opposition ivoirienne et surtout au RDR d'Alassane Ouattara continue. Si les stratégies de Soro, qui n'est pas candidat à la présidentielle et de Ouattara, qui l'est, sont distinctes, il est plus probable que l'ex-rébellion sorte vraiment de la belligérance et s'attache à construire son avenir politique sans armes. L'UNITA de Savimbi a repris les armes en Angola parce que son chef visait avant tout le fauteuil de Dos Santos pour lui-même et dans l'immédiat.

Aujourd'hui, l'on s'engage dans divers processus de réinsertion pour les ex-combattants. Il est important que cette réinsertion se fasse sérieusement, loin de l'amateurisme institutionnel si fréquent en Afrique. Il ne faut pas insérer des ex-rebelles dans l'armée parce que cela fait joli, parce que l'ex-MPCI veut s'en prévaloir dans le cadre des prochaines législatives au nord. Il ne faut pas faire du service civique une foire, une sorte de réceptacle qui se videra dès que le pays sera normalisé. Au Mali et au Niger, c'est la difficile réinsertion des rebelles dans l'armée qui a accouché du "revival" de la rébellion. En Sierra Leone, de nombreux jeunes, un temps insérés dans des programmes institutionnels, ont été laissés à eux-mêmes, comme l'indique un article de AfriqueRelance datant de 2005 :

"Momoh Koroma, qui a été enlevé pour servir dans le Front révolutionnaire uni à 16 ans, a reçu deux mois de formation professionnelle comme mécanicien auto suivant sa démobilisation. A présent il “ne fait rien”, selon ses propos.
Abdul Kamara – autrefois connu comme “ Jésus noir” pour ses prouesses militaires avec le Conseil révolutionnaire des Forces armées a reçu une formation de trois mois comme électricien et à présent vivote de petits boulots.
Mohamed Karim Kanu, enlevé il y a 10 ans par les troupes du Conseil révolutionnaire des Forces armées à 11 ans, souhaite retourner à l’école. Mais il n’a aucune nouvelle de sa famille et l’organisation non gouvernementale qui l’a pris en charge après sa démobilisation n’a pas eu les moyens de l’aider. Du coup, il ne fréquente pas l’école et subsiste “en faisant la manche dans le quartier”.


Il est évident que Momoh, Abdul et Mohamed sont des cibles idéales pour n'importe quel entrepreneur politique véreux. Comme il tombe sous le sens que si, après la rébellion ivoirienne, les ex-combattants sont laissés à eux-mêmes, il ne manquera pas d'hommes politiques putschistes pour les enrôler dans de nouvelles aventures meurtrières.

07.05.2008

Côte d'Ivoire : Alassane Ouattara n'y croit-il plus ?

6796270628390c8a4a623eab63742275.jpgLe président du Rassemblement des républicains (RDR), Alassane Dramane Ouattara, longtemps au-devant de la scène politique ivoirienne, se fait de plus en plus rare en cette période de pré-campagne électorale. Son absence de pugnacité est désormais relevée par des médias dont on ne peut pas dire qu'ils lui sont hostiles. Cette semaine, l'hebdomadaire parisien Jeune Afrique et le quotidien abidjanais Nord-Sud réputé proche de Guillaume Soro s'interrogent, quasiment en choeur, sur la stratégie d'ADO.

"Côte d'Ivoire : l'opposition en (dés)ordre de bataille", titre Jeune Afrique. L'article est rédigé par Christophe Boisbouvier, journaliste à RFI et collaborateur occasionnel de JA, considéré dans le petit microcosme journaliste franco-africain comme un "adolâtre".

"A côté de Bédié le fonceur, l'ancien Premier ministre Alassane Dramane Ouattara (ADO) semble faire du surplace. Pas de meeting à Abidjan, pas de tournée en province. Juste une rencontre avec la presse le 29 avril, et un discours plus mesuré contre le régime Gbagbo. (...) De bonne source, Alassane Ouattara, 66 ans, ne semble pas décidé à se lancer dans la campgne avant le mois de juillet."


