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02.09.2010

Novembre 2004 : le rapport sud-africain en intégralité

Pour télécharger la première partie de la traduction officielle, cliquer ici. Et pour la deuxième partie, cliquer ici.

01.09.2010

Indemnisation des victimes de Licorne : dans le secret des tractations internationales

In Le Nouveau Courrier N°068 du 31 Août 2010 par Sylvie Kouamé

Une équipe d’avocats dépendant d’un cabinet canadien réputé est à l’œuvre pour obtenir des réparations de la part de l’Elysée. Pour le compte des victimes de Licorne mais aussi de l’Etat de Côte d’Ivoire. Détails.

 

Hier, Le Nouveau Courrier publiait des extraits d’un rapport de plus de 100 pages, relatif aux événements de novembre 2004, réalisé par des experts sud-africains en balistique et en médecine légale mandatés officiellement par leur gouvernement, lui même sollicité par les autorités ivoiriennes. Un rapport mettant en cause l’armée française, accusée d’être responsable de la mort des manifestants ivoiriens devant l’Hôtel Ivoire et sur les ponts De Gaulle et Houphouët- Boigny.

Ce rapport n’est pas quelconque. Il est un des documents-clés de la stratégie du groupe d’avocats qui tente dans la discrétion, depuis environ deux ans, d’obtenir des réparations pour les victimes ivoiriennes de la quasi-guerre franco-ivoirienne d’il y a bientôt six ans. Il s’agit des 2 500 blessés de ces «jours de feu», dont certains sont aujourd’hui en situation d’invalidité totale, et des familles de la centaine de morts et de disparus enregistrés lors de ces événements tragiques.

L’ancien premier ministre canadien parmi les négociateurs

L’équipe d’avocats qui s’est mise en place, encouragée par l’Etat ivoirien à son plus haut niveau, est composée de juristes de réputation internationale, travaillant à divers pays pour le cabinet Heenan Blaikie, un des plus importants du Canada. Il s’agit de Bernard Amyot, ancien bâtonnier du barreau du Québec, pénaliste réputé ; de Patrick Ferland, qui possède une expertise particulière en matière de recours collectifs et d’arbitrage international ; de Jean Chrétien, Premier ministre du Canada de novembre 1993 à décembre 2003, chargé des questions «relationnelles» ; et de Lucie Bourthoumieux, avocate franco-camerounaise basée à Paris, correspondante du cabinet Heenan Blaikie, artisan du dossier depuis deux ans, et qui multiplie les déplacements à Paris où elle est en contact permanent avec le Collectif des patriotes victimes de Licorne (COPAVIL). Va-t-on donc vers un procès opposant les victimes ivoiriennes à l’Etat français ? Cette configuration, qui a peut-être été envisagée, n’est en tout cas pas à l’ordre du jour. Elle bute en effet sur de nombreux obstacles. Devant quelle juridiction se présenter ? Le droit international existe-t-il lorsqu’ une petite nation est aux prises avec un membre permanent du Conseil de sécurité ? L’option retenue par la Présidence ivoirienne, informée au plus près sur ce dossier, est celle de la négociation avec la France. Une négociation qui s’annonce serrée. C’est dans ce contexte précis qu’il faut comprendre les propos de Laurent Gbagbo expliquant sur France 24 son refus de participer le 14 juillet dernier, à Paris, aux festivités commémorant le Cinquantenaire des indépendances africaines. «Il n’y a pas de raison que j’aille en France tant qu’on n’a pas discuté du différend qui oppose et qui continue d’opposer l’Etat français et l’Etat de Côte d’Ivoire», avait-il dit. Il n’y a pas de doute : la question «novembre 2004» fait partie du différend.

Des «préjudices économiques»

Il n’est pas question pour autant de souffler les braises. Il s’agit, pour les juristes du cabinet canadien d’établir les faits de la manière la plus inattaquable qui soit, et de mettre l’Etat français face à ses responsabilités, mais dans le respect des «intérêts géopolitiques des deux pays», mais «à l’amiable», afin de permettre aux deux nations de rebâtir leurs relations «sur de bonnes bases». Il est question d’indemniser les victimes et les ayant droits de ceux qui sont morts sur la base de standards internationaux, mais aussi de définir des réparations pour l’Etat ivoirien lui-même. Au nom des «préjudices économiques» subis. Des «préjudices» qui ne se limitent pas aux jours de braise, mais aussi à leur impact quant à l’image de la Côte d’Ivoire et de son attractivité pour les investisseurs.

Que pense le président français Nicolas Sarkozy de tout cela ? On sait qu’il est loin d’être un adepte de la «repentance», et que ce type de sujets le mettra forcément mal à l’aise. Mais l’Elysée, après avoir reçu le mémoire des avocats des victimes de novembre 2004 proposant un règlement à l’amiable, a répondu assez rapidement en affirmant accorder une grande attention à cette proposition. «C’est courageux. Dans ce genre de dossier, les gens choisissent souvent de faire du dilatoire au regard des intérêts en jeu», affirme un bon connaisseur du dossier.

Les indemnisations après les élections ?

En réalité, Nicolas Sarkozy, qui n’a rien à se reprocher dans l’affaire « novembre 2004 », pourrait être plus à l’aise qu’on l’imagine sur un dossier qui implique son prédécesseur, avec lequel les relations ne sont pas parfaites, mais également son rival Dominique de Villepin, Premier ministre à l’époque des faits, fortement critiqué dans un mémorandum par Jean Balan, avocat des militaires français de ces événements, pour son refus de coopérer avec la justice de son pays.

D’un point de vue purement bilatéral, l’Etat ivoirien s’est déjà engagé dans une procédure de dédommagement, notamment en reconstruisant – dans la réprobation de l’opinion «patriotique» – les écoles françaises détruites par la furie des manifestants ivoiriens. Abidjan attend désormais la réaction de Paris. Une réaction qui pourrait bien intervenir après l’élection présidentielle de 2010, et coïncider avec la renégociation des accords de Défense entre les deux capitales. Bien entendu, ce dossier des «indemnisations» sera envisagé de façon totalement différente selon que le nouvel élu s’appelle Laurent Gbagbo, Henri Konan Bédié ou Alassane Ouattara. D’ores et déjà, l’équipe d’avocats de Heenan Blaikie est annoncée à Abidjan dans les jours qui viennent. Probablement à la fin de cette semaine.

