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10/06/2009

Bientôt un monde sans journaux ?

Je viens de finir la lecture d'un livre très intéressant, "La Fin des Journaux et l'Avenir de l'Information". Il est de Bernard Poulet, rédacteur en chef à L'Expansion.

L'auteur refuse de se rassurer à peu de frais en considérant que la presse écrite, qui va mal en Occident, survivra forcément. "Répéter qu'un monde sans journaux est inimaginable ne dispense pas de prendre la mesure du problème, sans se bercer d'illusions, pour pouvoir y faire face et trouver de nouvelles voies".

 

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Bernard Poulet commence par asséner un certain nombre de chiffres qui font forcément réfléchir. Quelques-uns d'entre eux :

 

- En France, la diffusion payée des quotidiens est passée de 3,8 millions par jour en 1974 à 1,9 millon en 2007.

- En France, le nombre de pages de pub payées a baissé de 32,5% en dix ans.

- En Allemagne, la diffusion payée des journaux a baissé de 17% en dix ans.

- Aux Etats-Unis, la diffusion des trois principaux magazines d'information (Time, News Week, US News and World Report) a baissé de 26% entre 1988 et 2003.

Pourquoi cette dégringolade ? Selon Bernard Poulet, les raisons ont des origines plus ou moins lointaines - désaffection et méfiance des lecteurs vis-à-vis d'une presse considérée comme prétentieuse et manipulatrice, concurrence de la télévision, vieillissement du lectorat, coûts de fabrication élevés, etc... -, mais dont les effets se sont accélérés avec "la généralisation du numérique, la baisse brutale de l'intérêt des jeunes générations pour l'écrit et pour l'information et l'abandon de l'nformation comme support privilégié pour la publicité".

Aujourd'hui, on a gratuitement de l'information sur des sites comme Yahoo ! ou MSN (du coup, plus grand-monde ne veut payer pour...), les annonceurs paient Google pour placer des liens vers leurs sites sur des forums, des blogs d'adolescents, des sites de partage... La pub est dans les jeux vidéos, dans une presse gratuite qui a une très faible valeur ajoutée, reprend des dépêches et utilise très peu de journalistes. C'est la crise...

rédaction web.jpgEn Occident, les éditeurs sont désormais convaincus d'une chose : l'âge d'or ne reviendra pas. Ceux qui ne déposent pas le bilan s'organisent pour survivre en s'adaptant à la nouvelle donne. De nombreuses recettes sont testées.

- Certains travaillent à des rédactions multimédia, où le même envoyé spécial, par exemple, travaille pour plusieurs supports (web, quotidien, magazine, radio, télé, etc...), ce qui crée des économies d'échelle.

- Certains se battent pour créer, sur le web, des marques aussi fortes que Yahoo ! ou Orange, notamment en utilisant la richesse de leurs archives et la pertinence de rédactions dont la force est le profil hyperspécialisé de certaines plumes, dont la valeur ajoutée va au-delà de la simple info d'agence.

- Certains se diversifient et utilisent la force de leur marque pour se lancer dans le e-commerce et les services.

- Certains se lancent dans l'hyperlocal, en utilisant leur capacité de créer du contenu pertinent mais spécifique et ultra-ciblé, qui peut attirer des annonceurs intéressés par la proximité.

- Des pure-players se développent uniquement sur le web, en format gratuit, mixte ou payant.

- Des modèles de financement des enquêtes fouillées, pas forcément très rentables dans l'économie du web, par des fondations ou des donations se mettent en place.

Pendant ce temps, en Afrique, c'est l'attentisme. On se rassure en se disant qu'Internet, c'est une réalité de citadins friqués. Pourtant, l'internet 3G, c'est pour bientôt. Le WAP est déjà là. Bientôt, les Abidjanais liront majoritairement leurs infos sur leur téléphone et non dans un journal. Ils pourront choisir d'acheter à 20F ou à 40F un article, au lieu d'acheter tout un journal parce qu'ils veulent lire justement un article.

Le danger est d'autant plus grand que notre presse est bien moins qualitative que la presse occidentale, et mérite un peu moins qu'on paie pour elle.

Le danger est que les "technos" (ingénieurs et développeurs africains) utilisent la "techno-plouc-itude" des journalistes pour monétiser le fruit du pillage de leurs contenus et se poser en géants de l'agrégation de contenus volés. Le danger est que les technoploucs de la presse ne se rendent justement pas compte de ce qu'ils perdent.

Le danger est que les Africains décrochent encore plus vite de l'achat des contenus de qualité que les Européens. Sommes-nous prêts à participer au financement d'enquêtes de fond sur la corruption, les questions foncières, la guerre au Darfour, la lutte contre le sida, y compris pour les mettre à la disposition du grand public gratuitement ? Si la réponse est non, il est évident que l'info de demain sera contrôlée par les milieux financiers à travers la pub, et par les lobbies et communautés occidentales assez impliqués dans un certain nombre de problématiques pour "payer" pour l'info de tous - une info qui pourra être orientée.

La question de fond qui se pose aux Africains éclairés de notre génération est la suivante : que faire pour que, dans le brouhaha de la mondialisation, une information professionnelle, honnête et qui nous ressemble soit préservée ?

C'est une question brûlante.

18/04/2009

Où l'on reparle du PPTE

La fabrication d'amnésie est un sport difficile. Là où notre ami Venance Konan accusait récemment le grand méchant Gbagbo d'être celui qui a fait de la Côte d'Ivoire un pays pauvre très endetté, les économistes du parti dont il est proche (le PDCI) publient des déclarations justifiant le fort endettement de la Côte d'Ivoire au nom du développement, et affirment que ce sont eux les pères de l'initiative PPTE tant raillée par un certain nombre de chroniqueurs de leur bord.