Nord-Sud renchérit : "Affi, Bédié, Mabri, Wodié.. Tout le monde bouge... sauf ADO".

"Choix stratégique ? Manque d'arguments ? Ou manque de moyens ? Pour l'instant, il fait sombre dans la case verte. En tout cas, suffisamment pour ne pas percer le mystère de la ligne politique que les républicains ont décidé d'adopter face à l'élection présidentielle dont la date a été officiellement fixée au 30 novembre. Pendant que le FPI, le PDCI, l'UDPCI, le PIT... plongent au coeur du pays pour se refaire ou parfaire leur image aux yeux des Ivoiriens, le parti de l'ancien Premier ministre Alassane Dramane Ouattara a opté pour l'expectative."


Le Tout-Abidjan s'interroge. Pourquoi Alassane Dramane Ouattara, qui il y a quelques années a rallié une bonne partie des médias occidentaux à sa cause, a pu lézarder le PDCI, créer un parti bien implanté dans les grandes centres urbains, "occasionner" plusieurs coups d'Etat et "favoriser" une rébellion, se révèle-t-il si peu combatif à l'approche des élections ?

Plusieurs hypothèses sont recevables. On peut penser que Ouattara, moins disposé à injecter de l'argent au profit de son ambition présidentielle que par le passé - ou moins riche qu'il y a quelques années - se dit que rien ne sert de courir, il faut partir à point. Peut-être mise-t-il sur une campagne rapide et dense.

Il est probable que l'homme soit épuisé, découragé et du coup moins actif sur la scène publique. Certaines rumeurs le disent malade : son manque d'entrain pourrait les rendre crédibles. Il est possible que l'ancien Premier ministre Ouattara essaie de contenir les dissensions de plus en plus grandes dans son parti avant d'aller à la bataille.

Alassane Ouattara, désormais persuadé qu'on ne peut gouverner tout seul, essaie peut-être de se positionner en homme "médian", là où Bédié se pose en opposant pugnace et irréductible. Peut-être préserve-t-il ses chances de s'allier soit avec Bédié, soit avec Gbagbo, selon les circonstances.

Une dernière hypothèse : ADO médite un autre "coup", et c'est pour cette raison qu'il refuse de s'agiter. On se souvient par exemple de sa visite amicale à Gbagbo après les élections départementales de juillet 2002, et de sa décision de faire entrer son parti dans le gouvernement d'union d'août 2002. Un mois avant le 19 septembre de funeste mémoire...

Pour ma part, je pense qu'Alassane Ouattara a perdu beaucoup de certitudes et d'argent, qu'il croit de moins en moins à son alliance avec Bédié au sein du RHDP, qu'il est désarçonné par la configuration diplomatique actuelle, où Paris met moins la pression sur Gbagbo, qu'il ne veut surtout pas donner à Soro une occasion de flirter ouvertement avec le numéro un ivoirien... et qu'il se donne le temps de voir ! Mais peut-être suis-je trop optimiste...

02.05.2008

Yaoundé 2008 = Abidjan 1998 ?