Décembre 2008 à la MACA : retour sur une mutinerie meurtrière et étouffée

 

 

L'article qui suit est paru dans Le Nouveau Courrier du 17 août 2010. Il revient sur une mutinerie à la Maison d'arrêt et de correction d'Abidjan, au cours de laquelle des tortures innommables, des meurtres de sang-froid et des violations élémentaires des droits de l'homme - les prisonniers étant des hommes - ont eu lieu.  Et ont été étouffées. Pour que la presse se taise à l'époque, un journaliste d'Alerte Info avait été mis en garde à vue pendant cinq jours (plus que la durée légale, donc), et traité comme un "bandit de grand chemin". Une arrestation qui aurait dû faire le même bruit que la nôtre, plus de deux ans après. Aujourd'hui,  le quotidien L'Intelligent d'Abidjan a publié une photo de Jean-Paul Ney, photographe français à la MACA à l'époque, qui a filmé la torture collective digne de l'esclavage infligée aux prisonniers à l'époque. C'est une confirmation par l'image d'une partie de nos révélations. Pour voir cette image et lire le témoignage de Ney, cliquer ici.

 

Retour sur une mutinerie meurtrière et «étouffée»

En décembre 2008, une mutinerie a éclaté à la MACA. Combien de personnes ont été tuées, et dans quelles conditions ? Pourquoi la quasi-totalité des prisonniers a été torturée ? Pourquoi un journaliste trop curieux a-t-il été arrêté ? Le Nouveau Courrier a enquêté.

Par Sylvie Kouamé

C’est une atteinte à la liberté de la presse qui n’a pas eu le même écho que l’affaire Le Nouveau Courrier/Raymond Tchimou. Pourtant, non seulement elle est tout autant scandaleuse, mais elle met aussi face à face une institution judiciaire abonnée aux abus de pouvoir et une presse dont le seul tort est de «porter la plume dans la plaie».

Le samedi 13 décembre 2008, l’agence de presse Alerte Info, spécialisée dans la diffusion d’informations par SMS et en ligne, apprend de ses sources à l’intérieur de la prison qu’une violente mutinerie a lieu à la Maison d’arrêt et de correction d’Abidjan (MACA). Une source qui indique que trois morts ont déjà été enregistrées. L’agence endosse l’information sur la mutinerie, suffisamment recoupée, mais relaie prudemment celle sur le nombre de morts, qu’elle attribue très clairement à des témoins.

Le même jour, Alerte Info reçoit un coup de fil venant du cabinet du ministre de l’Intérieur Désiré Tagro. L’interlocuteur d’Ebenezer Viwami est convié amicalement à se rendre devant la Maison d’arrêt et de correction d’Abidjan (MACA). Pour, croit-il, un complément d’informations. Mais il s’agit d’un guet-apens. Il est écroué sur instruction du procureur de la République de Yopougon, Rouba Daléba pour «diffusion de fausses nouvelles». Pendant cinq jours, il est en garde à vue «dans des conditions similaires à celles d’un bandit de grand chemin» au violon d’un poste de gendarmerie à Yopougon. Certains articles de presse essaient de remettre en cause son statut de journaliste, afin de contourner la loi de 2004. Au final, il est libéré sans aucune autre forme de procès, après une intervention d’Alfred Dan Moussa, président de l’Union de la presse francophone (UPF).

Le séjour à la MACA de nos confrères Théophile Kouamouo, Saint-Claver Oula et Stéphane Guédé permet aujourd’hui au Nouveau Courrier de revenir sur la mutinerie de décembre 2008, sur laquelle ils ont recueilli et recoupé de nombreux témoignages poignants. Qui donneraient froid au dos à tous ceux qui croient sincèrement à la construction d’un Etat de droit solide en Côte d’Ivoire.

Y a-t-il vraiment eu des morts lors de la mutinerie ?

Indubitablement, il y a eu des morts pendant la période de la mutinerie de décembre 2008. Mais la difficulté est de savoir dans quelles conditions ils sont passés de vie à trépas. Dans une déclaration très médiatisée, le procureur de la République a reconnu qu’il y avait eu six morts durant la période de la mutinerie. Mais trois seraient décédés avant les événements suite à de diverses affections. Un quatrième serait mort d’une tuberculose pulmonaire deux jours après la mutinerie. Les deux derniers auraient été tués lors de rixes entre prisonniers (le premier le samedi 13, le second le lundi 15, lors d’une bagarre dont l’enjeu aurait été les faveurs d’un détenu homosexuel).

Cette version des faits est contestée par tous les prisonniers que nos collègues ont pu rencontrer durant leurs deux semaines à la MACA. «Il y a eu au moins cinq morts, et au moins l’un d’entre eux a été tué par balle, victime d’un tir tendu dans la cour», martèle un détenu. Son récit est confirmé par plusieurs autres prisonniers. En l’absence d’autopsies rendues publiques, difficile de savoir qui dit vrai entre autorités judiciaires et prisonniers. Une version des faits assez informée évoque effectivement six blessés graves dès le samedi. Elle ajoute que cinq l’ont été par balles dans la matinée, alors que les gardes pénitentiaires faisaient face à la mutinerie avant le renfort des policiers et des gendarmes intervenu l’après-midi. Parmi ces blessés, trois auraient été évacués vers l’hôpital militaire d’Abidjan (HMA) dans un état comateux tel qu’ils étaient donnés pour morts dans toute la prison. A posteriori, cette version explique pourquoi des sources concordantes ont alors parlé de trois morts. Parmi ces trois prisonniers dans le coma, l’un aurait succombé à ses blessures à l’hôpital. «C’est le nommé N’Guépé Franck, mandat de dépôt du 25-07-2008 au bâtiment A, cellule 210», chuchote ainsi un informateur. Lui aussi évacué à l’HMA dans un coma profond, Ouattara Modibo, mandat de dépôt du 01-08-2008, aura la vie sauve.