"La Côte d'Ivoire, bien que classée pays à revenu intermédiaire a pu se rendre éligible en 1998, en faisant admettre et prévaloir le ratio service de la dette sur recettes budgétaires (50%) au lieu du ratio habituel service de la dette sur recettes d'exportations(25%), C'est le coup d'Etat de 1999, qui a empêché la réduction effective de la dette, prévue en mars 2001. Par conséquent l'Initiative PPTE ne date pas d'aujourd'hui!"


Nous avons donc perdu du temps dans un faux débat, complètement superficiel, sur la politique économique du pays des Eléphants. Par ailleurs, il me semble vain de parler de la Côte d'Ivoire comme d'un pays isolé évoluant en dehors d'un certain contexte. Quasiment tous les pays africains sont passés par les Programmes d'Ajustement Structurel (mises sous tutelle de pays qui n'arrivent pas à payer leurs dettes), et par l'initiative PPTE. Pourquoi cette forme de fatalité ?

Mon point de vue est que c'est tout simplement parce que l'Afrique subsaharienne a échoué dans la construction d'Etats modernes. Les Etats modernes ne contractent pas des dettes tous azimuts, pour des projets inutiles, à des taux usuraires. C'est bien ce qui s'est passé pourtant en Côte d'Ivoire et ailleurs. Les Etats modernes ne font pas tout et n'importe quoi et laissent le secteur privé créer de la valeur ajoutée au lieu de monter des usines clé en main sans la moindre étude pour "aider" des amis à Paris ou d'acheter des usines abandonnées aux Etats-Unis. Des Etats modernent savent collecter l'impôt, organiser le secteur financier. Nous avons trop laissé nos pays dans les mains des multinationales et maintenu toute la production nationale de richesses dans les marges de l'informel. Nous avons persécuté les créateurs de PME, encouragé les secteurs économiques non "normés", le pillage postcolonial et le parasitisme de l'administration.

Si nous maintenons cette "économie politique du masochisme", l'initiative PPTE ne servira à rien. Au Cameroun, par exemple, malgré les "milliards" du PPTE, le taux de croissance ne cesse de baisser, et les prévisions pour cette année sont d'environ 2%.

Peut-être tout cela arrive parce qu'on n'a pas tiré les leçons du passé, et que le niveau des querelles politiques locales empêche le grand nombre - et l'élite ! - de prendre conscience de la nature du problème, qui dépasse bien les considérations "messianiques" et les diverses manoeuvres de propagande de la gauche ou de la droite.




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12/11/2008

L'affaire Alafé : une photo troublante de la postcolonie

l'intelligent.jpgJ'ai longtemps réfléchi avant de pouvoir traduire en mots le malaise qui m'habite depuis le début de ce que l'on pourrait appeler le feuilleton Assé Alafé, du nom du patron du quotidien L'Intelligent d'Abidjan, arrêté après une dénonciation anonyme, jugé de manière expéditive et condamné à 18 mois de prison pour fraude sur l'identité. Alafé aurait eu trois extraits de naissance présentant des filiations différentes et ayant pour conséquence de faire de lui soit un Nigérian soit un Ivoirien.
Comment évoquer cette "affaire" qui, sous les traits d'un banal fait divers dont le personnage principal serait une figure de la presse, est à mon avis une parabole illustrant assez bien les errements de l'Etat postcolonial tel qu'il se présente sous nos cieux ? Il est important d'ébaucher, à grands traits, le "décor" de "l'intrigue". Journaliste célèbre, pur produit du "printemps de la presse" des années 90, patron de presse ambitieux, Assé Alafé était candidat à la présidence de l'Union nationale des journalistes de Côte d'Ivoire (UNJCI) quand son passé présumé a resurgi, et que des "anonymes" l'ont dénoncé comme "fraudeur à la nationalité". Dans un contexte d'enrôlement en vue des prochaines élections générales.
C'est une évidence : l'on ne peut commenter l'arrestation et la condamnation d'Alafé sans prendre en compte un environnement politique - au sein de la corporation journalistique et dans le pays - qui parasite complètement l'enjeu et contribue au malaise.
Peut-on oublier un contexte où l'identification de la population est engagée et où les ressortissants de la CEDEAO (considérés comme supporters potentiels d'un Alassane Ouattara qui a lui même un rapport compliqué avec la Nation ivoirienne) sont vivement exhortés à se mettre en retrait ? Alafé n'est-il pas un "outil de communication" destiné à montrer que l'Etat ivoirien est décidé à punir les ressortissants ouest-africains désireux de voter en dépit de la loi ? Comment éluder le fait qu'Alafé se voit rappeler ses problèmes de nationalité alors qu'il est candidat à un poste très convoité ?
Nul n'est censé ignorer la loi, certes. Mais la loi, qui doit s'appliquer à tous et en toutes circonstances, s'affaiblit et se compromet lorsqu'elle finit par ressembler à un instrument, à une sorte de "bombe atomique" utilisée opportunément, dans le contexte d'intrigues et de batailles de pouvoir. C'est ainsi qu'une décision légalement justifiée peut apparaître à l'opinion comme moralement injuste.
Si Assé Alafé était un ministre ivoirien issu des Forces nouvelles, c'est-à-dire un Ivoirien ayant pris les armes contre son pays, et qu'il rencontrait les mêmes problèmes de nationalité, aurait-il été jeté en prison ? Allons plus loin : s'il était un leader de parti politique ayant réussi à faire entendre sa voix en appelant, à coups de milliards, le démon de la guerre sur son pays, aurait-il été arrêté comme un vulgaire voleur en allant se faire enrôler en compagnie de son épouse et de sa garde rapprochée onusienne ? Bien sûr que non. Une fois de plus, on peut dire qu'on a la preuve que dans la Côte d'Ivoire embourbée dans la crise depuis bientôt dix ans, le crime paie. Une fois de plus, l'on se rend compte que, pour être protégé de toutes ses turpitudes présentes ou passées, mieux vaut être membre d'un groupe signataire des fameux accords de Linas-Marcoussis. D'où le malaise.
Par ailleurs, l'on se demande où sont passés les officiers d'état-civil qui ont octroyé au confrère Alafé les fameux "papiers à problèmes". Comme lors du procès des déchets toxiques, aucun serviteur de l'Etat n'est condamné. Irresponsabilité administrative à tous les étages ! C'est pourtant cette irresponsabilité administrative - qui est une des tares les mieux partagées dans notre Afrique contemporaine - qui est la mère du délitement de nos Etats, qui avance lentement mais sûrement.
Sortons de l'affaire Alafé, mettons de côté les controverses sur la nationalité, élargissons notre regard. Si l'on devait enquêter sur la véracité de l'état-civil (âge voire patronyme) de chacun des footballeurs participant à la Coupe d'Afrique des nations, combien en sortiraient indemnes ? Ce petit exemple, je l'utilise pour mettre en évidence le caractère irresponsable des administrations africaines, inconscientes de l'importance de l'état-civil pour la cohésion nationale, voire la sécurité - imaginez des délinquants qui se font faire une pièce d'identité au nom d'un riche homme d'affaires pour aller prendre de l'argent au guichet de sa banque ou qui s'évadent de prison et changent de nom comme de chemise.
Et pourtant... Un grand nombre de conflits de l'Afrique contemporaine tournent autour de l'état-civil, quand on y réfléchit bien. Si les limites de la nationalité ne sont pas clairement établies, le sentiment national ne peut s'imposer. Et dans ce cas, l'on a affaire à des revendications identitaires exploitées par des nageurs en eaux troubles. N'est-ce pas le cas en Côte d'Ivoire, dans le Kivu et à Bakassi ?