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Ces derniers jours, j'ai séjourné au Cameroun pour la première fois depuis les émeutes insurrectionnelles de février dernier qui ont causé la mort de plus de cent personnes et plusieurs milliers d'arrestations, dont la plupart étaient arbitraires. C'est donc avec une curiosité encore plus vive que d'habitude que j'ai observé mon pays d'origine durant la semaine où je l'ai visité dans un cadre familial, assez loin des milieux des médias, des intellectuels et autres faiseurs d'opinion.
Lors de ce dernier voyage, le Cameroun m'a semblé bien plus déroutant, indéchiffrable et, pour tout dire, bien plus inquiétant que par le passé. Nullement effrayé par les manifestations populaires de rejet de son projet, Paul Biya a fait modifier la Loi fondamentale par une Assemblée nationale aux ordres : il pourra désormais se représenter ad vitam aeternam et ne pourra pas être poursuivi après avoir quitté le pouvoir. Bizarrerie bien camerounaise : la révision constitutionnelle s'est faite dans une indifférence apparente de l'opinion, voire de l'opposition - seul John Fru Ndi a appelé à une journée de "deuil national" qui n'a pas du tout été suivie.
Le pouvoir de Paul Biya, qui semblait aux abois il y a quelques mois, est-il plus solide qu'on ne le pensait ? Difficile à dire. Le Cameroun couve un volcan qui refuse à livrer ses secrets aux prévisionnistes de tout poil. Nul ne sait comment, nul ne sait quand il entrera en éruption. Mais tout le monde sait que quelque chose va se passer. Pour autant, le pays n'est pas en décomposition absolue. Pour la première fois, j'ai eu l'impression que plus d'argent circulait. Douala et Yaoundé sont en chantier, les fonds PPTE, rigoureusement encadrés par les bailleurs de fonds, permettent de réaliser de vrais grands travaux, là où l'Etat avait quasiment renoncé depuis près de vingt ans à faire des investissements d'envergure. Bien entendu, ces grands travaux issus des fonds PPTE sont quasiment tous réalisés par une société française qui avait disparu du paysage ces dernières années : Razel. La main qui donne est la main qui ordonne...
Mais le béton, malheureusement pour le régime Biya, ne règle pas tout. L'amertume populaire est intacte, parce que l'argent des grands projets tourne bien souvent en circuit fermé : le peuple ne sait ni d'où il vient ni où il va. L'amertume se trouve là même où on ne pensait pas la trouver : au sein du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC), le parti de Paul Biya...
9b52383f6a0ba3da928f6f78f1189acb.jpgL'opération Epervier, qui consiste a priori à enquêter sur les "voleurs de la République" et à les arrêter, crée des vagues au sein de l'ancien parti unique. Le RDPC n'en finit pas d'étaler ses divisions, qui sont surtout ethniques. Pourquoi n'arrête-t-on que les Béti ? Pourquoi pas les Nordistes ? Pourquoi tant d'humiliations ? Certains affirment que Biya, en arrêtant des voleurs présumés en dehors de toute règle de droit, cherche à neutraliser ceux qui, à l'intérieur, pourraient avoir des ambitions trop dangereuses. Pourquoi arrêter des gens qui ont financé le parti ? Biya lui-même ne vole-t-il pas ? La grogne est profonde au sein du parti, et les invectives volent bas, par journalistes affidés interposés. Le RDPC ne se ressoudera pas. Et des bruits sourdent de partout : ceux qui ont amassé des trésors de guerre pourront un jour financer "le grand désordre". Quand ? Comment ? Mystère.
Tel est le Cameroun aujourd'hui : une "pluie de milliards" théorique pour beaucoup, un ex-parti unique divisé à l'intérieur duquel fermentent des haines féroces, une armée plus si homogène que cela, une jeunesse affamée prête à toutes les aventures, une opposition classique atone qui pourrait accoucher de mouvements plus radicaux, notamment dans la diaspora...
Alors, Yaoundé 2008 = Abidjan 1998 ? Bien évidemment, ce serait caricatural de poser une telle équation. Déjà parce que le RDPC ne s'est pas encore formellement divisé : il n'a pas encore "son RDR". En outre, Paul Biya n'est pas Henri Konan Bédié : il a certes hérité son fauteuil du "père de la Nation", mais il totalise plus d'années au pouvoir que son "illustre prédécesseur". Il contrôle bien mieux l'administration et l'armée.
Il reste que cette équation a ses vertus. Elle permet de relativiser certaines certitudes mal fondées. Elle donne de se rendre compte qu'un pays où se déverse une "pluie de milliards" théorique pour beaucoup et qui s'est longtemps vanté de sa "stabilité" peut sombrer dans le chaos dès lors que des anciens membres de l'élite, marginalisés mais fortunés, se mettent au service d'une contestation initialement portée par une opposition impuissante parce que démunie.