Des traitements inhumains et dégradants

Les personnes interrogées par Le Nouveau Courrier sont unanimes sur une mort qui a traumatisé tous les prisonniers. Celle de Konaté Moussa dit «Django», victime de sévices corporels. En effet, des témoignages concordants font état de traitements inhumains et dégradants mais aussi d’une séance de torture qui a eu lieu le lundi 15 décembre 2008. Une vraie punition collective de tous les prisonniers (en dehors bien entendu des détenus VIP logés au bâtiment des assimilés), mutins ou non. «Jusqu’au lundi 15, nous avons souffert le martyre, nous qui étions restés dans nos cellules. En dehors des bruits d’armes à feu que nous entendions, nous étions étouffés par l’odeur des gaz lacrymogènes qu’on nous balançait de l’extérieur. A chaque instant, de jour comme de nuit. C’était infernal. Nous manquions de sommeil», raconte un détenu.

Le lundi, un ordre est donné. Tout le monde doit sortir des cellules pour descendre dans la cour. «On croyait que c’était la fin du cauchemar», se souvient un détenu. Pas du tout. Ce n’est que le commencement des douleurs. Les prisonniers sont forcés de se déshabiller entièrement sur le «terrain», pendant que les cellules sont fouillées de fond en comble. «Puis ils se sont mis à nous tabasser avec tout ce qu’ils pouvaient trouver. Des bâtons de bois, des fils de fer, des matraques. On nous a obligés à ramper nus. Dans cette position, on nous a frappés pendant des heures. Quand le ministre de la Justice est arrivé, on nous a forcés à nous taire. De toute façon, il n’est pas arrivé jusqu’au terrain.» C’est à ces sévices que Konaté Moussa dit «Django» a succombé après un passage à l’infirmerie.

En Côte d’Ivoire, les prévenus (qui devaient a priori bénéficier de la présomption d’innocence) et les prisonniers sont-ils des sous-hommes ? En tout cas, c’est la conviction de nombreux pensionnaires de la MACA qui n’ont rien oublié de ces journées noires de décembre 2008. «On a tabassé tout le monde. Ce jour-là, est-ce qu’on savait qui était vieux, qui était jeune ? Les femmes gardes pénitentiaires venaient nous regarder et faire des commentaires sur les dimensions de nos attributs génitaux, allant jusqu’à se moquer de certains d’entre nous de manière ordurière», se souvient un détenu. Quand un jeune prisonnier se confie : «En fait, je ne pleurais pas vraiment à cause des coups. C’est l’humiliation qui faisait couler mes larmes. J’avais la rage au fond de moi. Je me demandais : mon pays là, c’est vraiment comme ça ?»

Les raisons de la mutinerie

Cette mutinerie matée dans le sang aurait-elle pu être évitée ? Oui, selon des prisonniers et observateurs. Elle est partie d’une décision administrative mal vécue et surtout mal interprétée. Jusqu’au 13 décembre 2008, tous les prisonniers, à part ceux du bâtiment C – celui où sont logés les détenus considérés comme les plus dangereux – ont le droit de recevoir leurs proches dans le hall du greffe. Ils peuvent leur parler sans être séparés par les grilles du parloir, les toucher, prendre «main à main» la nourriture qui leur est envoyée. C’est un régime de faveur, qui contrevient aux dispositions du décret n°69-189 du 14 mai 1969, a expliqué a posteriori le procureur de la République Rouba Daléba. Quand on leur apprend, ce samedi-là, qu’ils n’auront plus droit aux visites au greffe, les détenus des bâtiments A et B, mais aussi les mineurs, crient à l’injustice. D’autant plus que le parloir des bâtiments A et B est fermé depuis le mois d’octobre par le régisseur Sinali Ouattara. Les prisonniers remarquent aussi que les détenus se trouvant au bâtiment «femmes» mais surtout au bâtiment «assimilés» continuent de bénéficier du privilège qui leur est désormais refusé. Une rumeur parcourt la MACA et contribue à radicaliser les positions. «Ce sont les barons de la filière café-cacao qui ont demandé cette mesure. Ils disent qu’on sent mauvais, qu’on indispose leurs visiteurs», entend-on dans la cour et dans les cellules. Ce sont les mineurs qui ouvrent le bal de la mutinerie. Les bâtiments A et B suivent. Les mineurs sont-ils parvenus à ouvrir les grilles du bâtiment C pour «délivrer» les caïds ? En tout cas, des évasions ont eu lieu le dimanche 14 décembre à partir de 10 heures quand la garde a abandonné le mirador situé derrière le fameux bâtiment C. Selon des statistiques officieuses, il y a eu au final 83 détenus introuvables au bâtiment C, 49 détenus introuvables au bâtiment bas et 61 détenus introuvables au bâtiment A.

Des questions qui demeurent

Si les investigations du Nouveau Courrier n’ont pas réussi à établir de vérité complète sur cette mutinerie et sa répression, elle suscite un certain nombre de questions légitimes. Une enquête indépendante du pouvoir judiciaire, qui a piloté cette affaire de bout en bout – et ne peut donc s’accuser lui-même – n’est-elle pas souhaitable ? Faut-il balayer du revers de la main les témoignages précis des prisonniers faisant état de morts liés directement à la mutinerie ? Dans quelle mesure des prisonniers n’ont-ils pas pu mourir par asphyxie suite aux «rafales» de gaz lacrymogènes qu’ils ont reçues ? Comment croire à une version officielle évoquant des querelles «amoureuses» supposées avoir eu lieu durant le «lundi noir», après la rudesse des sévices corporels infligés aux détenus ? Dans quelle mesure peut-on déterminer aujourd’hui qui s’est évadé ou qui a perdu la vie parmi les «détenus introuvables» ?

 

 

 

31.08.2010

Novembre 2004 : le rapport officiel sud-africain qui dérange

Les soldats français de l’opération Licorne ont-ils tué des Ivoiriens en novembre 2004 devant l’hôtel Ivoire et sur les ponts De Gaulle et Houphouët-Boigny? Des questions auxquels les Ivoiriens ont des réponses vagues. Des experts sud-africains ont enquêté. Leurs conclusions sont sans appel. Décryptage.