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30/06/2008

Mbeki, Mugabe, l'Occident et nos impasses

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Un ami très cher m'a posé, il y a quelques jours, une question par Internet : "Pourquoi, à ton avis, Mbeki supporte-t-il Mugabe - ou laisse-t-il faire, ce qui équivaut à un soutien tacite ?" En effet, pourquoi Thabo Mbeki, président de l'Afrique du Sud démocratique, moderne et arc-en-ciel, soutiendrait-il un tyran rempli d'amertume, qui transforme son impasse personnelle en impasse nationale, peut-on se demander.
Personnellement, j'ai beaucoup d'estime pour Thabo Mbeki, et je ne peux hurler avec les loups sans avoir réfléchi, sans avoir enquêté sur le net, histoire de me faire une opinion personnelle. Je me suis posé plusieurs questions.

Thabo Mbeki est-il hostile à Robert Mugabe ?

Non, bien évidemment. Les deux hommes sont le produit d'une même histoire, celle des "freedom fighters" d'Afrique australe en butte au colonialisme et à l'apartheid. Mugabe fait partie des leaders africains qui ont soutenu une ANC persécutée lorsque la majorité des chefs d'Etat (Sassou, Bongo, Houphouët notamment) nouaient des accords obscurs avec le pouvoir afrikaner, encouragés en cela par leurs parrains occidentaux. La solidarité d'armes ne s'oublie pas facilement. C'est, à mon avis, au nom de cette solidarité que Mbeki se refuse à considérer Mugabe comme le nouveau Saddam Hussein, voire le Hitler noir (les commentateurs occidentaux les plus excessifs n'hésitent pas à faire ce type de comparaison). L'attitude de respect de Mbeki envers Mugabe (partagée par de nombreux chefs d'Etat africains qui ne sont pas en première ligne comme le numéro un sud-africain l'est) peut être considérée comme condamnable. Mais elle ne change rien au problème zimbabwéen. Par ailleurs, un médiateur ne doit-il pas veiller à garder le contact avec toutes les parties, notamment celle qui possède la clé de résolution d'un certain nombre de problèmes ? Cette question nous amène à nous poser une autre question.

Que doit faire Thabo Mbeki ?


Les diplomates et les médias occidentaux attendent de l'Afrique du Sud qu'elle donne son feu vert et qu'elle participe à des sanctions diplomatiques et économiques contre Mugabe.Ils voudraient que l'Afrique du Sud impose un embargo pétrolier au Zimbabwe. Ils voudraient que l'Afrique du Sud donne son accord à une résolution onusienne qui appliquerait au Zimbabwe le fameux chapitre VII de la Charte des Nations unies, qui donnerait à la communauté internationale le droit d'utiliser la force contre le Zimbabwe. Plus clairement, l'Occident attend de Mbeki qu'il l'aide à renverser Mugabe. L'Occident veut faire jouer à Mbeki le type de rôle que Blaise Compaoré, Abdoulaye Wade et Omar Bongo ont joué lors de la crise ivoirienne : celui de supplétif de ses ambitions impériales.

Mbeki doit-il jouer le jeu de la Grande-Bretagne ?