02.04.2008

Vie chère : mes propositions à nos gouvernements

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Le district d'Abidjan a été secoué pendant deux jours par des manifestations contre la vie chère. La Côte d'Ivoire rejoint le Sénégal, le Burkina Faso et le Cameroun qui ont été ébranlés par la colère des consommateurs. Dans une intervention télévisée hier dans la nuit, le président Gbagbo a annoncé des mesures fiscales et douanières et a déploré la "spéculation inacceptable" de certains opérateurs économiques.
Pour ma part, j'ai quelques suggestions que j'aimerais verser dans la "boîte à idées" du président et du gouvernement.

- Premièrement, je pense qu'il faut faire quelque chose au plan mondial pour des denrées comme le riz et le blé. Les économistes nous expliquent que la tendance haussière des prix est une tendance au long cours. Ces denrées deviennent donc des denrées stratégiques. Les Etats doivent s'impliquer dans leur importation. Je songe à des négociations avec les gouvernements des pays producteurs sur la base du troc. Le troc revient en force sur les marchés internationaux. Pourquoi ne pas proposer des formules "cacao contre riz" voire "pétrole contre blé" ? Les pays africains bénéficient aussi de la tendance haussière des prix. Il y a des compensations possibles. Les denrées alimentaires sont désormais des enjeux diplomatiques.

- Deuxièmement, il faut lancer des campagnes pour encourager les populations dans les zones périurbaines à s'investir dans l'agriculture vivrière. On peut travailler en ville pendant la semaine et aller au champ le samedi. L'agriculture doit devenir une activité secondaire plus courante. En Côte d'Ivoire par exemple, la réinsertion des ex-combattants voire le retour des "déplacés de guerre économiques" doit comporter un volet "création de fronts agricoles", notamment dans les zones dépeuplées de l'Ouest.

- Troisièmement, les gouvernements devraient financer des "comparateur de prix" consultables sur Internet et grâce aux téléphones mobiles. L'information économique rend le consommateur plus puissant et encourage les "attitudes citoyennes" parmi les industriels et les commerçants.

Puisqu'il faut être constructif, voici quelques idées. Je suis sûr que "le village" en a d'autres...