Par Sylvie Kouamé

(Paru dans Le Nouveau Courrier du 30 août 2010)

Que s’est-il vraiment passé lors des événements de novembre 2004 qui ont occasionné une quasi-guerre entre Paris et Abidjan ? Alors qu’en France, Jean Balan, avocat des victimes, mais aussi une partie de la presse et des juges rattachés au Tribunal des Armées, considèrent que le pouvoir politique de l’époque a tout fait pour effacer toute trace de ce qui s’est passé à Bouaké, un document secret sud-africain donne des «preuves en béton» sur la nature précise des crimes commis par l’armée hexagonale en Côte d’Ivoire. Il s’agit du «rapport d’enquête sur les fusillades survenues en Côte d’Ivoire en novembre 2004». Etabli durant l’année 2005, il a été réalisé par des experts missionnés directement par le gouvernement de leur pays à la demande de l’Etat de Côte d’Ivoire. Notamment ceux du Laboratoire d’expertise médico-légale et du Centre des archives criminelles. Certains d’entre eux sont mêmes venus enquêter directement en Côte d’Ivoire : le commissaire principal D.D Van Niekerk, le capitaine C. Mangena, l’inspecteur M. Hydenrich, le sergent M.P. Lempe et le professeur G. Saayman, pathologiste au Département de la santé. Un analyste médico-légal du nom de Hermanus Johannes Espach, a également participé au travail de reconstitution des faits.

Cinq sous-rapports


Le document sud-africain se subdivise en cinq «sous-rapports». Le premier est intitulé «enquête sur la fusillade en Côte d’Ivoire en novembre 2004 – rapport rédigé par le service du Laboratoire d’expertise médico-légale de la Police sud-africaine».
Le second : «Assistance à l’Etat de Côte d’Ivoire – rapport établi par le Département de médecine légale de l’Université de Pretoria». Le troisième : «Analyse des matières composant les fragments retirés des corps – Rapport établi par le Laboratoire d’expertise médico-légale». Le quatrième : «Preuves photographiques des fragments retirés des corps». Le cinquième : «Rapport sur l’armement utilisé».
Le résultat des investigations sud-africaines est épais : 114 pages. Il est évidemment extrêmement technique et il confirme ce que les Ivoiriens ont vu de leurs yeux, et qui a été confirmé par une équipe de reportage de Canal +. La majorité des civils ivoiriens tués lors de ces événements l’ont été par balle, et les analyses montrent qu’il s’agit de la catégorie de balles utilisées par l’armée française.
Les enquêtes des experts venus de Pretoria ont été menées en quatre phases : l’hôtel Ivoire (du 14 août 2005 au 15 août 2005), les ponts Général de Gaulle et Félix Houphouët-Boigny (le 15 août 2005), les aéronefs de l’aéroport d’Abidjan (du 16 août au 17 août 2005), les aéronefs à l’aéroport de Yamoussoukro. «La délégation a été informée d’une fusillade qu’il y a dans une ville du nom de Bouaké, mais du fait de l’occupation française de cette zone, il n’a pas été possible de faire des investigations sur ce théâtre (l’armée française refuse l’accès des autorités ivoiriennes à cette zone)», écrivent les experts sud-africains.

Un tireur d’élite au moins au sixième étage de l’Ivoire
Sur ce qui s’est passé à l’hôtel Ivoire, l’on se souvient que Michèle Alliot-Marie avait affirmé que les soldats français avaient répliqué à des coups de feu venus de la foule. Elle avait également parlé de balles à blanc et de tirs de sommation. Le général Bentégeat de son côté avait soutenu que les manifestants s’étaient tirés les uns sur les autres. Ce que les experts sud-africains ont établi, avec un raisonnement scientifique explicité dans leur rapport est tout autre.
«Il est avéré qu’au moins un coup de feu a été tiré du sixième étage, de l’intérieur de l’hôtel, certainement par un tireur d’élite. L’auteur de ce document est d’avis qu’au moins un des points d’impact de ces coups de feu tirés par un «tireur d’élite» a été le mur de l’ambassade d’Allemagne». L’on se souvient que ce sont les militaires français qui occupaient le fameux sixième étage de l’hôtel. Les enquêteurs assènent : «Le bâtiment de l’hôtel a été passé au peigne fin mais nous n’avons trouvé trace d’aucun coup de feu qui aurait été tiré des positions des civils en direction des positions tenues par les Français. Toutes les preuves glanées sur la scène du crime à la date de l’investigation ont montré que tous les coups de feu qui ont été tirés l’ont été à partir des positions décrites comme tenues par les Français vers les positions des civils».

Des rapports d’autopsie sur 36 cas


Ils sont malheureusement incomplets mais ont le mérite d’exister. 36 rapports d’autopsie ivoiriens ont été confirmés et complétés par le professeur G. Saymann, directeur du département de médecine légale de l’Université de Pretoria. «27 [décès] sont dus à des blessures par balle ou d’autres blessures balistiques. 8 décès sont dus à l’asphxie ou des événements du même ordre (notamment l’inspiration ou la noyade. Un décès est imputable à une blessure due à un instrument tranchant (blessure à l’arme blanche) et peut avoir un lien avec les événements faisant l’objet de l’enquête». «Des balles intactes, des fragments de balles ou d’autres métaux ont été retirés des corps et remis au Laboratoire d’expertise médico-légale des services de police sud-africains pour analyse balistique. Dans certains cas, plus d’une balle et/ou d’un fragment ont été retirés d’un corps. Au moins quatre (4) des corps semblent avoir été touchés par de multiples métaux ou autres fragments (tels que des éclats d’obus) provenant peut-être d’engins explosifs, de fragments de balles et de surfaces dures (telles que les structures en béton). Au moins (3) trois cas semblent avoir été touchés par des projectiles de calibre exceptionnellement grands tandis qu’au moins un cas a laissé apparaître des traits de blessure due à un engin tel qu’une grenade propulsée par fusée. (…) Il semblerait qu’un certain nombre de corps aient été atteints par des projectiles (balles et/ou éclats d’obus) provenant de plusieurs directions. Au moins deux des victimes, en particulier, semblent avoir été touchées à plusieurs reprises de dos comme de face. (…) Un nombre important de victimes avaient des traces de blessures par balle, indices que leurs corps ont été traversés par des projectiles ayant une trajectoire fortement inclinée vers le bas (par rapport à la position anatomique), suggérant ainsi que ces blessures ont été faites à partir d’une position de tir en hauteur relative par rapport aux défunts. (…) Le décès de la plupart des victimes, dont la mort semble s’être produite dans la zone du pont du général de Gaulle, semble être imputable à de multiples blessures par éclats d’obus, quand au moins un décès est probablement dû à un projectile de gros calibre (12,7 mm ou plus). Au moins six décès survenus à l’hôtel Ivoire semblent être imputables à une asphyxie. Ces constatations concordent avec des blessures dues à un piétinement et/ou un accident du type auquel l’on peut s’attendre dans les cas de mouvements importants de foule. Bien que l’on ne sache pas l’âge précis des défunts dans la plupart des cas, il semble qu’au moins trois des défunts étaient des jeunes (âgés apparemment de moins de 18 ans). Trois des victimes étaient de sexe féminin.»