C'est une question que les démocrates africains, y compris ceux qui réprouvent le comportement de Mugabe, ne peuvent éluder. Quand je regarde Mugabe, je vois trois choses : un héros des mouvements de libération nationale, un leader qui a posé (de manière plus ou moins efficace) le problème de l'apartheid foncier qui demeure au Zimbabwe comme en Afrique du Sud et un vieux dictateur africain qui veut faire son temps et celui de ses enfants. Je le note mal, mais je le note mieux qu'un Idriss Déby soutenu à bout de bras par l'Occident au nom de ses intérêts géopolitiques. Je me révolte quand Bernard Kouchner traite Mugabe d'escroc et d'assassin. Dirait-il de telles choses de Sassou ou de Biya ? Si l'Occident caresse nos dictateurs à sa solde dans le sens du poil et désapprouvent Mugabe, c'est pour une seule raison : il a mis en péril ses intérêts. Les Africains doivent-ils brûler le Zimbabwe parce que son président vieillissant déraisonne ? L'Afrique du Sud a-t-elle intérêt à couper le carburant à son voisin et à déstabiliser davantage toute la région ? Non. Au Zimbabwe, la seule voie possible, c'est la négociation. Il faut ménager une porte de sortie honorable à Mugabe. Il n'est pas possible de le renverser sans déstabiliser profondément la région. Pour préparer sereinement l'avenir, il faudrait également que la Grande-Bretagne accepte de négocier avec le leadership zimbabwéen au sujet des terres récupérées aux "fermiers blancs" et qu'un consensus acceptable pour tous soit trouvé.
Au fond, ce n'est pas Thabo Mbeki le meilleur allié de Mugabe. Le meilleur allié de Mugabe, c'est la morgue occidentale, son refus de la justice sociale la plus élémentaire, son désir de régler ses contradictions par la violence et l'impérialisme.
Le procès fait à Mbeki sur le Zimbabwe ressemble étrangement à celui que la France lui a fait après novembre 2004, parce qu'il refusait de livrer la tête de Gbagbo sur un plateau d'argent et qu'il tenait à faire un travail de médiateur et non de procureur. C'est pourtant grâce au travail patient de Mbeki que Compaoré et Gbagbo, les frères ennemis qui auraient pu détruire une bonne partie de l'Afrique de l'Ouest dans une guerre au long cours, ont ébauché ensemble, avec la participation active de Guillaume Soro, l'accord politique de Ouagadougou qui a mis fin à la belligérance en Côte d'Ivoire.
L'affaire Mugabe montre à quel point il est difficile pour l'Afrique de penser sa modernité politique. L'hégémonie idéologique des discours occidentaux sur le continent oblige nombre d'entre nous à "réagir", à contester et finalement à cautionner des pratiques antidémocratiques. Nous sommes entre deux feux. Nous refusons les diktats occidentaux et les caprices des autocrates africains. Nous devons pouvoir faire évoluer nos modèles politiques sans pour autant servir de marche-pieds aux autres. Nous devons construire une troisième voie. Ni Sékou Touré ni Houphouët-Boigny. Difficile. Il nous faut, en tout cas, réussir à articuler un discours alternatif et à le faire entendre au monde entier. Comment ? Le débat est ouvert.

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05/06/2008

Barack Obama : un "ou" à deux pas de la Maison Blanche

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C'est fait ! A moins d'un cataclysme, Barack Obama sera le candidat du Parti démocrate lors de la prochaine élection présidentielle américaine. Dans le monde, beaucoup de Noirs ont suivi avec enthousiasme son aventure politique vers l'investiture, avec d'autant plus de passion que la vie politique plutôt fade de beaucoup de leurs pays les privaient d'un certain nombre de sensations fortes. Ils ont soutenu "le frère", en grande partie parce qu'il était "un frère". Ils ont, nous avons conspué les arguments racistes des Républicains ou du camp Clinton. Nous étions du côté de la jeunesse flamboyante, de la modernité, de la victoire des hommes sur leurs instincts grégaires.
Certes. Mais nous devons nous poser une question. Un phénomène à la Barack Obama peut-il se produire dans nos pays ? Car Barack Obama est un défi vivant à une certaine norme politique dans l'Afrique contemporaine : l'ethnicité, le repli communautaire, l'essentialisme primaire.
Au Kenya, le pays du père de Barack Obama, des politiciens ont réussi à pousser certains Kikuyus, Kalenjins et Luos à s'entretuer sous leurs bannières. Ceux qui ont cédé à la tentation "pré-génocidaire" l'ont fait parce qu'ils considéraient leurs champions comme des candidats communautaires, là où Barack Obama a été porté par un mouvement dépassant les fractures - bien réelles - de l'Amérique d'aujourd'hui.
Au Cameroun, pays d'où je viens, il n'y a pas de citoyens dans l'absolu, il y a des membres de groupes ethniques reconnus comme Camerounais. Quand j'étais au collège, on nous demandait de noter notre département d'origine sur notre carte scolaire d'identité - le département d'origine n'étant pas celui où l'élève est né, ni celui où ses parents sont nés, mais celui dont ses ancêtres étaient issus avant le vaste mouvement de migration interne qui a commencé au début du XXè siècle. Aujourd'hui, il y a des quotas ethniques officiels et discriminatoires qui existent lors des concours administratifs. Ce n'est pas du tout de la discrimination positive. Cette discrimination là ne vise pas à faire émerger des peuples historiquement défavorisés comme les Pygmées. C'est une forme de "containment" visant à empêcher, en dépit de la démographie et de la méritocratie, certaines ethnies "d'envahir" l'administration.
En Côte d'Ivoire, pays où je vis, Barack Obama - que je ne peux imaginer autrement qu'en démocrate pacifiste - n'aurait pas pu se porter candidat à la magistrature suprême. La Constitution (choisie par référendum) l'en aurait empêché. Il aurait été un "ou", semi-étranger donc potentiellement dangereux. Au Gabon, au Burkina Faso, Barack Obama n'aurait jamais pu être candidat.
Réjouissons-nous donc de la victoire du "frère", mais réfléchissons sur les raisons qui font que cette victoire aurait été impossible dans nos pays. Il est peut-être temps d'engager nos intelligences dans la construction de nations africaines non seullement indépendantes, mais aussi non raciales, non tribales, diasporiques. "Afropolitaines", selon l'expression de l'histoire camerounais vivant en Afrique du Sud, Achille Mbembe.