10.03.2008

Afrique : pourquoi les "émeutes de la faim" risquent de se multiplier

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Hier, j'ai eu la chance de dîner avec un "Africain mondialisé" par excellence, spécialiste des matières premières et des denrées alimentaires au niveau mondial, toujours entre deux avions, voguant entre Abidjan, Delhi, New York et Genève. Je lui ai posé une question : "Quelles sont vos solutions pour atténuer la logique de la vie chère qui est en passe de déstabiliser nos Etats ?". Il a commencé par rire un grand coup et par dire, dans une sorte de fausse boutade : "La première chose à faire, c'est de doter nos Etats de gouvernements !".
Par la suite, ses explications m'ont permis de comprendre pourquoi il était urgent d'adopter et d'appliquer des stratégies volontaristes nationales, voire sous-régionales et panafricaines, pour éviter des "émeutes de la faim" généralisées, voire de nouvelles famines localisées.
"Il faut savoir une chose, m'a-t-il dit. La croissance dans de nombreux pays émergents d'Asie, dont la Chine et l'Inde, fait que la consommation nationale de denrées alimentaires y augmente. Naturellement, les exportations diminuent puisque la production stagne - ce n'est pas l'agriculture qui porte le boom des économies asiatiques. Conséquence : le prix mondial du riz est en train de doubler voire de tripler. Aujourd'hui, les gouvernements indien et égyptien régulent les exportations de céréales."
Les cours des prix des denrées alimentaires n'est pas prêt de baisser. Et cette inflation commence à devenir un "problème global" inquiétant. A tel point que le magazine Time a consacré, dans sa dernière édition de février, un article de fond à la "crise croissante de l'augmentation des prix de la nourriture dans le monde".
Time écrit : ""C'est un problème de sécurité sérieux", affirme Joachim von Braun, directeur général de l'Institut de Recherche International sur les politiques alimentaires, à Washington. Il explique avoir été bombardé, ces dernières semaines, de notes provenant d'officiels du monde entier, qui lui posaient une seule question : combien de temps va durer cette crise ?". Les perspectives sont sombres. Les gouvernements doivent gérer les protestations, mais la baisse des prix n'aura sans doute lieu que dans une décennie."
Au-delà de la capacité d'absorption des marchés intérieurs de certains pays producteurs du Sud qui a augmenté, d'autres problèmes contribuent à l'augmentation des prix de la nourriture, selon le Time.
L'augmentation des prix du pétrole a induit celle du prix des engrais et du transport, par la route ou par avion. La production croissante de biocarburant diminue les espaces disponibles pour les cultures vivrières. Aujourd'hui, les pays exportateurs de produits alimentaires commencent à opter pour des stratégies du type OPEP. Récemment, le Kazakhstan a réussi à provoquer une augmentation de 25% des cours du blé, en annonçant qu'il restreindrait ses exportations.
Que peuvent faire, en Afrique, des gouvernements responsables ? Selon mon interlocuteur d'hier, il ne faut pas paniquer. La hausse des cours du riz rend la production locale de cette céréale compétitive, là où elle ne l'était pas ces dernières années par rapport à la production asiatique. Il faut donc réactiver les "projets riz", encourager les jeunes à créer des rizières... C'est une belle opportunité de création d'emplois ! La crise actuelle est pédagogique : elle prouve que l'Afrique doit fonder sa stratégie économique et canaliser les énergies autour de l'agriculture, et du secteur rural. L'avenir se trouve plus dans des plantations communautaires pour les jeunes déscolarisés que dans le secteur informel (cabines téléphoniques de fortune, moto-taxis, etc...).
Par ailleurs, certains pays, comme la Sierra Leone, expérimentent une sorte de "diplomatie alimentaire" et démarchent les pays producteurs de céréales pour bénéficier de tarifs préférentiels. C'est une piste, mais il est dommage de constater qu'une fois de plus, les Africains ne songent pas à coopérer entre eux dans ce domaine. En effet, si les filières vivrières de quelques pays comme la Côte d'Ivoire et le Cameroun étaient rationalisées, les productions effectives croîtraient et pourraient régler certains problèmes en interne et dans les pays voisins.
Les gouvernements africains ont intérêt, aujourd'hui plus que jamais, à prendre à bras le corps les problèmes de sécurité alimentaire. Comme l'explique le magazine Time, des populations qui semblaient à l'abri de la faim y sont aujourd'hui exposées. Et elles pourraient se transformer en arme de déstabilisation massive. Ventre affamé n'a point d'oreilles !

Côte d'Ivoire : les vrais ennemis du processus électoral

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Y aura-t-il des élections en 2008 en Côte d'Ivoire ? Personne, aujourd'hui, ne peut répondre à cette question avec certitude. Le processus piétine, et il est de saison de s'interroger sur les raisons de cet inquiétant sur-place.
Dans sa dernière édition, l'hebdomadaire Jeune Afrique cite les obstacles qui entravent la voie royale vers un scrutin "libre, transparent et ouvert à tous" en Côte d'Ivoire : listes contestées, financement mal assuré, manoeuvres politiciens, obstacles imprévus...

Pour ma part, je résumerai tous ces maux en un seul : manoeuvres politiciennes.

- Comment les listes électorales peuvent-elles donc faire l'objet de tant de conjectures alors que le pays a une histoire électorale riche, et que chaque grand parti a déjà gagné au moins un scrutin par le passé ? Pourquoi s'agiter autant alors que la loi prévoit la publication des listes électorales trois mois avant les élections, ce qui permet de pouvoir dénoncer à temps d'éventuelles erreurs ou fraudes en amont ? Pourquoi priver le pays de son patrimoine électoral, démographique et statistique en écartant l'INS au profit d'une firme française qui ne pourra pas vérifier les données qu'elle recueillera en les croisant avec celles qui sont déjà disponibles ? Il faut bien croire que certains acteurs politiques ivoiriens excellent dans l'art de créer des faux problèmes. Ainsi des fameux Ivoiriens qui n'étaient détenteurs d'aucun acte de naissance, et dont on nous avait qu'ils étaient plus de trois millions. A l'expérience, ils sont dix fois moins nombreux.