Que s’est-il passé sur les deux ponts d’Abidjan ?


En réalité, il n’y a pas de suspense ni de polémique sur ce qui s’est passé sur les ponts de Gaulle et Houphouët, dans la mesure où les caméras de Canal + ont bien montré des hélicoptères français mitraillant les manifestants qui tentaient de les traverser. Mais les analyses balistiques confirment ce que les yeux ont vu, et ajoutent des détails. Sur les deux ponts, «les traces trouvées auraient pu être causées par des munitions de calibre 12.7 mm et 7.62 mm». Les enquêteurs poursuivent : «Si l’on tient compte des positions à partir desquelles les coups de feu ont été tirés sur les ponts, on peut conclure que les coups de feu ont été tirés à partir d’un hélicoptère». L’affaire est donc pliée !
L’armée française a toujours assumé la destruction de la flotte aérienne militaire ivoirienne. Le rapport sud-africain revient tout de même sur les Sukhoï 25. Ceux d’Abidjan ont été «indiscutablement endommagés par des instruments et des outils tranchants à impact» tandis que ceux de Yamoussoukro ont subi la fureur de «missiles» qui sont venus de «positions tenues par les militaires français».
Quelle est l’importance d’un rapport d’enquête qui documente, en réalité, des faits qu’on connaissait, certes de manière moins précise ? C’est la question que l’on peut se poser au sujet du document secret sud-africain, tenu confidentiel par les autorités d’Abidjan et de Pretoria depuis cinq ans. En réalité, il est d’une importance juridique inouïe. Des experts d’une Nation considérée comme sérieuse et développée, assermentés, ont analysé les indices laissés après les événements de novembre 2004 et ont rendu des conclusions sans appel, crédibles au point de vue international. Ce travail tranche avec celui de la justice et des autorités françaises, qui n’ont réalisé aucun travail balistique sérieux établissant la manière dont la base-vie de Licorne à Bouaké a été bombardée. Bien entendu, les autorités françaises de l’époque n’ont pas non plus réalisé les autopsies méthodiques validées par le gouvernement sud-africain, en appui aux autorités ivoiriennes.
Le précieux document sud-africain qui rend justice aux victimes ivoiriennes n’est pas resté dans les tiroirs. Il est utilisé par les avocats de ces victimes, liés eux-mêmes à l’Etat de Côte d’Ivoire, dans les cercles plus restreints de la diplomatie internationale, pour obtenir des réparations pour leurs familles (pour ceux qui sont morts), et pour eux-mêmes (pour ceux, nombreux, qui sont blessés et invalides). Nous reviendrons sur ces négociations diplomatiques de l’ombre, serrées et pas toujours dénuées d’arrières pensées, dans Le Nouveau Courrier de demain.

29.08.2010

Novembre 2004 : "Le Nouveau Courrier" révèle un rapport secret

Dans un rapport confidentiel de plus de 100 pages dont Le Nouveau Courrier a obtenu une copie, des experts sud-africains, en matière balistique et spécialistes de médecine légale, mandatés par leur gouvernement, accablent les militaires français de l'opération Licorne. De manière scientifique, ils établissent que non seulement les civils ivoiriens massés à Abidjan devant l'Ivoire ou sur les ponts n'ont pas tiré, mais que des armes, y compris de gros calibre, ont été utilisées contre eux par l'armée française. Ils commentent également les autopsies des morts, dont trois au moins étaient âgés de moins de 18 ans.

Pour ceux qui sont en Côte d'Ivoire, le journal est dans les kiosques ce lundi.

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28.08.2010

Guinée-Côte d'Ivoire : incertitudes voisines

Paru dans Le Nouveau Courrier du 28 août 2010.

Il faut croire que les afro-optimistes ont trop vite parlé. Et les donneurs de leçons qui ont expliqué il y a quelques mois aux Ivoiriens que la Guinée Conakry réussissait en six mois ce qu’ils avaient été incapables de réaliser en cinq ans aussi.

Le pays de Sékou Touré est au milieu du gué depuis de longs mois, et ne semble pas avoir le courage de sortir de son « entre-deux-tours » pour désigner un chef d’Etat élu. Et avancer. C’est que le premier tour a été finalement assez traumatisant à plusieurs égards. Premièrement, il a montré la force du vote ethnique. Au-delà des programmes, des charismes, de l’histoire personnelle de chacun des candidats, du désir de tourner la page d’une certaine forme de « dictature » sous Sékou puis sous Conté, chacun a voté pour son frère. Dans ce cas de figure, on se dit que l’élu qui en sortira récompensera ses électeurs. Donc son ethnie. L’idéal démocratique est dévoyé.

Pour ne rien arranger, le candidat Alpha Condé et ses soutiens, parmi lesquels Lansana Kouyaté, ne font plus confiance à la Commission électorale nationale indépendante (Ceni), qu’ils estiment incompétente au point de vue technique et inféodée à son rival. Ils demandent que l’administration territoriale, tant honnie il y a peu par tous les opposants d’Afrique, s’implique dans le processus.