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15/05/2008

Désarmement en Côte d'Ivoire : faut-il craindre le syndrome du plan "B" ?

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Après de longs mois d'atermoiements, le gouvernement Soro s'est décidé à s'attaquer à la partie la plus délicate du programme de sortie de crise en Côte d'Ivoire. Le redéploiement intégral de l'administration - y compris de la Douane, qui va "enlever le pain de la bouche" des ex-insurgés - mais aussi la démobilisation, le désarmement et la réintégration (DDR) des ex-combattants.
Le principe de la réintégration est simple : une partie des combattants sera reversée dans l'armée, la gendarmerie et la police, tandis qu'une autre rejoindra le service civique ou le Programme national de réinsertion et de réhabilitation communautaire (PNRRC).
Le journal abidjanais "Le Quotidien" affirme dans son édition d'aujourd'hui :

"De sources crédibles (...) ce sont 5 000 hommes qui intégreront la nouvelle armée. Parmi ces 5000 ex-combattants des Forces armées des Forces nouvelles, 4 000 seront reversés à la gendarmerie et à la police. Le service civique prendra en charge 20 000 personnes, tandis que 6 000 ex-combattants des Forces nouvelles regagneront le PNRRC."


Difficile de ne pas tiquer quelque peu en lisant ces chiffres. La rébellion que nous avons tous connue avait-elle en son sein 35 000 combattants - c'est en effet le nombre qu'on obtient quand on additionne les chiffres ci-dessus. Difficile également de ne pas frémir en imaginant que 5000 rebelles entreront dans les casernes des Forces de défense et de sécurité. La différence de "culture d'entreprise" et de niveau académique entre les rebelles et les loyalistes est grande. La greffe prendra-t-elle ?

c4dd54b6812bcb1974287b0bd76f32b6.jpgLes expériences du passé récent dans des pays voisins (le Mali et le Niger) poussent au scepticisme. Passés par l'itinéraire classique de la réinsertion et intégrés dans l'armée, les rebelles touarègues ont repris les armes. En Angola, l'UNITA avait repris les armes malgré le DDR, inclus dans les accords de paix de 1991. En RDC, après le processus de paix et le désarmement, des groupes armés continuent d'être rebelles à l'autorité de l'Etat. Au Burundi aussi.

En Côte d'Ivoire, le risque du syndrome du "plan B" existe. L'expression est du général zimbabwéen Sibusiso Moyo, aujourd’hui à la retraite. Lors d'une conférence organisée à Freetown en 2005, il a admis que dans l’accord de pays d’il y a 25 ans, les mouvements nationalistes de son pays qui combattaient le régime minoritaire blanc de Rhodésie, avaient accepté de démobiliser et de participer aux élections nationales. Sans pour autant faire confiance à l’issue du scrutin. Ils ont donc gardé des troupes et de l’armement lourd en réserve, une sorte de “plan B” en cas de reprise du conflit. Les autres participants à cette conférence, organisée, par les Nations unies, ont reconnu que le syndrome du “Plan B” était toujours répandu en Afrique.

Comment éviter un retour à la case départ, à la malienne, à la nigérienne ou à l'angolaise après le désarmement ? Telle doit être dès à présent la préoccupation numéro un des acteurs politiques et de l'intelligentsia ivoirienne. Il faut se réjouir du remodelage politique engagé depuis la signature de l'accord de Ouagadougou et espérer que l'autonomisation des "Forces nouvelles" par rapport à l'opposition ivoirienne et surtout au RDR d'Alassane Ouattara continue. Si les stratégies de Soro, qui n'est pas candidat à la présidentielle et de Ouattara, qui l'est, sont distinctes, il est plus probable que l'ex-rébellion sorte vraiment de la belligérance et s'attache à construire son avenir politique sans armes. L'UNITA de Savimbi a repris les armes en Angola parce que son chef visait avant tout le fauteuil de Dos Santos pour lui-même et dans l'immédiat.

Aujourd'hui, l'on s'engage dans divers processus de réinsertion pour les ex-combattants. Il est important que cette réinsertion se fasse sérieusement, loin de l'amateurisme institutionnel si fréquent en Afrique. Il ne faut pas insérer des ex-rebelles dans l'armée parce que cela fait joli, parce que l'ex-MPCI veut s'en prévaloir dans le cadre des prochaines législatives au nord. Il ne faut pas faire du service civique une foire, une sorte de réceptacle qui se videra dès que le pays sera normalisé. Au Mali et au Niger, c'est la difficile réinsertion des rebelles dans l'armée qui a accouché du "revival" de la rébellion. En Sierra Leone, de nombreux jeunes, un temps insérés dans des programmes institutionnels, ont été laissés à eux-mêmes, comme l'indique un article de AfriqueRelance datant de 2005 :

"Momoh Koroma, qui a été enlevé pour servir dans le Front révolutionnaire uni à 16 ans, a reçu deux mois de formation professionnelle comme mécanicien auto suivant sa démobilisation. A présent il “ne fait rien”, selon ses propos.
Abdul Kamara – autrefois connu comme “ Jésus noir” pour ses prouesses militaires avec le Conseil révolutionnaire des Forces armées a reçu une formation de trois mois comme électricien et à présent vivote de petits boulots.
Mohamed Karim Kanu, enlevé il y a 10 ans par les troupes du Conseil révolutionnaire des Forces armées à 11 ans, souhaite retourner à l’école. Mais il n’a aucune nouvelle de sa famille et l’organisation non gouvernementale qui l’a pris en charge après sa démobilisation n’a pas eu les moyens de l’aider. Du coup, il ne fréquente pas l’école et subsiste “en faisant la manche dans le quartier”.