- Comment peut-on attribuer le marché de l'identification électorale à un opérateur international - le Français Sagem Sécurité en l'occurrence - avant de négocier avec lui son cahier de charges ? Sur quelle base les tarifs ont-ils donc été négociés ? L'on comprend que de nombreux observateurs soupçonnent l'existence de pots-de-vin incroyables et que plusieurs bailleurs de fonds traînent les pieds pour financer un processus inutilement dispendieux et que l'on s'acharne à rendre encore plus cher. L'Institut national de la statistique (INS) a acquis, en 2003, des kits, logiciels et ordinateurs d'une valeur de 18 milliards de FCFA dans le cadre de la préparation des élections. Sagem refuse de récupérer ce matériel et veut acheter de nouveau ordinateurs, kits et logiciels. Non seulement cela augmente la "douloureuse", mais en plus les experts du parti au pouvoir sont furieux parce qu'ils n'ont pas été formés au nouveau logiciel, et craignent une "opération de technologie électorale" menée par la Française SAGEM, défendue par le Premier ministre et l'opposition, avec l'aide de la Commission électorale indépendante (CEI), largement contrôlée par la rébellion et l'opposition. Une suspicion d'autant plus légitime que Sagem n'a trouvé personne d'autre que Sidi Kagnassi, fils d'un milliardaire malien dont les entreprises sont connues pour avoir blanchi l'argent sale de la rébellion, pour la représenter au niveau local.

- Comment peut-on croire Sagem Sécurité, cooptée par le Premier ministre, quand la firme affirme ne pas pouvoir faire le travail pour laquelle elle a été (abondamment) rémunérée dans le délai imparti, lorsqu'on entend tous les jours le même Premier ministre se révolter contre le "fétichisme des dates" ?