La Côte d’Ivoire est-elle à l’abri du schéma guinéen, où on va au premier tour la fleur sur l’urne et puis où on se braque et où on conteste avec le couteau entre les dents ? Notre Commission électorale indépendante (CEI) est encore plus facile à discréditer que la Ceni guinéenne. Elle est un repaire de politiciens, et un parti d’opposition – le RDR en l’occurrence – y semble surreprésenté. Elle a déjà perdu un procès à Yopougon face au FPI justement parce qu’elle jouait, selon les juges, un jeu pas tout à fait républicain.

Là où les percées guinéennes venaient fouetter l’orgueil ivoirien, les incertitudes de Conakry vont sans doute renforcer les craintes voire la paranoïa sur les rives de la lagune Ebrié.

 

27.08.2010

Sorciers blancs et pensées noires

Publié dans Le Nouveau Courrier du 27 août 2010.

La Côte d’Ivoire vient d’effectuer un saut dans le vide. En faisant signer un contrat de deux ans à l’entraîneur François Zahoui, la Fédération ivoirienne de football (FIF) s’engage à aller à la Coupe d’Afrique des nations 2012 avec un entraîneur local. National. Autochtone. «Mélaniné à gogo». De père et de mère eux-mêmes «100% Noirs». C’est un grand risque et une petite révolution dans une certaine Afrique qui a peur de décider pour elle-même, n’arrive pas à créer des consensus et appelle au secours le «toubab», le «nassara», la raison hellène pour les choses importantes. Comme la défense nationale… et le foot !

Alors, Zahoui échouera-t-il ou pas ? En tout cas, les quolibets volent déjà très bas. Anouma aurait fait son marché… à Adjamé ! Furieux d’un certain nombre de commentaires, Alain Gouaméné est monté au créneau et a administré un coup de tête aux satanés journalistes que nous sommes : «Certains écrits de la presse dans le débat qui fait actuellement rage sont proprement frustrants et dévalorisants. Je suis déçu de constater que c’est la presse qui entretient encore le complexe du Blanc», a-t-il fulminé. Les journalistes sont-ils entièrement responsables de la « maladie obscure » qui rend les Nègres de Côte d’Ivoire et d’ailleurs si frileux ?

En tout cas, ce débat me fait penser à un coup de gueule de Joseph-Antoine Bell datant d’il y a quelques mois. Un Bell qui a longtemps espéré être le coach du Cameroun, mais qui a toujours été écarté… parce qu’il parle trop ! Je vous livre quelques extraits de sa… colère ! «Je crois que les Africains souffrent tous d'une même maladie, d'une certaine aversion pour [ceux qui ont de] la personnalité, puisque la colonisation recherchait à nous dénier de la personnalité. Donc, elle nous a légué ce management qui tend à dépouiller les gens de leur personnalité et de faire en sorte qu'on ait toujours affaire à des gens incolores. (...) Ce qui me désespère, c'est l'Afrique en elle-même. C'est-à-dire que si on a peur de son ombre, on n'avancera pas. On ne peut avancer qu'avec des gens qui ont des idées et qui ont de la personnalité pour les développer. Tout le monde reproche toujours à ceux qui auraient eu une idée de ne pas insister. Si on n'a pas de personnalité, on ne peut pas appuyer et essayer ses idées, les soutenir contre vents et marées (...). Nous voyons les "sorciers blancs" débarquer chez nous et partir avec tout le fric. Et souvent ils nous narguent. Il y en a qui démissionnent en insultant nos ministres et la République. Si la conscience collective africaine n'en est pas au point où un citoyen s'offusque de voir un étranger insulter un ministre de la République, je ne vais pas le faire tout seul. Accepter que de petits voyous parisiens arrivent chez nous, se comportent en voyous parce qu'ils auraient la peau blanche !»

Que pensez-vous des «coups de gueule» de Gouaméné et de Joseph-Antoine Bell ? Un «Noir tout Noir» peut-il donner la CAN 2012 à la Côte d’Ivoire ? Si Zahoui échoue, cela signifierait-il que c’est l’option même des «entraîneurs locaux» qui doit être bannie à jamais ? Pourquoi cette option profite-t-elle donc à des sélections comme l’Egypte et l’Algérie ? Zahoui peut-il réussir alors qu’il est en déphasage «technologique» et «financier» avec ses joueurs, qui évoluent dans un environnement autrement plus sophistiqué que lui et sont capables de dépenser chaque jour les économies de toute sa vie ? Faut-il arrêter de considérer le problème des sélectionneurs d’un point de vue purement idéologique ?

21.08.2010

En Afrique, l'urgence d'un journalisme d'utilité publique

A quoi sert le journalisme ? Quel devrait être le rôle social du journaliste ? Ces questions n’en finissent pas d’alimenter des débats enfiévrés depuis que notre métier existe. Et c’est d’ailleurs ce qui fait sa particularité. Le médecin soigne, l’avocat plaide, le chauffeur conduit, le journaliste informe. Mais qu’est-ce que cela veut dire, informer ?

Certains critiques estiment que le journalisme doit rendre publiques de manière neutre les dernières nouvelles et s’en tenir là. Parmi eux, l’ancien Premier ministre français Michel Rocard, qui a reproché, dans une interview, à l’hebdomadaire Marianne (assez virulent contre Nicolas Sarkozy), de se comporter «non comme des journalistes d’information pure, mais comme des acteurs politiques». Ce reproche a souvent été fait à la presse ivoirienne.

L’on constate pourtant un paradoxe. Il arrive que la révélation de «l’information pure» crée encore plus de crises d’urticaires que des analyses ou des prises de position dans la presse. Qui d’entre nous a entendu parler de l’affaire Romuald Letondot, du nom de ce coopérant militaire français qui, pris en photo par un journaliste togolais lors de la répression d’une manifestation de l’opposition – où il se trouvait, semble-t-il par hasard, parce que son véhicule avait été lapidé – a choisi de le menacer de la manière la plus coloniale qui soit, menaçant de «mettre un coup sur son appareil» ou de le faire jeter «en taule» ? En tout cas, l’image de l’altercation entre les deux hommes a été filmée et diffusée sur YouTube, et a suscité une indignation internationale. Le gouvernement togolais s’en est en tout cas pris aux journalistes qui n’ont fait que mettre en ligne ce moment de vérité postcoloniale. «Sans ce soucier des conséquences graves que la vidéo pourrait avoir», argumente le ministère de la Défense, relié directement au président Faure Gnassingbé.