Il est évident que Momoh, Abdul et Mohamed sont des cibles idéales pour n'importe quel entrepreneur politique véreux. Comme il tombe sous le sens que si, après la rébellion ivoirienne, les ex-combattants sont laissés à eux-mêmes, il ne manquera pas d'hommes politiques putschistes pour les enrôler dans de nouvelles aventures meurtrières.

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07/05/2008

Côte d'Ivoire : Alassane Ouattara n'y croit-il plus ?

6796270628390c8a4a623eab63742275.jpgLe président du Rassemblement des républicains (RDR), Alassane Dramane Ouattara, longtemps au-devant de la scène politique ivoirienne, se fait de plus en plus rare en cette période de pré-campagne électorale. Son absence de pugnacité est désormais relevée par des médias dont on ne peut pas dire qu'ils lui sont hostiles. Cette semaine, l'hebdomadaire parisien Jeune Afrique et le quotidien abidjanais Nord-Sud réputé proche de Guillaume Soro s'interrogent, quasiment en choeur, sur la stratégie d'ADO.

"Côte d'Ivoire : l'opposition en (dés)ordre de bataille", titre Jeune Afrique. L'article est rédigé par Christophe Boisbouvier, journaliste à RFI et collaborateur occasionnel de JA, considéré dans le petit microcosme journaliste franco-africain comme un "adolâtre".

"A côté de Bédié le fonceur, l'ancien Premier ministre Alassane Dramane Ouattara (ADO) semble faire du surplace. Pas de meeting à Abidjan, pas de tournée en province. Juste une rencontre avec la presse le 29 avril, et un discours plus mesuré contre le régime Gbagbo. (...) De bonne source, Alassane Ouattara, 66 ans, ne semble pas décidé à se lancer dans la campgne avant le mois de juillet."


Nord-Sud renchérit : "Affi, Bédié, Mabri, Wodié.. Tout le monde bouge... sauf ADO".

"Choix stratégique ? Manque d'arguments ? Ou manque de moyens ? Pour l'instant, il fait sombre dans la case verte. En tout cas, suffisamment pour ne pas percer le mystère de la ligne politique que les républicains ont décidé d'adopter face à l'élection présidentielle dont la date a été officiellement fixée au 30 novembre. Pendant que le FPI, le PDCI, l'UDPCI, le PIT... plongent au coeur du pays pour se refaire ou parfaire leur image aux yeux des Ivoiriens, le parti de l'ancien Premier ministre Alassane Dramane Ouattara a opté pour l'expectative."


Le Tout-Abidjan s'interroge. Pourquoi Alassane Dramane Ouattara, qui il y a quelques années a rallié une bonne partie des médias occidentaux à sa cause, a pu lézarder le PDCI, créer un parti bien implanté dans les grandes centres urbains, "occasionner" plusieurs coups d'Etat et "favoriser" une rébellion, se révèle-t-il si peu combatif à l'approche des élections ?

Plusieurs hypothèses sont recevables. On peut penser que Ouattara, moins disposé à injecter de l'argent au profit de son ambition présidentielle que par le passé - ou moins riche qu'il y a quelques années - se dit que rien ne sert de courir, il faut partir à point. Peut-être mise-t-il sur une campagne rapide et dense.

Il est probable que l'homme soit épuisé, découragé et du coup moins actif sur la scène publique. Certaines rumeurs le disent malade : son manque d'entrain pourrait les rendre crédibles. Il est possible que l'ancien Premier ministre Ouattara essaie de contenir les dissensions de plus en plus grandes dans son parti avant d'aller à la bataille.

Alassane Ouattara, désormais persuadé qu'on ne peut gouverner tout seul, essaie peut-être de se positionner en homme "médian", là où Bédié se pose en opposant pugnace et irréductible. Peut-être préserve-t-il ses chances de s'allier soit avec Bédié, soit avec Gbagbo, selon les circonstances.

Une dernière hypothèse : ADO médite un autre "coup", et c'est pour cette raison qu'il refuse de s'agiter. On se souvient par exemple de sa visite amicale à Gbagbo après les élections départementales de juillet 2002, et de sa décision de faire entrer son parti dans le gouvernement d'union d'août 2002. Un mois avant le 19 septembre de funeste mémoire...

Pour ma part, je pense qu'Alassane Ouattara a perdu beaucoup de certitudes et d'argent, qu'il croit de moins en moins à son alliance avec Bédié au sein du RHDP, qu'il est désarçonné par la configuration diplomatique actuelle, où Paris met moins la pression sur Gbagbo, qu'il ne veut surtout pas donner à Soro une occasion de flirter ouvertement avec le numéro un ivoirien... et qu'il se donne le temps de voir ! Mais peut-être suis-je trop optimiste...

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02/05/2008

Yaoundé 2008 = Abidjan 1998 ?