04.03.2008

Les accords de Ouaga, un an après

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C'est un signe qui ne trompe pas. Personne n'a franchement célébré l'an I des accords interivoiriens signés à Ouagadougou entre le président Laurent Gbagbo et le chef de la rébellion des Forces nouvelles, Guillaume Soro. Il n'y a pas eu de fête parce qu'il n'y a rien à fêter. Les élections "libres, transparentes et ouvertes" à tous, prévues pour le mois de juin, seront vraisemblablement reportées. Une fois de plus. L'on comprend donc que l'enthousiasme et l'euphorie ne sont pas de saison. La Côte d'Ivoire vit aujourd'hui, une période difficile à analyser. Un entre-deux insaisissable. Les grandes mobilisations guerrières ou militantes sont passées, les deux camps qui se faisaient face au départ ne sont plus tout à fait ennemis sans pour autant que l'on puisse dire qu'ils sont amis. De nombreuses arrières-pensées et des calculs inavouables rendent souvent la "petite paix" que nous vivons malsaine. Une question se pose. Et elle est violente.
La Côte d'Ivoire va-t-elle vers une sortie de crise ou vers une entrée dans une autre crise ? Je suis persuadé qu'elle va vers une sortie de crise, parce que "les héros sont fatigués", parce que le potentiel guerrier est épuisé. Le combat est en train de s'achever, faute de combattants. Le problème est que les longs affrontements que le pays a connu ont structuré le champ politique. Ils ont accouché d'un paradigme de la crise s'apparentant à une tontine politique qui a fini par paraître rassurante - tous les camps participent au gouvernement, tous les camps "mangent" et se neutralisent. La crise a figé la classe politique, la paix par les élections enverra une bonne partie des dignitaires d'aujourd'hui à la retraite. Aucun parti politique ne sera épargné, même celui qui aura remporté la présidentielle.
Le pays est parcouru de manière diffuse par la peur des élections. Les élections peuvent renforcer les tensions et provoquer la guerre, pense une bonne partie du peuple et des acteurs économiques. Les élections peuvent faire disparaître des rentes de situation et faire entrer le pays dans la logique du "winner takes all", pense une bonne partie de la classe politique. On se presse sans se hâter.
Ce n'est donc pas la pertinence de l'accord de Ouaga qui est en question. Il est historique en ce qu'il a permis une "pacification du processus de paix". Destiné à isoler puis à abattre le président élu dans la logique de Linas-Marcoussis, le processus de paix est aujourd'hui conçu de manière pragmatique et vise à obtenir la paix dans un schéma "gagnant-gagnant". Un climat de concertation à l'africaine a remplacé la logique des pressions internationales humiliantes visant à dépécer l'ordre institutionnel ivoirien. Un des effets positifs de l'esprit de Ouaga a été observé lors de la révélation de la dernière tentative de coup d'Etat d'IB baptisée "opération Noël à Abidjan". Désormais, les pays de l'UEMOA collaborent franchement avec l'Etat ivoirien quand il s'agit de le protéger des pronunciamentos. Ce n'était pas le cas avant Ouaga, dont la signature a relancé la coopération au sein de l'Afrique de l'Ouest francophone - par exemple dans le domaine de l'interconnexion électrique. La solution Dacoury-Tabley à la BCEAO, obtenue sans trop d'éclats de voix, est aussi à mettre au crédit de l'esprit de Ouaga. C'est grâce à cet esprit que la Côte d'Ivoire s'est rachetée une image internationale, qu'elle effraie moins et que l'on sent un petit fremissement économique.
Ce qui aujourd'hui tue Ouaga, c'est le manque de loyauté de certains acteurs par rapport à cet esprit de Ouaga. Parmi eux, Guillaume Soro, dont le double ou le triple jeu finit par épuiser. Enchanté de goûter aux joies de la Primature, du budget de souveraineté de l'Etat et des grands contrats et marchés publics, l'ex "petit gros de la rébellion" fait artificiellement traîner les choses. Disons-le clairement : il prend son temps pour pouvoir accumuler des biens, en tant que chef d'une rébellion qui continue ses trafics et en tant que chef du gouvernement de la République. Il prend aussi son temps parce qu'il a peur de ses "soldats sans-culotte", nourris à la surenchère de la "branche IB", et qui se révolteront dès qu'il sera clair que les promesses mirobolantes qui leur ont été faites jadis ne seront pas tenues. Guillaume Soro pense avoir une marge de manoeuvre. Il sait que le RHDP, qui hurlait à la nécessité du désarmement et des élections du temps de son idylle avec le président Gbagbo et les siens, le soutiendra bec et ongles si cela peut ressouder le G7 et donner à l'étranger l'impression que le numéro un ivoirien est isolé.
Mais le contexte international ne sera pas favorable à toute ligue qui retardera les élections en multipliant les prétextes. Aujourd'hui, le FMI demande l'unicité des caisses en Côte d'Ivoire, et le redéploiement de l'administration financière. La France de Nicolas Sarkozy, acculée au Tchad, veut pouvoir compter sur une sortie de crise rapide en Côte d'Ivoire, pour rapatrier un certain nombre de ses soldats, qui seront sollicités ailleurs (notamment dans l'EUFOR, à la frontière tchado-soudanaise). Elle veut aussi montrer qu'elle sait "réparer" là où Chirac a "gâté".
C'est Guillaume Soro le Premier ministre. C'est lui qui doit appliquer le programme de sortie de crise. Jusqu'ici, il jouit du soutien du chef de l'Etat et ne fait face à aucune rébellion au sein de son gouvernement. Il ne peut pas faire éternellement dans le dilatoire. Désormais sous pression, il sera obligé de faire son travail et de partir... ou de partir sans avoir fait son travail.