Qu’il se contente de rendre publics des faits ou qu’il prenne position, le journalisme dérange. Son rôle serait-il de déranger ? Non ! Son rôle est d’animer l’espace public, en étant l’endroit où des forces divergentes (pouvoirs, lobbies, etc…) s’expriment, sont contestées, applaudies ou surveillées. Et ce rôle, on ne peut pas l’exercer sans déranger. De temps en temps.

A quoi sert le journalisme ? Sans doute à entrouvrir les portes pour faire communiquer des mondes souvent clos, pour accroître le patrimoine de connaissances populaires sur le monde contemporain, tel qu’il va ou qu’il ne va pas. Arrivons-nous à accomplir cette tâche ? En tout cas, il semble évident que, sous nos cieux, et dans la presse écrite en particulier, nous «sur-couvrons» un certain type d’actualité. Celle qui est liée à la politique, y compris dans sa dimension la plus politicienne et au people et au sport, des thèmes qui attirent un grand nombre de lecteurs au sein de notre petite classe moyenne qui peut se fournir de quoi acheter nos journaux. Nous négligeons des faits graves, dont le dévoilement pourrait édifier nos contemporains, et les pousser à agir pour un certain nombre de changements sociaux. Notre défaillance à nous, médias privés, est amplifiée par le fait que les médias publics, chez nous, demeurent des caisses de résonance du pouvoir ou des espaces de divertissement totalement vampirisés par la publicité.

Il est urgent de faire naître un journalisme d’utilité publique. Dans un contexte où la séparation des pouvoirs ressemble parfois à une vue de l’esprit, tant les réflexes d’allégeance et de connivence hérités du parti unique sont forts, notre rôle est, plus que jamais, de traquer les dysfonctionnements de la société, de venir au secours des citoyens sans voix victimes d’injustices cachées, d’enquêter patiemment sur des sujets d’intérêt général.

Quelques questions se posent. Notre société, prise aux pièges de l’analphabétisme des uns et de l’esprit outrancièrement partisan des autres, produit-elle une masse critique de lecteurs dont les achats cumulés peuvent financer une telle démarche journalistique ? Y a-t-il sous nos cieux ou ailleurs des mécènes pouvant financer un type de journalisme dont l’intérêt principal serait d’éveiller et de faire changer la société en lui révélant ses zones d’ombre ? En tout cas, ce type d’expérience fait son chemin ailleurs dans le monde. Aux Etats-Unis, le site d’information Propublica, à but non lucratif, financé par une fondation, a obtenu le prix Pulitzer pour une enquête sur les conséquences sociales du cyclone Katrina, traité un peu légèrement par l’administration Bush. Ce travail de longue haleine n’a pas pu être fait par des grands médias comme le New York Times ou le Washington Post. Et pour cause : il n’est pas assez «vendeur» au regard de ce qu’il coûte. Pas assez vendeur certes, mais salutaire pour la société américaine qui dispose désormais d’informations de première main sur ce qui s’est mal passé. Ce qui est absolument nécessaire quand on veut éviter la répétition de l’Histoire.

20.08.2010

Affaire "Letondot" : l'Etat togolais ridicule !

Une des caractéristiques du colonisé ayant atteint le summum de sa névrose, c'est de se faire plus royaliste que le roi. Sans blague... Au passage, on notera une forme d'impuissance face à l'impossibilité de censurer ce qui est mis en ligne à partir du Togo. Haine de la démocratie. Esprit rétrograde assumé. Absence totale de dignité. Le ministère togolais de la Défense a raté une occasion de se taire.

LOME (AFP) - Le gouvernement togolais a dénoncé jeudi des "manipulations" autour d'un incident opposant un militaire français à un photographe togolais, estimant que la diffusion de la vidéo où l'on voit le militaire menacer le journaliste avait des conséquences "graves" pour l'officier et pour le Togo.

Le ministère togolais de la Défense et des Anciens combattants "s'élève contre toutes les manipulations intervenues dans cette affaire" qui a valu des sanctions à l'officier, dans un communiqué lu sur les médias d'Etat.

"Tout en ne cautionnant pas les propos" du lieutenant-colonel Romuald Letondot qui avait menacé un photojournaliste en marge d'une manifestation de l'opposition, Lomé "sélève contre toutes les manipulations intervenues dans cette affaire".

"Cet incident malencontreux né du malentendu aurait pu être ainsi circonscrit si malheureusement la scène de l'altercation n'avait pas été filmée par un témoin (...) qui l'a mise en ligne sur le Web sans se soucier des conséquences graves que la vidéo pourrait avoir", estime le ministère.

Des conséquences "aussi bien pour l'officier français, victime sans raison du vandalisme des manifestants, que pour notre pays, le Togo, qui entretient avec tous les pays du monde des relations amicales, courtoises et empreintes de confiance", poursuit-il.

Le 10 août, des manifestants avaient attaqué la voiture de l'officier en poste à Lomé, un incident photographié par Didier Ledoux, journaliste au quotidien privé Liberté.

Le lieutenant-colonel l'avait alors vivement apostrophé, lui demandant d'effacer le cliché. Le tutoyant ostensiblement il avait notamment menacé de "mettre un coup" sur son appareil et de le faire mettre "en taule".


La vidéo diffusée sur YouTube a été visionnée par plus de 700.000 internautes.

C'est la première fois que les autorités togolaises s'expriment sur l'incident.

Journalistes et défenseurs des droits de l'Homme avaient condamné le comportement de l'officier, tout comme les ministères français des Affaires étrangères et de la Défense. Il a été rappelé par Paris et s'est vu infliger une sanction disciplinaire de dix jours d'arrêt.

Didier Ledoux a annoncé son intention de le poursuivre.