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Ces derniers jours, j'ai séjourné au Cameroun pour la première fois depuis les émeutes insurrectionnelles de février dernier qui ont causé la mort de plus de cent personnes et plusieurs milliers d'arrestations, dont la plupart étaient arbitraires. C'est donc avec une curiosité encore plus vive que d'habitude que j'ai observé mon pays d'origine durant la semaine où je l'ai visité dans un cadre familial, assez loin des milieux des médias, des intellectuels et autres faiseurs d'opinion.
Lors de ce dernier voyage, le Cameroun m'a semblé bien plus déroutant, indéchiffrable et, pour tout dire, bien plus inquiétant que par le passé. Nullement effrayé par les manifestations populaires de rejet de son projet, Paul Biya a fait modifier la Loi fondamentale par une Assemblée nationale aux ordres : il pourra désormais se représenter ad vitam aeternam et ne pourra pas être poursuivi après avoir quitté le pouvoir. Bizarrerie bien camerounaise : la révision constitutionnelle s'est faite dans une indifférence apparente de l'opinion, voire de l'opposition - seul John Fru Ndi a appelé à une journée de "deuil national" qui n'a pas du tout été suivie.
Le pouvoir de Paul Biya, qui semblait aux abois il y a quelques mois, est-il plus solide qu'on ne le pensait ? Difficile à dire. Le Cameroun couve un volcan qui refuse à livrer ses secrets aux prévisionnistes de tout poil. Nul ne sait comment, nul ne sait quand il entrera en éruption. Mais tout le monde sait que quelque chose va se passer. Pour autant, le pays n'est pas en décomposition absolue. Pour la première fois, j'ai eu l'impression que plus d'argent circulait. Douala et Yaoundé sont en chantier, les fonds PPTE, rigoureusement encadrés par les bailleurs de fonds, permettent de réaliser de vrais grands travaux, là où l'Etat avait quasiment renoncé depuis près de vingt ans à faire des investissements d'envergure. Bien entendu, ces grands travaux issus des fonds PPTE sont quasiment tous réalisés par une société française qui avait disparu du paysage ces dernières années : Razel. La main qui donne est la main qui ordonne...
Mais le béton, malheureusement pour le régime Biya, ne règle pas tout. L'amertume populaire est intacte, parce que l'argent des grands projets tourne bien souvent en circuit fermé : le peuple ne sait ni d'où il vient ni où il va. L'amertume se trouve là même où on ne pensait pas la trouver : au sein du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC), le parti de Paul Biya...
9b52383f6a0ba3da928f6f78f1189acb.jpgL'opération Epervier, qui consiste a priori à enquêter sur les "voleurs de la République" et à les arrêter, crée des vagues au sein de l'ancien parti unique. Le RDPC n'en finit pas d'étaler ses divisions, qui sont surtout ethniques. Pourquoi n'arrête-t-on que les Béti ? Pourquoi pas les Nordistes ? Pourquoi tant d'humiliations ? Certains affirment que Biya, en arrêtant des voleurs présumés en dehors de toute règle de droit, cherche à neutraliser ceux qui, à l'intérieur, pourraient avoir des ambitions trop dangereuses. Pourquoi arrêter des gens qui ont financé le parti ? Biya lui-même ne vole-t-il pas ? La grogne est profonde au sein du parti, et les invectives volent bas, par journalistes affidés interposés. Le RDPC ne se ressoudera pas. Et des bruits sourdent de partout : ceux qui ont amassé des trésors de guerre pourront un jour financer "le grand désordre". Quand ? Comment ? Mystère.
Tel est le Cameroun aujourd'hui : une "pluie de milliards" théorique pour beaucoup, un ex-parti unique divisé à l'intérieur duquel fermentent des haines féroces, une armée plus si homogène que cela, une jeunesse affamée prête à toutes les aventures, une opposition classique atone qui pourrait accoucher de mouvements plus radicaux, notamment dans la diaspora...
Alors, Yaoundé 2008 = Abidjan 1998 ? Bien évidemment, ce serait caricatural de poser une telle équation. Déjà parce que le RDPC ne s'est pas encore formellement divisé : il n'a pas encore "son RDR". En outre, Paul Biya n'est pas Henri Konan Bédié : il a certes hérité son fauteuil du "père de la Nation", mais il totalise plus d'années au pouvoir que son "illustre prédécesseur". Il contrôle bien mieux l'administration et l'armée.
Il reste que cette équation a ses vertus. Elle permet de relativiser certaines certitudes mal fondées. Elle donne de se rendre compte qu'un pays où se déverse une "pluie de milliards" théorique pour beaucoup et qui s'est longtemps vanté de sa "stabilité" peut sombrer dans le chaos dès lors que des anciens membres de l'élite, marginalisés mais fortunés, se mettent au service d'une contestation initialement portée par une opposition impuissante parce que démunie.

02/04/2008

Vie chère : mes propositions à nos gouvernements

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Le district d'Abidjan a été secoué pendant deux jours par des manifestations contre la vie chère. La Côte d'Ivoire rejoint le Sénégal, le Burkina Faso et le Cameroun qui ont été ébranlés par la colère des consommateurs. Dans une intervention télévisée hier dans la nuit, le président Gbagbo a annoncé des mesures fiscales et douanières et a déploré la "spéculation inacceptable" de certains opérateurs économiques.
Pour ma part, j'ai quelques suggestions que j'aimerais verser dans la "boîte à idées" du président et du gouvernement.

- Premièrement, je pense qu'il faut faire quelque chose au plan mondial pour des denrées comme le riz et le blé. Les économistes nous expliquent que la tendance haussière des prix est une tendance au long cours. Ces denrées deviennent donc des denrées stratégiques. Les Etats doivent s'impliquer dans leur importation. Je songe à des négociations avec les gouvernements des pays producteurs sur la base du troc. Le troc revient en force sur les marchés internationaux. Pourquoi ne pas proposer des formules "cacao contre riz" voire "pétrole contre blé" ? Les pays africains bénéficient aussi de la tendance haussière des prix. Il y a des compensations possibles. Les denrées alimentaires sont désormais des enjeux diplomatiques.