27.02.2008

Chavez va-t-il faire tomber des têtes couronnées en Afrique ?

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Hugo Chavez, tête forte de l'OPEP, et ses amis du cartel pétrolier savent-ils qu'à Ouagadougou et à Yaoundé, les marabouts officiels doivent les maudire et mettre en branle leurs canaris les plus maléfiques pour les anéantir ?
En tout cas, les records atteints par le prix du baril coincident avec des manifestations d'humeur au Burkina Faso - d'où je reviens d'un voyage éclair - et au Cameroun - dont je suis originaire.
A Ouagadougou, Dominique Strauss-Kahn, venu participer à un sommet UEMOA-FMI, a dû recevoir une revue de presse complète des manifestations violentes organisées à Bobo-Dioulasso la frondeuse contre ce qu'on appelle au pays de Yennenga "la vie chère". Les éditorialistes burkinabé ne sont pas tendres envers les programmes d'ajustement structurel et les contraintes qu'ils impliquent. Ils indexent assez peu, en réalité, le prix du carburant et de l'énergie, qui épuise particulièrement ce pays sahélien qui ne produit pas une goutte de pétrole et prie tous les jours pour l'interconnexion avec les réseaux électriques des pays côtiers voisins - dont la Côte d'Ivoire.
Au Burkina Faso, une "star" de la lutte contre la vie chère, syndicaliste sankariste connu de tous, Nana Thibault, tient le haut du pavé et menace. La contestation a un visage, quand bien même certains observateurs accusent le ministre de l'Agriculture et âme damnée du régime plus ou moins en disgrâce depuis que le pays veut se racheter une conduite, d'instrumentaliser le mouvement pour obtenir la tête du Premier ministre Tertius Zongo, que les manifestants ont dans leur collimateur.
Au Cameroun, c'est le brouillard total. Les syndicats de transporteurs qui avaient lancé un mot d'ordre de grève suite à l'augmentation des prix du carburant à la pompe sont dépassés par les événements. Une colère sans visage agite les principales villes du pays - en dehors de celles du Grand Nord, qui "bénéficient" de l'éloignement géographique. Que veulent les manifestants ? Ils ne sont pas prêts à "déposer les armes" après la décision de réduction de 6FCFA du prix du carburant - indiquant, à juste titre, que la mesure est dérisoire juste après une augmentation de 16FCFA. Ils invoquent une flambée de prix qui est généralisée, mais posent également - et surtout - la question de la nature du régime. Ils ne veulent pas que Paul Biya, roi fainéant à la tête du pays depuis le 6 novembre 1982, tripatouille la Constitution pour vivre éternellement dans sa "planque" du palais d'Etoudi.
Mais tout cela n'est guère rassurant : comment se fait-il qu'un mouvement sans tête politique ait des revendications politiques ? Quels sont les intérêts qui, dans l'ombre, agitent le pays ? Il y a des risques que des "barons" du pouvoir Biya, apeurés par l'opération Epervier, qui a déjà conduit plusieurs des leurs en prison pour détournement de fonds, instrumentalisent la colère légitime du peuple pour "effrayer" un chef qui se préparerait à les lâcher, si l'on en croit les "fuites" provenant des services du ministre de la Justice, Amadou Ali, qui mettraient en cause des "baos" parmi les "baos", notamment le ministre... de la Défense !
Comment se retrouver dans ce capharnaüm ? Et puis, franchement : ces émeutes de la faim sont-elles objectivement le résultat de la hausse record du prix du baril ou d'une lente paupérisation organisée par des élites jouisseuses et égoïstes ? Nos têtes couronnées sont-elles victimes de la surenchère de Chavez et de ses amis ou de leurs propres turpitudes ? Personnellement, je penche pour la deuxième hypothèse. Les peuples ne sont pas fous. LES PEUPLES COMPRENNENT LES DIRIGEANTS QUI LES COMPRENNENT.

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