16.08.2010

Le Nouveau Courrier : le retour !

Note éditoriale de Saint-Claver Oula, rédacteur en chef du Nouveau Courrier, dans le premier numéro d'après la suspension du quotidien.

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Après une longue période d’absence imposée par la décision de suspension décidée par le tribunal correctionnel d’Abidjan, Le Nouveau Courrier est de retour dans les kiosques. Durant notre période d’absence, nous avons été encouragés par les nombreux messages de soutien de nos lecteurs. Lors des conversations avec eux – avec vous ! – un certain nombre de questions sont revenues. Nous avons souhaité y répondre ici.

On attendait Le Nouveau Courrier pour le mercredi 11 août dernier. Pourquoi ce report ?

Compte tenu de certaines contingences liées aux nombreuses sollicitations des responsables du Nouveau Courrier ici comme à l’extérieur du pays, nous avons dû reporter la parution à partir de ce jour. Nous tenons à rassurer nos lecteurs dont certains pensaient que notre titre ne reparaîtrait plus.

Allons-nous renoncer à notre ligne éditoriale d’avant le «clash» ?

Non. Bien au contraire, nous avons une crédibilité à renforcer désormais. Nous travaillerons dans la vision de notre slogan : «la passion de l’info, le sens de l’Histoire». Notre objectif est d’informer sérieusement les Ivoiriens, de la manière la plus professionnelle et la plus fouillée. Nous ne nous interdisons pas de nous engager et d’exprimer nos opinions et de nous engager, quand nous estimons que l’intérêt général et une certaine idée de la Nation ivoirienne sont en jeu. De plus, nous avons l’intention de renforcer le journalisme d’investigation qui est devenu, par la force des choses, une part de notre identité. Nous considérons que c’est un devoir citoyen, et qu’il est important que nous nous inscrivions dans la logique de moralisation de la vie publique prônée par le président de la République. Nous avons l’intention de demeurer un contre-pouvoir citoyen au sein d'une société démocratique.

Quelles leçons retenir de notre incarcération, du procès et du verdict ?

Le procureur de la République, après nous avoir laissé entendre que c’est lui qui interprète la loi, a voulu opérer un passage en force en tentant de nous incarcérer dans la plus célèbre prison du pays, la Maca. Pourtant, la loi sur la presse en Côte d’Ivoire, votée en 2004, interdit l’incarcération en cas de délit de presse. Dans le cas échéant, si l’on estime que nous avons fauté, nous aurions pu nous voir infliger une peine pécuniaire mais pas la prison. En outrepassant cette loi pour nous envoyer en prison, le procureur Raymond Tchimou a violé cette loi et c’est extrêmement grave dans le processus de démocratisation de notre pays, mais surtout pour la liberté de la presse à laquelle nous tenons tant. Nous sommes persuadés que le président de la République qui a fait de la liberté de la presse son credo dès son accession au pouvoir en tirera toutes les conséquences.

Au point de vue juridique, nos cinq avocats – Maître Désiré Gueu, Maître Hivat Tié Bi, Maître Abdou Sarr, Maître Narcisse Aka, Maître Toussaint G. Dako – très brillants sur toute la ligne, ont démontré au cours de ce procès que le procureur Tchimou ignorait un aspect du journalisme, à savoir le travail d’investigation et qu’il n’avait pas à nous opposer un quelconque délit de vol. Ils ont alors réussi à convaincre le juge Koné Brahma.

Notre détention a fait l’objet d’une mobilisation exceptionnelle. Elle a fait que nous avions le moral haut du fond de notre cellule. Nos confrères ivoiriens, toutes tendances confondues, et les confrères de la presse étrangère ont fait bloc. Les organisations de défense des droits de l’homme, des diplomaties comme celles de la France et des Etats-Unis sont montées au créneau pour demander notre relaxe. A tous ces acteurs, préoccupés par les droits de l’Homme et la liberté de la presse, nous voulons dire grand merci.

Nous pensons aussi qu’il ne faut pas désespérer de la justice ivoirienne dont certaines personnes ont une mauvaise image. Il y a encore des magistrats qui sont dignes de leur métier. C’est une des leçons que nous avons pu en tirer.

A partir de cette affaire et vu la mobilisation, je crois que l’autorité pourra se montrer plus prudente dans l’avenir. L’opinion a pu savoir que la protection des sources est sacrée en journalisme, en Côte d’Ivoire et dans toutes les nations qui partagent l’idéal démocratique. Et aucune autorité ne va plus se risquer sur ce terrain. Pour nous, un pas important a été posé.

Une action envisagée contre le procureur ?

En maintenant les responsables de l’entreprise dans les liens de la détention, en violation de la loi sur la presse, le procureur Raymond Tchimou a déstabilisé volontairement notre entreprise qu’il tenait d’ailleurs, d’après son réquisitoire, à fermer. Les dommages financiers sont énormes, et notre survie n’est pas assurée. L’auteur de ces lignes, malade à cette période, est aujourd’hui obligé de reprendre son traitement qui coûte cher. Les trois incarcérés ont connu ou connaissent des contrecoups médicaux après les quinze jours d’épreuve qui nous ont été imposés. Nos avocats nous ont suggéré des actions. Nous y réfléchissons.

Quand on est au fond de sa cellule dans la peau d’un journaliste, que se dit-on ?

L’état d’esprit qui se dégageait, c’est qu’il fallait rester fort. Dès l’instant où on nous a déférés à la Maca, nous nous préparions psychologiquement à plusieurs mois de prison et étions prêts à un sacrifice qui en valait la peine. Nous jouions la liberté de la presse.

Quel traitement journalistique ferons-nous de ces quinze jours d’incarcération ?

Nous n’avons pas l’intention de noircir des pages entières des détails de nos souffrances et contrariétés. A la MACA, nous nous sommes comportés en journalistes d’investigation. Dès demain, nous publions une série d’enquêtes et de reportages sur des sujets liés à cet endroit où, malheureusement, les droits les plus élémentaires de la personne humaine sont bafoués. Nous commencerons par un retour sur la mutinerie de décembre 2008, qui n’a pas révélé tous ses secrets, dont certains sont franchement honteux.