- Deuxièmement, il faut lancer des campagnes pour encourager les populations dans les zones périurbaines à s'investir dans l'agriculture vivrière. On peut travailler en ville pendant la semaine et aller au champ le samedi. L'agriculture doit devenir une activité secondaire plus courante. En Côte d'Ivoire par exemple, la réinsertion des ex-combattants voire le retour des "déplacés de guerre économiques" doit comporter un volet "création de fronts agricoles", notamment dans les zones dépeuplées de l'Ouest.

- Troisièmement, les gouvernements devraient financer des "comparateur de prix" consultables sur Internet et grâce aux téléphones mobiles. L'information économique rend le consommateur plus puissant et encourage les "attitudes citoyennes" parmi les industriels et les commerçants.

Puisqu'il faut être constructif, voici quelques idées. Je suis sûr que "le village" en a d'autres...

10/03/2008

Afrique : pourquoi les "émeutes de la faim" risquent de se multiplier

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Hier, j'ai eu la chance de dîner avec un "Africain mondialisé" par excellence, spécialiste des matières premières et des denrées alimentaires au niveau mondial, toujours entre deux avions, voguant entre Abidjan, Delhi, New York et Genève. Je lui ai posé une question : "Quelles sont vos solutions pour atténuer la logique de la vie chère qui est en passe de déstabiliser nos Etats ?". Il a commencé par rire un grand coup et par dire, dans une sorte de fausse boutade : "La première chose à faire, c'est de doter nos Etats de gouvernements !".
Par la suite, ses explications m'ont permis de comprendre pourquoi il était urgent d'adopter et d'appliquer des stratégies volontaristes nationales, voire sous-régionales et panafricaines, pour éviter des "émeutes de la faim" généralisées, voire de nouvelles famines localisées.
"Il faut savoir une chose, m'a-t-il dit. La croissance dans de nombreux pays émergents d'Asie, dont la Chine et l'Inde, fait que la consommation nationale de denrées alimentaires y augmente. Naturellement, les exportations diminuent puisque la production stagne - ce n'est pas l'agriculture qui porte le boom des économies asiatiques. Conséquence : le prix mondial du riz est en train de doubler voire de tripler. Aujourd'hui, les gouvernements indien et égyptien régulent les exportations de céréales."
Les cours des prix des denrées alimentaires n'est pas prêt de baisser. Et cette inflation commence à devenir un "problème global" inquiétant. A tel point que le magazine Time a consacré, dans sa dernière édition de février, un article de fond à la "crise croissante de l'augmentation des prix de la nourriture dans le monde".
Time écrit : ""C'est un problème de sécurité sérieux", affirme Joachim von Braun, directeur général de l'Institut de Recherche International sur les politiques alimentaires, à Washington. Il explique avoir été bombardé, ces dernières semaines, de notes provenant d'officiels du monde entier, qui lui posaient une seule question : combien de temps va durer cette crise ?". Les perspectives sont sombres. Les gouvernements doivent gérer les protestations, mais la baisse des prix n'aura sans doute lieu que dans une décennie."
Au-delà de la capacité d'absorption des marchés intérieurs de certains pays producteurs du Sud qui a augmenté, d'autres problèmes contribuent à l'augmentation des prix de la nourriture, selon le Time.
L'augmentation des prix du pétrole a induit celle du prix des engrais et du transport, par la route ou par avion. La production croissante de biocarburant diminue les espaces disponibles pour les cultures vivrières. Aujourd'hui, les pays exportateurs de produits alimentaires commencent à opter pour des stratégies du type OPEP. Récemment, le Kazakhstan a réussi à provoquer une augmentation de 25% des cours du blé, en annonçant qu'il restreindrait ses exportations.
Que peuvent faire, en Afrique, des gouvernements responsables ? Selon mon interlocuteur d'hier, il ne faut pas paniquer. La hausse des cours du riz rend la production locale de cette céréale compétitive, là où elle ne l'était pas ces dernières années par rapport à la production asiatique. Il faut donc réactiver les "projets riz", encourager les jeunes à créer des rizières... C'est une belle opportunité de création d'emplois ! La crise actuelle est pédagogique : elle prouve que l'Afrique doit fonder sa stratégie économique et canaliser les énergies autour de l'agriculture, et du secteur rural. L'avenir se trouve plus dans des plantations communautaires pour les jeunes déscolarisés que dans le secteur informel (cabines téléphoniques de fortune, moto-taxis, etc...).
Par ailleurs, certains pays, comme la Sierra Leone, expérimentent une sorte de "diplomatie alimentaire" et démarchent les pays producteurs de céréales pour bénéficier de tarifs préférentiels. C'est une piste, mais il est dommage de constater qu'une fois de plus, les Africains ne songent pas à coopérer entre eux dans ce domaine. En effet, si les filières vivrières de quelques pays comme la Côte d'Ivoire et le Cameroun étaient rationalisées, les productions effectives croîtraient et pourraient régler certains problèmes en interne et dans les pays voisins.
Les gouvernements africains ont intérêt, aujourd'hui plus que jamais, à prendre à bras le corps les problèmes de sécurité alimentaire. Comme l'explique le magazine Time, des populations qui semblaient à l'abri de la faim y sont aujourd'hui exposées. Et elles pourraient se transformer en arme de déstabilisation massive. Ventre affamé n'a point d'oreilles !

23:20 Publié dans Analyse | Lien permanent | Commentaires (2)